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Claude Monet dans son atelier à Giverny, en 1920
© Akg-images / Ullstein Bild.
Claude Monet a 42 ans lorsqu’il s’installe, avec sa grande famille recomposée, dans une ancienne bâtisse du village normand de Giverny, dans l’Eure. Exposé plein sud, le terrain de près d’un hectare, bordé par un ruisseau, l’a séduit. Il en fera son grand œuvre. L’artiste originaire du Havre n’était pas à son aise à Paris. Après Argenteuil, Vétheuil et Poissy, il a enfin trouvé un lieu où il pourra vivre et travailler sans interruption, en profitant de la nature environnante. Au fil des ans, il deviendra propriétaire des lieux et transformera l’ensemble au gré de ses envies de peinture : le jardin de fleurs dont les couleurs se renouvellent à chaque saison, le bassin aux nymphéas orné d’un pont japonais et doté d’une végétation luxuriante, et enfin un nouvel atelier suffisamment grand pour y accueillir les vastes compositions décoratives des dernières années.
Nature et famille sont les mots-clés du fief de Giverny. Située non loin de Paris pour bénéficier de tous les avantages de la capitale sans en subir les inconvénients, la maison abrite les deux fils du peintre et les six enfants de sa compagne (et future seconde épouse) Alice Hoschedé. Ce cadre idyllique attire de nombreux visiteurs, et les repas servis dans l’accueillante salle à manger jaune sont, à la faveur de produits fins expédiés de toute la France, entrés dans la légende. Les convives – citons, en toute simplicité, Georges Clemenceau, Auguste Rodin, Paul Cézanne, Édouard Vuillard ou encore Pierre Bonnard – ne manquent pas d’y remarquer les très nombreuses estampes japonaises et chinoises qui tapissent les murs de la pièce, parmi lesquelles la célèbre Grande Vague de Kanagawa du maître Hokusai, complétées par une collection de porcelaines bleu et blanc. L’attrait, pour ne pas dire la fascination, de Monet pour l’art japonais, très en vogue à l’époque, n’est un secret pour personne. Il est l’un des premiers à avoir retenu la leçon extrême-orientale, qui bannit toute perspective et tout modelé au profit de larges aplats de couleur.
Katsushika Hokusai, La Grande Vague, série 36 vues du mont Fuji, Vers 1830–1834
Avec les porcelaines chinoises, les estampes japonaises et chinoises, plus de 150 au total, sont les seules pièces de sa collection visibles de tous dans sa maison de Giverny.
estampe nishiki-e • 25,6 × 37,2 cm • © Bridgeman Images. Coll &
Au rez-de-chaussée, ces images, certes fanées par la lumière du soleil, sont omniprésentes : de l’entrée au petit salon bleu, en passant par l’épicerie où sont conservés les douzaines d’œufs frais cueillis chaque jour au poulailler ; les intimes savent que l’accrochage se poursuit jusque dans la chambre d’Alice. La puissance décorative est ici poussée à son paroxysme. En saturant l’espace de « chinoiseries », l’artiste semble brouiller les pistes : ses goûts en matière d’art vont bien au-delà. La décoration de ces pièces communes est un avant-goût de ce qui se trame dans les recoins plus personnels de la maison. En se retirant à Giverny, Monet s’est depuis longtemps extrait de sa vie de bohème parisienne, où les heures passées au café avec ses jeunes et audacieux confrères dans le quartier de la Nouvelle Athènes faisaient partie du jeu. Les débats enflammés au sujet de l’avenir de la peinture ont laissé place à l’ébullition des jeunes membres de la maisonnée. Mais il a son territoire réservé : un atelier surmonté d’une chambre à coucher aux larges fenêtres et un cabinet de toilette.
Salon atelier de Claude Monet à Giverny
© Fondation Claude Monet, Giverny / Droits réservés
Plus tard, il fera construire un espace encore plus vaste pour travailler, un nouvel atelier dans lequel il installera un confortable canapé pour se reposer, comme en souvenir des nuits passées dans l’atelier de peinture de sa tante au Havre, lorsque celle-ci l’avait hébergé alors qu’il était encore tout jeune homme. C’est chez elle qu’il amorce, par le fruit du hasard, sa collection personnelle en la convainquant de lui céder une petite toile qui avait retenu son attention « parmi le fatras refoulé dans les coins ». L’artiste n’est pas peu fier : en frottant la poussière qui recouvre le tableau, il découvre la signature de Daubigny. Son œil – « Mais bon Dieu, quel œil ! », s’exclamera Paul Cézanne – avait repéré dans cette Scène de vendanges au crépuscule la main d’un maître. Dès lors, Monet étoffera sa collection, à la faveur d’échanges, de cadeaux, et plus tard d’achats. Pour la plupart conservées au fil des années, ces œuvres formeront le panthéon personnel de l’artiste, dont il décorera les murs de ses quartiers privés à Giverny.
