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Le panneau des chevaux de la caverne du Pont d’Arc, réplique de la grotte Chauvet, Vers - 36 000 ans
Figures noires dessinées au fusain et rehaussées de gravures au silex. • © SYCPA.
« La peinture est en décadence depuis l’âge des cavernes », clame Joan Miró en 1928 à l’éditeur et critique d’art Tériade. Ses toiles évoluent alors vers un monde non réaliste peuplé de motifs oniriques ; des signes énigmatiques évoquant aussi bien des formes organiques et cosmiques que les premières traces humaines découvertes sur Terre. Comme nombre d’artistes et écrivains, Miró est captivé par les vestiges de la préhistoire que l’archéologie découvre peu à peu. Ils y puisent, chacun à leur façon, une formidable source d’inspiration afin de donner à leurs œuvres un souffle nouveau.
La notion de préhistoire s’est affirmée au milieu du XIXe siècle avec la multiplication des fouilles et les avancées de la paléontologie.
C’est à la sensibilité des avant-gardes pour ces témoignages du fond des âges que s’intéresse le Centre Pompidou. « Le primitivisme tel qu’il a été abordé n’a pas inclus la préhistoire jusque-là, expliquent les commissaires de la manifestation, les universitaires Maria Stavrinaki, Rémi Labrusse et la conservatrice Cécile Debray. Il y a eu des expositions sur les résonances de l’art préhistorique sur les artistes, mais pas vraiment sur les effets de l’invention de l’idée de préhistoire sur la création moderne et contemporaine. » Ils furent pourtant considérables. Aussi variés et complexes que la discipline est difficile à définir précisément. La notion de préhistoire s’est affirmée au milieu du XIXe siècle avec la multiplication des fouilles et les avancées de la paléontologie. La découverte des mégalithes, ces pierres monumentales érigées en des temps immémoriaux, et des fossiles (animaux ou végétaux) avait déjà révélé à l’homme une ère où sa place était infime, voire inexistante.
Reconstitués dans les muséums, les dinosaures sont les premiers à envahir l’imaginaire collectif, tandis qu’une chronologie s’appuyant sur les artefacts et outils façonnés par Néandertal et Homo sapiens s’établit peu à peu. Elle donne bientôt corps au grand récit évolutionniste qui fait passer l’homme du statut de chasseur-cueilleur, soumis à l’inconstance et la violence de son environnement (durant la période dite paléolithique), à celui d’agriculteur sédentaire, capable d’en exploiter les ressources (pendant le néolithique). Ce vaste ensemble est parachevé ensuite, dans la première moitié du XXe siècle, par la découverte des grottes ornées et l’invention d’un art pariétal spécifique.
À gauche : Henry Moore Animal Head, 1957 / À droite : crâne d’Homo sapiens, Cro-Magnon I, dit le Vieillard, Paléolithique supérieur (vers – 27 680 ans), prov. Eyzies-de-Tayac (Dordogne), 1957 et Paléolithique supérieur (vers – 27 680 ans), prov. Eyzies-de-Tayac (Dordogne).
Entre ses visites sur les sites d’Altamira (près de Santander, en Espagne) ou de Stonehenge (comté du Wiltshire, en Angleterre), ses croquis de Vénus et ses sculptures reprenant les canons de l’abstraction néolithique, Henry Moore s’inscrit en digne héritier de Cro-Magnon. Ce crâne, mis au jour dans le Périgord en 1868, est une découverte exceptionnelle et l’un des fleurons du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris.
Coll. & © Tate, Londres et © MNHN – JC Domenech
Loin de ces considérations scientifiques, les artistes montrent dès le début une fascination sans bornes pour toutes les questions que soulève la préhistoire. Celle-ci éveille chez eux curiosité et excitation. « Elle recycle la connaissance dans du fantasme, notent les commissaires. La fragilité des vestiges va de pair avec une impression de miracle ; comme un grain de sable dans l’histoire de la vie. La puissance de l’expression et la signification de ces objets les bouleversent car ils reconfigurent le savoir et suspendent les causalités admises. La préhistoire suscite le sentiment d’un « abîme temporel » qui bouleverse notre maîtrise d’un temps linéaire tel que l’historicisme du XIXe siècle l’avait élaboré. »
L’homme préhistorique devient le héros de romans et d’œuvres d’un genre nouveau. Il y incarne le plus souvent un personnage inquiétant qui doit lutter pour sa survie et reflète, comme chez Odilon Redon, la peur de la régression sous la forme d’une silhouette perdue dans un monde lugubre en noir et blanc. Cézanne s’intéresse, lui, à l’étude stratigraphique du sol. Ses célèbres vues de la montagne Sainte-Victoire doivent ainsi probablement beaucoup à son amitié avec Antoine-Fortuné Marion, un préhistorien et enseignant en géologie. En témoignent ses esquisses des différentes couches sédimentaires dans l’un de ses carnets. Max Ernst développe également, à sa manière, une iconographie de stratifications géologiques au sein de paysages organiques dénués de toute présence humaine. André Masson part chercher l’inspiration sur le site de Carnac (Morbihan), immense ensemble mégalithique où se rendront aussi Paul Klee, Jean Arp et les Delaunay.
