Article réservé aux abonnés
Exposition “Visages. L’art du portrait grec et romain dans les collections du Louvre” à Rodez
© T. Estadieu
C’est durant l’Antiquité qu’est né l’art du portrait. Chez les Grecs et les Romains, entre le VIIIe siècle avant J.-C. et le Ve siècle après J.-C., de nombreux visages peints ou sculptés représentant des personnes réelles font leur apparition. Mais le genre n’est pas encore bien défini : il ne s’agit pas encore de portraits comme on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire visant à reproduire avec véracité les traits individuels du modèle…
Comment est né le portrait ? Droite et impassible, une statuette votive aux traits purs taillée dans du marbre au VIe siècle avant J.-C. constitue l’un des embryons du genre. Il s’agit d’un kouros funéraire : une sculpture de jeune homme nu en pied, debout, qui représente le défunt pour lequel il a été commandé. « Influencés par l’art égyptien, ces personnages sculptés sont très stylisés et stéréotypés, mais c’est à partir d’eux que va se développer un art du portrait plus individualisé », explique l’archéologue Aurélien Pierre, directeur des musées de Rodez agglomération (dont le musée Fenaille) et co-commissaire de l’exposition.
Stèle funéraire à portraits de Makédon et de sa famille, Vers 180 av. J.-C
Marbre • 83,5 × 60 × 7,5 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © GrandPalaisRmn presse (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski
Une stèle funéraire macédonienne du IIe siècle avant J.-C., sur laquelle une famille est figurée, apparaît, elle aussi, bien stylisée : les parents et leurs deux enfants, fille et garçon, ont exactement le même visage. Pourquoi des portraits si impersonnels ? Parce que le but est avant tout de mettre en avant la cohésion de la famille, renforçant ainsi l’autorité du père.
Du fond d’une coupe d’apparat en argent du Ier siècle après J.-C. surgit une rutilante tête sculptée. Celle-ci donne à voir un membre de la famille propriétaire de cette pièce d’argenterie, trouvée au sein du trésor de Boscoreale, près de Pompéi. Avec ses traits détaillés, jusqu’aux rides d’expression sur le front et autour des yeux, ce visage semble bien moins lisse qu’un kouros. Serait-on enfin face à un « vrai » portrait ? Prudence : à cette époque, « les portraits sont encore assez codifiés, génériques, et ne représentent pas l’individu de façon réaliste », avertit Aurélien Pierre.
Patère à emblema formé d’un buste masculin, 2e quart du Ier siècle apr. J.-C.
Argent • 8 × 24 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © GrandPalaisRmn presse (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski
« Il n’est pas sûr qu’il s’agisse des vrais traits d’Aristote car certains éléments sont accentués pour exprimer des valeurs morales. »
Aurélien Pierre
« Les représentations plus concrètes et fidèles, relevant de la mimèsis, vont se manifester en Grèce. Chez les Grecs, le portrait montre le personnage en pied, avec un corps idéalisé. Lorsque les Romains vont copier ces œuvres, ils ne vont représenter que la tête, car ils s’intéressent quant à eux particulièrement au visage », poursuit le commissaire.
Mais, là encore, méfiance : ainsi, un superbe portrait d’Aristote en marbre, taillé au IIe siècle d’après un original du IVe siècle avant J.-C attribué au sculpteur grec Lysippe, a beau présenter des traits particulièrement vivants et naturalistes – le philosophe, souriant, apparaît sympathique et pétillant d’intelligence –, « il n’est pas sûr qu’il s’agisse de ses vrais traits, car certains éléments sont accentués pour exprimer des valeurs morales », tempère Aurélien Pierre.