Décorer sa salle de bain de toiles de maîtres signées Cézanne, Degas, Signac ou Pissarro ? Rêvons un peu ! Certes, les œuvres impressionnistes n’atteignent pas les prix pratiqués en ce début de XXIe siècle et, dans cet espace privatif s’il en est, Monet ne saurait être taxé d’ostentation. Il aura beau avoir un plaisir malicieux à faire découvrir son antre à une poignée de journalistes, qui s’empresseront de partager le caractère exclusif de la visite, là n’était pas le but de la manœuvre. Pour le peintre, cette proximité avec les œuvres semble tenir de l’apaisement. L’atelier est réservé au travail. Les jardins et le bassin aux nymphéas invitent à la contemplation. Le rez-de-chaussée de la maison privilégie la convivialité. La chambre et le cabinet de toilette sont des espaces de repos, tant physique que psychique ; aussi est-il tentant de voir dans ces tableaux et estampes des compagnons, des confidents, des conseillers…
Paul Cézanne, Baigneurs, 1890-1892
« Quel peintre et comme il me donne de la joie ! » Toute sa vie, Monet a acheté des Cézanne à Ambroise Vollard, qui s’était octroyé l’exclusivité de l’artiste. Celui-ci lui a coûté 2 500 francs.
huile sur toile • 54,3 x 66 cm
« Moi, j’aime toutes les belles choses. Si j’ai dû longtemps me contenter de les regarder au passage, c’est que je ne pouvais les acheter… Seulement je suis un égoïste. Ma collection est pour moi seul… et pour quelques amis. Je la garde dans ma chambre, autour de mon lit », confiera l’artiste au critique et historien de l’art Marcel Tendron. Parmi plus d’une centaine d’œuvres accumulées pendant près de cinquante ans, toutes n’ont bien évidemment pas l’honneur d’être exposées. On retrouve les aînés (Delacroix, Boudin, Daubigny, Jongkind, Corot), les compagnons de fortune (Manet, Renoir, Degas, Sisley, Caillebotte, Berthe Morisot), même les suiveurs (Cézanne, Signac, Vuillard, Marquet), tant et si bien que le portrait de Monet se dessine en creux : bien que ce dernier soit mort en 1926, les mouvements les plus novateurs de la peinture (fauvisme, cubisme, Dada…) n’ont pas retenu son attention.
De l’artiste débutant, qui quémande sans détours à son maître Eugène Boudin de lui faire don de l’une de ses « pochades », au chef de file de l’impressionnisme, prêt à débourser plusieurs dizaines de milliers de francs auprès de ses marchands les plus fidèles, Paul Durand-Ruel et les Bernheim-Jeune, Monet s’impose comme un collectionneur sûr de son goût et surtout de ses moyens – malgré les liens intimes qu’il entretient avec la plupart des artistes, il ne leur achètera jamais directement des œuvres et passera toujours par un intermédiaire, en ayant bien conscience des importantes plus-values empochées au passage.
Le sentiment familial qui émane de cette collection est en effet bien plus fort que toute réflexion stylistique qui aurait guidé la constitution de l’ensemble.
Si les portraits réalisés entre confrères – peignant pour les uns et posant pour les autres – sont de rigueur parmi les artistes de même génération, rares sont les collectionneurs à pouvoir citer autant d’amis proches parmi les maîtres renommés dont ils possèdent les œuvres ; le sentiment familial qui émane de cette collection est en effet bien plus fort que toute réflexion stylistique qui aurait guidé la constitution de l’ensemble. Outre les portraits du peintre signés Renoir, Carolus-Duran ou Gilbert de Séverac, la famille Monet pose elle aussi pour Manet, imité à son grand agacement par Renoir. L’art a également le pouvoir d’entretenir le souvenir de chers disparus : Monet conserve précieusement le Portrait de Madame Alice Hoschedé, offert par Carolus-Duran à Ernest Hoschedé, le premier époux d’Alice, ainsi que le portrait par Jean-Jacques Henner de Suzanne enfant, la fille d’Alice et Ernest tragiquement disparue. Preuve de la profonde affection qui règne dans cette grande famille de l’impressionnisme, Berthe Morisot, mourante, avait insisté pour que Monet choisisse « un souvenir » parmi ses peintures en guise de reconnaissance pour les luttes menées ensemble.
Berthe Morisot, Julie Manet et sa levrette Laërte, 1893
En 1896, à l’initiative de Julie Manet, la fille de Berthe Morisot, Monet a pu choisir cette œuvre dans le fonds d’atelier de son amie peintre, qui venait de mourir.
huile sur toile • 73 × 80 cm • © Bridgeman Images. Coll musée Claude Monet, Giverny
Un an après son décès prématuré, il jettera son dévolu sur un portrait inachevé, Julie Manet et sa levrette Laërte, scellant ainsi toute son affection pour la jeune femme orpheline. Fille de Berthe Morisot et d’Eugène Manet (le frère d’Édouard), Julie Manet considère Monet comme un oncle, même si elle le côtoie moins que Degas et Renoir. Dans son journal intime, elle relate une visite à Giverny en 1893, au cours de laquelle elle remarque toutes les œuvres des artistes qui ont peuplé son enfance. C’est donc entouré des membres de sa famille, au propre comme au figuré, que Claude Monet s’éteint dans sa chambre, le 5 décembre 1926, à l’âge de 86 ans.
Monet collectionneur
Du 14 septembre 2017 au 14 janvier 2018
Musée Marmottan-Monet • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
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