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Philip Guston, The Studio, 1969
Huile sur toile • 128,3 x 293,7 cm • Coll. particulière • © The Estate Philip Guston/Courtesy Estate Philip Guston, Gallerie dell'Accademia, Venise et Hauser & Wirth, Zurich, Londres, New York
New York, 1935. Après un court passage à l’Otis Arts Institute de Los Angeles, Philip Goldstein, 22 ans, débarque dans la ville de tous les possibles. Fils d’émigrés juifs ayant fui les pogroms antisémites en Ukraine et témoin des violences du Ku Klux Klan en Californie, il débute sa carrière avec une œuvre politique, empreinte des idées marxistes et du muralisme mexicain. C’est néanmoins dans les années 1950 qu’il se fait un nom. Mark Rothko, Franz Kline ou encore Jackson Pollock sont ses compagnons de route et, ensemble, ils inventent un langage nouveau, s’attachant non plus à l’image mais au geste et à la texture de la peinture. À cette époque, Guston développe sa touche : maîtrisée, grasse et presque impressionniste, elle forme à la surface luisante de la toile des tissus flottant dans l’espace. Reconnu par ses pairs, exposé de part le monde comme l’un des représentants de l’expressionnisme abstrait, Philip Guston aurait pu s’arrêter là. Et pourtant.
Philip Guston, For M., 1955
Huile sur toile • 193,7 × 182,9 cm • Coll. SFMoMA, San Francisco • © The Estate Philip Guston/Courtesy Estate Philip Guston, Gallerie dell’Accademia, Venise et Hauser & Wirth, Zurich, Londres, New York
1970, coup de tonnerre au vernissage de son exposition à la galerie Marlborough. Au mur, des peintures figuratives grotesques, rappelant l’esthétique des cartoons. Guston a du culot et dans un climat où l’abstraction est devenue la norme, il fait scandale. « C’était comme si j’avais quitté l’Église ; j’étais excommunié », se souviendra-t-il.
Retiré à Woodstock en 1967, Guston témoigne de la part d’ombre d’une Amérique qui n’en a toujours pas fini avec le racisme et qui s’embourbe dans la guerre du Vietnam.
Ampoules, cigarettes, semelles cloutées, pneumatique, horloges, pinceaux ou encore livres composent désormais le répertoire-dépotoir de l’artiste : un vocabulaire trivial et urbain en écho à la violence de la rue et du capitalisme producteur de débris. Dépeignant crûment un monde vulgaire, terrifiant voire oppressant, Guston ne peut laisser indifférent. Dans Discipline, une toile présente à Venise, un point grossier et ensanglanté matraque un peloton de jambes esclaves. Retiré à Woodstock en 1967, Guston désire en fait témoigner de la part d’ombre d’une Amérique qui n’en a toujours pas fini avec le racisme et qui s’embourbe dans la guerre du Vietnam. Dans les Gallerie dell’Accademia, est exposée The Studio, une de ses premières peintures figuratives et dans laquelle l’artiste, ridicule, se cache sous une cagoule du Ku Klux Klan (ill. plus haut). Ce masque, incarnant la banalité du mal, demeurera un leitmotiv dans son œuvre.
Philip Guston, Painter’s Forms II, 1978
Huile sur toile • 190,5 × 274,3 cm • Coll. Modern Art Museum, Fort Worth • © The Estate Philip Guston/Courtesy Estate Philip Guston, Gallerie dell’Accademia, Venise et Hauser & Wirth, Zurich, Londres, New York
À coups de traits francs et d’aplats de couleurs saillantes, Guston dessine également des personnages monstrueux à la peau irritée, cramée par le soleil, comme de la viande : des Klansmen, des hommes blessés couleur chewing-gum, des cyclopes sans nez ni corps fixant une toile d’araignée, une bouteille vide, une tâche. Soit « un tas de créatures stupides, comme dans le monde réel », affirme cet affranchi des bienséances. À l’instar d’un Goya de la période noire passé à la moulinette pop, il empoigne l’horreur à bras le corps.
Philip Guston, Pittore, 1973
Huile sur toile • 184,8 × 204,5 cm • Coll. particulière • © The Estate Philip Guston/Courtesy Estate Philip Guston, Gallerie dell’Accademia, Venise et Hauser & Wirth, Zurich, Londres, New York
Dans l’exposition on retrouve aussi, tel un Sisyphe, un caillou anthropomorphique escaladant une pente, un homme bouffi emmitouflé dans sa couverture, un autre captivé par le plafond de sa chambre… Solitude, enfermement, angoisse, Guston tourne en dérision la condition humaine. Et aussi cauchemardesques et directes soient-elles, les images scabreuses du New-Yorkais demeurent ambiguës. Ainsi le note justement l’auteur Philip Roth : avec Guston, « la terreur baigne dans la farce ». Avec Guston, donc, tour à tour, on se moque, on frissonne, on rit jaune. Voire pas du tout.
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