Portrait imaginaire d’Homère en hermès, Ier siècle ap. J.-C., d’après un original du IIIe ou IIe siècle av. J.-C
Marbre • 53 × 25 × 24,5 cm • Coll. Paris, musée du Louvre • © Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn presse / Thierry Ollivier
Même problème avec l’une des autres pièces majeures de l’exposition, placée en ouverture : un portrait imaginaire (très hiératique) du poète Homère en Hermès, réalisé au Ier siècle d’après un original du siècle précédent, et découvert dans les anciens jardins de Mécène à Rome. « Malgré le naturalisme des traits, ce portrait diffuse avant tout des idées et des valeurs morales, ainsi qu’un imaginaire. D’ailleurs, on ne sait presque rien de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Certains historiens pensent qu’Homère n’a peut-être même pas existé ! ». Selon cette théorie, le peuple grec dans son ensemble est l’auteur de ces récits, et le poète, une incarnation inventée.
Le parcours contient notamment une pièce de monnaie de l’an 41 avant J.-C. : la toute première connue à avoir été frappée du vivant de l’individu qui y est représenté. Mais plus de 2000 ans plus tard, difficile de savoir si le portrait est pour autant fidèle au modèle. Certaines œuvres de l’exposition semblent tout de même sortir des représentations imaginaires et idéalisées, comme un portrait romain en bronze d’un jeune homme non identifié, datant du Ier siècle avant J.-C. et qui fait partie des pièces majeures du Louvre.
Les portraits d’Alexandre le Grand sont très codifiés, avec notamment un épi de cheveux distinctif et une chevelure léonine permettant de l’associer à la force du lion.
Si les portraits gréco-romains sont si difficiles à cerner, c’est parce qu’ils n’étaient pas réalisés pour eux-mêmes mais pour obéir à des fonctions sociales, religieuses ou politiques bien précises. Un portrait du Fayoum, peint en couleurs sur un linceul qui entourait la momie d’un défunt, servait à incarner et immortaliser ce dernier ; des portraits en bronze de l’empereur Auguste et de son épouse Livie, à faire des offrandes pour exaucer des vœux ; ceux des philosophes, à placer dans des bibliothèques pour montrer son érudition.
Portrait en buste de Marc-Aurèle César (à gauche) et Lucius Verus (à droite), Vers 161-169 apr. J.-C (à droite)
Marbre • 52 x 32 x 24 cm (à gauche) / 86 x 70 x 37 cm (à droite) • Coll. Musée Fenaille, Rodez (à gauche) / Coll. Musée du Louvre (à droite) • © musée Fenaille, Rodez – collections SLSAA / © T. Estadieu (à gauche) / © GrandPalaisRmn presse (musée du Louvre) / © Gabriel De Carvalho (à droite)
Ceux d’Alexandre le Grand, dont un très célèbre est ici montré, sont très codifiés, avec notamment un épi de cheveux distinctif (appelé anastolé) et une chevelure léonine permettant de l’associer à la force du lion. L’exposition rassemble plusieurs portraits sculptés de dirigeants, dont un très intense d’Hadrien, partiellement brisé, et un ensemble exceptionnel de portraits de Marc Aurèle et de Lucius Verus (aux barbes et chevelures très bouclées, selon un type iconographique mis en place en 161 après J.-C.), venus de la villa Borghèse et présentés au complet pour la première fois de leur histoire.
Fragment d’un portrait de Marc-Aurèle, Après 170 apr. J.-C
Bronze • 23 × 16,5 × 10 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © GrandPalaisRmn presse (musée du Louvre) / © Stéphane Maréchalle
À l’époque, une sculpture de l’empereur est considérée comme une présence réelle, permettant de garantir la bonne lecture des lois dans les lieux de justice, de veiller à l’ordre dans l’espace public… La majesté voire la sévérité de sa figure est donc indispensable et prime sur le réalisme. L’exposition s’achève sur un fragment célèbre d’un portrait en bronze de Marc Aurèle (ultérieur à 170 après J.-C.), qui fait l’effet d’une pièce d’un puzzle énigmatique. La parfaite incarnation du mystère qui continue d’entourer ces portraits séculaires !
Visages. L’art du portrait grec et romain dans les collections du Louvre
Du 7 juin 2025 au 2 novembre 2025
Musée Fenaille - Rodez • 14, place Eugène Raynaldy • 12000 Rodez
musee-fenaille.rodezagglo.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique