Article réservé aux abonnés

Monastère royal de Brou

La peinture troubadour ou l’art de réécrire l’Histoire façon soap-opéra

Par

Publié le , mis à jour le
La saga des princes de Bourgogne et habsbourgeois narrée par des artistes du XIXe siècle se déploie au monastère de Brou, dans l’Ain. L’occasion de déjouer la mauvaise réputation de la peinture troubadour, longtemps dévaluée pour ses anachronismes et son goût du romanesque. En dialoguant avec la littérature et les autres arts du XIXe siècle, elle offre à qui veut bien les voir des messages politiques complexes. Jusqu’aux questionnements les plus actuels sur l’identité européenne.
Sophie Rude, La Duchesse de Bourgogne (Isabelle du Portugal) arrêtée aux portes de Bruges
voir toutes les images

Sophie Rude, La Duchesse de Bourgogne (Isabelle du Portugal) arrêtée aux portes de Bruges, 1841

i

© Musée des Beaux Arts de Dijon / © François Jay

« Amour, guerre et beauté » : le titre de la nouvelle exposition présentée au monastère de Brou évoque celui d’un célèbre soap-opéra américain. À dessein et au détail près que la gloire l’a cédé à la guerre… « Des ducs de Bourgogne aux Habsbourg » précise le sous-titre, donnant un cadre historique à ce feuilleton épique qui s’articule en une quarantaine de créations troubadour à l’effigie des princes burgondo-habsbourgeois des XVe-XVIe siècles. Fondée par Marguerite d’Autriche en 1506, la nécropole royale de style gothique flamboyant était toute désignée pour accueillir une telle manifestation, elle qui a déjà joué « un rôle pionnier dans la redécouverte au XXe siècle de l’art troubadour en organisant en 1971 la première exposition à lui être dédié, et en enrichissant les collections permanentes, rappelle Magali Briat-Philippe, commissaire de la manifestation conçue avec le musée Hof van Busleyden de Malines. En 2014 l’exposition ‘L’Invention du passé’, coproduite avec le musée des Beaux-Arts de Lyon, a révélé toute la richesse du genre historique au XIXe siècle. »

Isidore Patrois, Jeanne d’Arc présentée à Philippe le Bon à Compiègne
voir toutes les images

Isidore Patrois, Jeanne d’Arc présentée à Philippe le Bon à Compiègne, 1864

i

© Musée des Beaux-Arts d’Orléans, François Lauginie

Les aspects intimes et anecdotiques de la sphère privée sont d’ailleurs les mêmes que ceux traités dans la littérature et le théâtre populaires.

Mais qu’est-ce que l’art troubadour, au juste ? « C’est une appellation familière qui remonte à la fin du XIXe siècle, rappelle Magali Briat-Philippe, qui coïncide avec le genre anecdotique, né officiellement en 1802, avec l’exposition au Salon de Valentine de Milan peinte par Fleury Richard. Ce genre anecdotique s’adresse plutôt à une clientèle privée au départ, sans avoir forcément de connotation politique ou officielle. Il s’inspire beaucoup de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, avec une technique très fine, très minutieuse, attentive aux détails, et puise ses sujets principalement dans l’histoire médiévale. » Les références à l’Antiquité et à la mythologie sont alors délaissées au profit d’épisodes de l’histoire nationale, « de préférence des sujets pas très connus, des anecdotes, qui humanisent les protagonistes ». Les aspects intimes et anecdotiques de la sphère privée qui retiennent l’attention des artistes troubadours sont d’ailleurs les mêmes que ceux traités dans la littérature et le théâtre populaires contemporains, bien loin des thèmes choisis par la grande peinture d’Histoire.

Louis Ricquier, Quentin Durward, Louis XI et Isabelle de Croye
voir toutes les images

Louis Ricquier, Quentin Durward, Louis XI et Isabelle de Croye, 1844

i

© Musée du monastère royal de Brou

Pour Magali Briat-Philippe, « l’art troubadour est un art spectaculaire. On a souvent des mises en scène très théâtralisées, qui accentuent les émotions, dans de grands formats. C’est un art pittoresque aussi, qui s’intéresse à des anecdotes un peu oubliées, d’érudition, des choses un peu amusantes, des détails qui vont faire revivre l’histoire de la Renaissance. On est dans un passé entièrement réinventé, recréé… »

« Vers 1830, explique la commissaire de l’exposition, la peinture troubadour évolue vers des formats plus grands, plus officiels aussi, avec notamment la création du musée de l’histoire de France par Louis-Philippe. Et cela partout en Europe. » Les romans historiques à succès de Walter Scott – sa trilogie Quentin Durward tout particulièrement, tirée à quelque 1,4 millions d’exemplaires en 1832, rien qu’en France ! –, de Prosper Mérimée et de Victor Hugo, tout comme l’historiographie romantique de Jules Michelet et Prosper de Barante, sont le ferment d’une culture historique populaire féconde. Progressivement, dans chaque État-nation en devenir, des cohortes de créateurs livrent leur interprétation de l’Histoire.