À gauche : Alberto Giacometti, Caresse, 1932 / À droite : Cueva de las Manos, province de Santa Cruz, Patagonie (Argentine), vers – 7 000 ans
Une empreinte gravée sur un bloc de marbre blanc à la forme étrange. Et Giacometti tend une main poétique à ses lointains prédécesseurs qui, dans l’obscurité d’une grotte, laissèrent à même les murs et à jamais la trace de leur passage sur Terre.
47,5 x 49,5 x 16 cm • Coll. Mnam, Centre Pompidou, Paris / © RMN-Grand Palais / © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2019 et © Science Photo Library / akg-images.
En 1930, le public parisien découvre, ébahi, les peintures et sculptures rupestres africaines à côté d’une collection de silex taillés dans une exposition organisée par le musée d’Ethnographie du Trocadéro.
Et lorsqu’il s’agit d’analyser les origines de l’abstraction, Vassily Kandinsky et Willi Baumeister évoquent l’importance de l’art préhistorique, diffusé à partir des années 1920 dans diverses revues. L’Esprit nouveau ou les Cahiers d’art reproduisent les merveilles des peintures pariétales pendant que muséums et musées en exposent les relevés réalisés in situ : en 1930, le public parisien découvre ainsi, ébahi, les peintures et sculptures rupestres africaines à côté d’une collection de silex taillés dans une exposition organisée à la salle Pleyel par le musée d’Ethnographie du Trocadéro. Georges Bataille fait partie des nombreux visiteurs qui en sortent fortement marqués. Il se passionne pour cette forme de création « primitive » et fait la synthèse de ses recherches dans Lascaux ou la naissance de l’art, paru en 1955, soit quinze ans après la découverte de la grotte, ouverte au public en 1948.
À gauche : Yves Klein, Anthropométrie ANT 84, 1960 / À droite : le panneau des chevaux de la caverne du Pont d’Arc, réplique de la grotte Chauvet, vers – 36 000 ans
Fasciné par les grottes ornées millénaires, Klein réinvente l’acte de peindre en le réduisant à une approche primitive, où des corps nus enduits de bleu se jettent sur la toile pour y laisser une marque indélébile.
Pigment pur et résine synthétique sur papier marouflé sur toile et figures noires dessinées au fusain et rehaussées de gravures au silex • 155 x 359 cm • Coll. musée d’Art moderne et d’Art contemporain de Nice /© Succession Yves Klein c/o Adagp, Paris 2019 / Photo Muriel Anssens-Ville de Nice et © SYCPA
« Graver sur un mur, c’est retrouver l’antique geste humain et aussi l’antique façon de découvrir le monde. »
Brassaï
Bien avant lui, Brassaï avait donné ses lettres de noblesse à l’art pariétal avec son article intitulé « Du mur des cavernes au mur d’usine », paru en 1933 dans la revue Minotaure, assorti de ses fameuses photos de graffitis. Le photographe est loin d’être le seul à s’éblouir de la puissance évocatrice des gravures préhistoriques, de ces enchevêtrements de lignes, traces et empreintes brutes qui touchent directement le cœur du spectateur. Des artistes comme Jean Dubuffet et Lucio Fontana font eux aussi l’expérience du geste élémentaire que Brassaï résume si bien : « Graver sur un mur, c’est retrouver l’antique geste humain et aussi l’antique façon de découvrir le monde. » Et d’affirmer dans un entretien avec Picasso en 1943 : « Nous sommes en pleine préhistoire. » Pour l’auteur de Guernica, « si l’homme est venu à fixer les images, c’est qu’il les découvrait autour de lui presque formées, déjà à la portée de sa main. Il les voyait dans un os, dans la bosselure d’une caverne, dans un morceau de bois… Une forme lui suggérait la femme, l’autre un bison, une autre encore la tête d’un monstre ».
