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Erró, Baby Rockefeller, entre 1962 et 1963
Huile sur toile • 200 x 300 cm • Coll. particulière • Courtesy Galerie Perrotin, Paris, New York, Tokyo
Début des années 1960. L’abstraction est à la mode. En Europe, en réaction à cette émulation, des artistes préfèrent se confronter à leur quotidien. Ils s’appellent Hervé Télémaque (1937–2022), Bernard Rancillac (1931–2021), Alain Jacquet (1939–2008), Erró (né en 1932) ou Chryssa Romanos (1931–2006), et s’intéressent à la culture de masse, à la société de consommation, aux divertissements populaires, mais aussi à la représentation du pouvoir, à la banalité des villes et à la violence des guerres…
Proches dans leurs thèmes des artistes du pop art – Roy Lichtenstein et sa fascination pour la bande dessinée, Tom Wesselmann et ses natures mortes d’objets communs –, les représentants de la Figuration narrative « se [refusent] à être de simple témoins indifférents ou blasés », écrit en 1964 le critique d’art Gérald Gassiot-Talabot (qui a inventé le terme de « Figuration narrative ») à l’occasion de leur première exposition collective au musée d’Art moderne de Paris. La capitale est d’ailleurs l’épicentre du mouvement, qui réunit des artistes du monde entier (Haïti, Islande, Grèce…).
Hervé Télémaque, Escale, 1964
Huile sur toile • 113,8 × 146 cm • Coll. Fondation Gandur pour l’Art, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art / © ADAGP, Paris, 2024 / Photo André Morin
C’est donc ce mouvement hétéroclite, complexe, que tâche de raconter le musée d’Art de Pully, en s’appuyant exclusivement sur l’exceptionnelle collection de la fondation Gandur – laquelle, rappelons-le, ouvrira en 2030 son propre espace muséal à Caen). Le parcours se divise en thèmes : l’influence de la bande dessinée ou du cinéma, la représentation des femmes, l’interprétation de l’architecture et de l’urbanisme modernes… Lesquels, au fil de petites salles bien remplies, dessinent un portrait très complet du mouvement, dont on perçoit vite le caracatère visionnaire.
Un exemple avec l’une des dernières œuvres de l’exposition, un collage de l’Espagnole Eulàlia Grau (née en 1946) : on y voit deux hommes en costume assis dans ce qui pourrait être une cabine d’avion, lisant tranquillement le journal, mais flottant au-dessus d’un triste marais où apparaissent des cadavres d’oiseaux avec, en arrière-fond, un champignon atomique. Réalisée en 1973 et intitulée Silence (Ethnographie), cette image n’a rien perdu de sa force visuelle ni de l’intensité de son message écologique, l’indifférence des hommes vis-à-vis de la catastrophe en cours n’ayant guère évolué depuis.
La toute première œuvre du parcours, Baby Rockefeller (1964) [ill. en Une], signée de l’Islandais Erró, agglomère sur une toile de deux mètres sur trois toutes sortes de figures – un père Noël, un Indien d’Amérique stéréotypé, un golfeur, un pistolet, un cheval, un avion, une carte de vœux, des fleurs et des animaux en tous genres – dans la digestion bruyante et bariolée d’une société mondialisée, harcelée d’images et de produits.
Vue de salle de l’exposition « Figuration narrative, un autre langage pop » au musée d’Art de Pully
© Musée d’art de Pully, 2024 / Photo Mathieu Bernard-Reymond
De fait, les artistes de la Figuration narrative regardent le monde avec un regard critique mêlé d’une certaine fascination effarée pour ses excès. Ils jouent eux-mêmes d’accumulations, d’associations outrancières (Peter Saul, Captain Cap contre dod Doc, 1965), reprennent les symboles les plus mercantiles (Alain Jacquet, Camouflage Walt Disney, 1963), dénoncent avec force la guerre (Hervé Télémaque, Un des 36 000 Marines sur nos Antilles, 1965), représentent l’effervescence des villes et l’anonymat qu’elle provoque (Gérard Fromanger, Paramount cinéma, 1971), interrogent la violence jusqu’à tirer sur leurs œuvres (Jacques Monory, Meurtre n°VI, 1968), pointent du doigt le matraquage publicitaire subi par les enfants (Chryssa Romanos, Luna Parc International, 1965)…
Eulàlia Grau, Caps, calces i mitjons (Ethnografia) [Têtes culottes et chaussettes, (Ethnographie)], 1973
Émulsion photographique et acrylique sur toile • 108 × 104 cm • Coll. Fondation Gandur pour l’Art, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art / © ADAGP, Paris 2024 / Photo André Morin
Certaines œuvres sont particulièrement savoureuses : c’est le Enfin libre de Christian Babou (1946–2005), dont le titre donne aux tondeuses à gazon représentées un air vain et ridicule, ou ces horribles barrières derrière lesquelles se protègent les maisons contemporaines (Village derrière mur, du même artiste, 1972). Ce sont aussi les embouteillages peints en gros plan par Gérard Schlosser (1931–2022), spectacle bien connu des transports contemporains (Je n’y serai jamais à 2 heures, 1974). Ou encore les jambes de femme en feuilles de vinyle découpées, suspendues à un cintre, des femmes devenues produits de consommation (Mono, vers 1970), métaphore bien sentie signée Kiki Kogelnik (1935–1997).
L’ensemble forme le portrait d’un mouvement européen qui, s’il lorgne vers les sujets de prédilection du pop art, s’affirme avec singularité et humour, montrant une diversité d’approches et de techniques qui en fait l’un des moments les plus fertiles de l’art du XXe siècle. À (re)découvrir, donc, d’autant que bien des œuvres n’ont rien perdu de leur mordant.
Figuration narrative / Un autre langage pop
Du 13 septembre 2024 au 15 décembre 2024
Musée d'art de Pully • 2 Chemin Davel • 1009 Pully
www.museedartdepully.ch
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