Sang, violence, drame et romance

Les héros du soap-opéra qui se joue au monastère de Brou sont tous des têtes couronnées du Moyen Âge, de Philippe le Hardi (1342–1404), premier duc de Bourgogne de la dynastie des Valois, jusqu’à Charles Quint (1500–1558). Figure de proue des luttes intestines avec les Orléans, qui ouvre la guerre civile fratricide entre Armagnacs et Bourguignons, Jean sans Peur (1371–1419) s’impose comme figure romanesque, propice au questionnement de l’unité nationale française. Philippe le Bon (1396– 1467) incarne quant à lui l’âge d’or des Pays-Bas Bourguignon, tandis que Charles le Téméraire (1433–1477) apparaît comme le héros romantique d’un geste héroïque tragique sur fond de rivalité entre duché de Bourgogne et royaume de France. Maximilien de Habsbourg (1459–1519) joue le rôle du veuf éploré, qui ne ménagera pas sa peine pour assurer la régence dans le duché de Bourgogne, avant que sa fille, Marguerite d’Autriche, n’élève à sa cour de Malines son neveu, le futur Charles Quint.

Anton Petter, Rencontre de Maximilien I<sup>er</sup> de Habsbourg à Gand en 1477
voir toutes les images

Anton Petter, Rencontre de Maximilien Ier de Habsbourg à Gand en 1477, 1813-1814

i

© Neue Galerie Graz Universalmuseum Joanneum, Austria, N. Lackner UMJ

En examinant les versions troubadour de certains grands épisodes de l’Histoire, on se rend compte combien les représentations historiques proposées dans les films et séries en sont imprégnées.

 Les ressorts dramatiques mis en œuvre dans toutes ces figurations historicistes sont les mêmes que ceux exploités dans la narration contemporaine des séries télévisées mélodramatiques. Avec tout ce qu’il faut de sang et de violence – les assassinats de Louis Ier d’Orléans (1407) et de Jean sans Peur (1419), la mort violente de Charles le Téméraire (1477) sur fond de rivalités dynastiques et de luttes de pouvoir –, de drames – la chute de cheval fatale de Marie de Bourgogne en 1482, laissant deux orphelins de deux et quatre ans – et de romance amoureuse – l’union politique de cette dernière avec Maximilien de Habsbourg en 1477 s’étant révélé une véritable love story ! En examinant les versions troubadour de certains grands épisodes de l’Histoire, on se rend compte combien les représentations historiques proposées dans les films et séries actuels sont imprégnées des modèles artistiques du XIXe. Dans les costumes, l’agencement ou le traitement de la lumière, les mises en scène théâtrales… L’histoire médiévale vue au prisme de l’art troubadour a fait long feu.

Auguste Mathieu, François I<sup>er</sup> visitant l’église de Brou
voir toutes les images

Auguste Mathieu, François Ier visitant l’église de Brou, 1842

i

© Musée du monastère royal de Brou / © Hugo Maertens

« Même la peinture d’histoire du XIXe siècle, dont le rôle a été décisif dans la formation de la conscience nationale et qui a peut-être façonné notre perception du passé national plus que nous ne le pensons, est en fin de compte un produit des échanges internationaux, remarque l’historienne de l’art néerlandaise Eveline Deneer. Certes, la représentation du passé bourguignon, par définition impossible à appréhender dans les cadres nationaux, illustre dans toute sa complexité l’aire culturelle européenne qui a toujours existé derrière la rhétorique nationaliste. »

« Avec cette exposition, nous voulons montrer que la perception de l’histoire est extrêmement subjective, et qu’elle s’est largement construite au XIXe siècle, affirme Magali Briat-Philippe. À ce moment précis où les États-nations cherchent à justifier leur existence, leur identité, et alors même que les modèles dont ils se revendiquent sont éminemment européens, faisant appel à des langues et à des cultures très différentes. » « Les échanges culturels et artistiques occasionnés ont été très fructueux ! », ajoutant encore au tumulte de l’histoire.

Arrow

À lire : le catalogue d'exposition

Sous la direction de Magali Briat-Philippe, Pierre-Gilles Girault, Samuel Mareel et Bart Stroobants, Snoeck

Arrow

Amour, guerre et beauté - Des ducs de Bourgogne aux Habsbourg

Du 26 mars 2022 au 26 juin 2022

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi