En partenariat avec Département de la Seine-Maritime
Laurent Grasso, “Clouds Theory” et “Eternal Flames”, 2024
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2024. Photo Tanguy Beurdeley, Courtesy Perrotin
Le décor, de pierres, d’herbe et de ciel, est l’un des plus étonnants de France. Construite à partir du XIe siècle, l’abbaye de Jumièges était au Moyen Âge l’un des plus importants monastères bénédictins de Normandie – et son église, lors de son achèvement, la plus haute de la région, avec des murs s’élevant à 25 mètres du sol. En partie détruite après la Révolution française, l’abbaye de Jumièges aurait pu sombrer dans l’oubli, engloutie par la végétation ; c’était sans compter les curieux, nombreux à venir admirer cette sublime dentelle de pierres subsistant dans une boucle de la Seine, et l’abbaye reçut la visite des plus grands, Victor Hugo allant jusqu’à déclarer qu’elle était « la plus belle ruine de France ».
C’est donc dans ce décor stupéfiant que s’est glissé Laurent Grasso. Artiste français né en 1972, le plasticien s’est fait connaître pour ses explorations tout-terrain (peinture, vidéo, sculpture, installation) dont les recherches brouillent les frontières entre les époques comme entre les lieux, et se faufilent jusqu’aux confins du paranormal. Il est l’auteur de paysages peints à la manière du Moyen Âge où surgissent des phénomènes cosmiques (la série des « Studies into the Past » – « Etudes sur le passé »), de sculptures de cuivre agissant comme des machines à énergie électromagnétique (Strader Aparat, 2018), d’énigmatiques images filmées au sein de sites sacrés aborigènes (OttO, 2018)…
« J’ai travaillé sur cette histoire, considérant le lieu comme une porte magnétique entre le passé et le futur, une sorte de Stonehenge SF plutôt que comme un lieu patrimonial. »
Intéressé par les croyances, par les puissances sous-jacentes, comme par la fine frontière entre le visible et l’invisible, Laurent Grasso s’est pleinement imprégné de l’étrangeté de Jumièges, de son histoire torturée, de ses spectres, pour y nicher quelques suppositions. Il explique avoir « cherché à capter l’énergie du lieu, à savoir par quels flux il est traversé. Jumièges a été traversé par de nombreux désastres, des invasions, tremblements de terre, incendies, inondations. J’ai travaillé sur cette histoire, considérant le lieu comme une porte magnétique entre le passé et le futur, une sorte de Stonehenge SF plutôt que comme un lieu patrimonial. »
Laurent Grasso, Clouds Theory, 2024
© Laurent Grasso / ADAGP, Paris, 2024. Photo Tanguy Beurdeley, Courtesy Perrotin
En entrant dans l’abbaye, les visiteurs passent ainsi d’abord entre des sculptures de cuivre dont les courbes douces évoquent la forme de nuages, conviés d’emblée dans un entre-deux de la Terre et du ciel, du tellurique et du céleste. « Ce motif du nuage traverse mon œuvre, détaille l’artiste. Nuage à la fois toxique, poétique, il évoque le geoengineering et la théorie sur les nuages d’Hubert Damisch. Il porte en lui l’idée d’un trouble du réel, de la perception, l’idée de plusieurs phases d’une même réalité. » Car chaque nuage a un côté en volume, flammé au chalumeau, et un côté plat, poli, et, car il est simplifié à l’extrême, il laisse la voie ouverte à toutes sortes de projections, d’inventions, délaissant son identité de phénomène naturel pour devenir un pur produit de notre imagination.
Laurent Grasso, Time Travel, 2024
© Laurent Grasso, ADAGP, Paris, 2024. Photo Aurélien Mole, Courtesy Perrotin
Puis, à la tombée de la nuit, se distinguent nettement une série de néons, figurant des flammes, des yeux grands ouverts sur les « fantômes » du lieu, dit l’artiste, et une série de dates, choisies dans le passé, le présent et le futur – comme 841 (incendie de l’abbaye de Jumièges par les Vikings) ou 2030 (date annoncée par le rapport Meadows pour l’effondrement du système économique mondial). Des œuvres lumineuses, qui entrelacent les époques mais aussi les lieux, Jumièges se retrouvant projetée dans l’histoire de l’humanité tout entière…
L’exposition se poursuit dans l’ancien logis abbatial, où différentes œuvres plus anciennes (trois films dont le précédemment cité OttO, des sculptures comme l’impressionnant Strader Aparat, une tapisserie médiévaliste appartenant à la série des « Studies into the Past » – « Etudes sur le passé »…) poursuivent ce grand voyage dans le temps et l’espace, et dialoguent avec des sculptures de l’abbaye de Jumièges. L’ensemble dessine, mine de rien, une petite rétrospective de l’œuvre de Laurent Grasso, recensant ses œuvres récentes les plus importantes, et permet à ceux qui auraient manqué ses dernières expositions au musée d’Orsay, au Parvis de Tarbes, ou encore au collège des Bernardins d’approcher de près l’un des artistes les plus célèbres de la scène contemporaine française…
Vue de l’abbaye de Jumièges de nuit, 2024
© Laurent Grasso, ADAGP, Paris, 2024. Photo Aurélien Mole, Courtesy Perrotin
Bon à savoir : les 21 et 22 septembre, à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, l’abbaye de Jumièges ouvrira ses portes gratuitement !
Clouds Theory
Du 25 mai 2024 au 29 septembre 2024
Abbaye de Jumièges • 24 Rue Guillaume le Conquérant • 76480 Jumièges
www.abbayedejumieges.fr
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