Parmi les nombreuses pièces de sa collection, Pablo Picasso possède un objet qu’il chérit particulièrement, un moulage de la Vénus de Lespugue dont l’original est exposé au musée de l’Homme. Comme tant d’autres, le Minotaure est tombé en pâmoison devant ces statuettes féminines aux formes schématisées et fortement sexuées, les plus anciennes représentations humaines qui existent, regroupées sous le terme générique de Vénus. L’une des plus anciennes (âgée de 15 000 ans), découverte en 1863 par le marquis Paul de Vibraye, ne mesure pas plus de 8 centimètres, n’a ni bras ni tête, mais un pubis tellement bien dessiné qu’elle fut surnommée Vénus impudique. Les Vénus sont photographiées sous tous les angles, reproduites dans les revues, moulées et copiées par Picasso, Arp, Giacometti. Ou par Miró – encore lui – qui, dans son œuvre l’Objet du couchant, crée le malaise en faisant apparaître un sexe féminin sur une bûche peinte en rouge surmontée de déchets industriels dans une composition ouvertement agressive et mortifère.
À gauche : Louise Bourgeois, Harmless Woman, 1969 / À droite, Figure féminine dite Vénus de Lespugue, époque gravettienne (vers –23 000 ans)
On les croirait sœurs. Pourtant, près de 25 000 ans les séparent. Figure hypertrophiée de la féminité, la célèbre Vénus de Lespugue découverte en Haute-Garonne a trouvé son alter ego chez Louise Bourgeois, qui interroge avec ce buste aux formes généreuses les notions de genre et de sexualité.
Bronze, patine dorée et ivoire de mammouth • 28,3 × 11,5 × 11,5 cm et 14,7 × 6 × 3,6 cm. • Coll. The Easton Foundation / © The Eaton Foundation / Adagp, Paris 2019 / Photo Christopher Burke et Coll. musée de l’Homme, Paris / © Bridgeman Images.
Avec la découverte du temps géologique s’est vite imposée une évidence angoissante : la possibilité d’une Terre sans hommes. Cette idée renvoie autant au passé qu’au futur et, comme le souligne Maria Stavrinaki, « l’humain commence à concevoir une apocalypse qui n’est pas celle de la Terre entière ». Après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, apparaissent des œuvres montrant un monde déshumanisé, ravagé par le nucléaire et les dérives de l’industrialisation. Des angoisses et stupeurs réactivées depuis quelques années par les artistes de l’anthropocène, cette notion forgée à la fin des années 1990 pour définir l’ère durant laquelle l’activité humaine bouleverse à tel point la biosphère qu’elle peut être considérée comme une force géologique majeure.
Marguerite Humeau, Vue de l’exposition « FOX P2 »
Expérience physique et sensorielle, entre science et fiction, la première exposition personnelle d’envergure de Marguerite Humeau rejouait l’origine de la vie dans les espaces du Palais de Tokyo, à Paris, en 2016.
Courtesy Marguerite Humeau & CLEARING, New York-Brooklyn-Bruxelles / Photo André Morin.
La préhistoire est désormais liée aux catastrophes écologiques en cours. Pierre Huyghe, dans sa vidéo postnucléaire Human Mask (2014), montre ainsi une ville japonaise désolée après la catastrophe de Fukushima, où la seule présence humaine est celle d’une jeune fille qui se révèle être un singe masqué, alors que crépitent au loin les annonces inaudibles d’un haut-parleur encore en fonctionnement. C’est également de fin du monde dont il est question chez Marguerite Humeau. À travers ses figures anamorphiques, associant les silhouettes de Vénus et les contours de cerveaux d’animaux, l’artiste annonce l’extinction imminente des descendants de nos mères originelles qui avaient pourtant traversé les millénaires. Elle s’inspire d’une croyance chamanique selon laquelle les hommes préhistoriques mangeaient la cervelle des animaux pour y puiser leur force. Pendant ce temps, les frères Chapman rejouent l’extinction des dinosaures, reconstituant dans leur installation le moment où la météorite a raison de leur espèce… Des œuvres fascinantes et déroutantes, qui font vaciller l’idée de progrès, d’évolution, de toute-puissance et, de façon générale, nos certitudes d’hommes « civilisés ».
L’art moderne et contemporain à l’âge de pierre
Pour commencer, un face-à-face éloquent : le crâne de Cro-Magnon du musée de l’Homme en regard d’un petit format abstrait de Paul Klee intitulé le Temps. Le ton est donné. L’exposition que le Centre Pompidou consacre aux influences qu’a eues la préhistoire sur la création moderne et contemporaine, loin de se limiter à des rapprochements formels plaisants, affirme sa dimension métaphysique. Associant aux chefs-d’œuvre datant de dizaines de milliers d’années (conservés au musée de l’Homme à Paris, au musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye, et au musée national de Préhistoire aux Eyzies-de-Tayac) des pièces d’Yves Klein, Alberto Giacometti, Joseph Beuys, Louise Bourgeois, Tacita Dean ou Miquel Barceló (qui a conçu une œuvre pour l’occasion), le parcours soulève de grandes questions existentielles autant que des sujets d’actualité.
Préhistoire, une énigme moderne
Du 8 mai 2019 au 16 septembre 2019
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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