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Galerie des Gobelins

Leçon de tapisserie au fil du siècle

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Publié le , mis à jour le
Jean Lurçat, Henri Matisse, Le Corbusier, Raoul Dufy, Zao Wou-Ki, mais aussi François Morellet, Louise Bourgeois… Haut lieu de la tapisserie française, la Galerie des Gobelins expose une chatoyante sélection de murs de laine tissés de 1918 à nos jours. L’occasion de renouer avec cet art ancestral, qui s’est diablement réinventé en 100 ans ! Voici la recette.
André Masson, Poursuite parmi les éclosions et les germinations
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André Masson, Poursuite parmi les éclosions et les germinations, 1967

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Le carton avant tout

En tapisserie, difficile d’improviser. Avant de tisser, il faut un carton peint par un artiste renommé. Généralement des huiles sur toile, ces modèles peuvent être glissés sous la trame – s’ils sont réalisés à grandeur d’exécution – pour une copie exacte. Dans les années 1950–1960, on utilise davantage la lithographie et l’agrandissement photographique, plus commodes. Mais certains n’ont pas perdu le goût du défi : avec son tableau de sable collé à la fin des années 1960, le peintre André Masson donne bien du fil à retordre aux liciers !

Laine • 106 x 156 cm • Tissée à la Manufacture des Gobelins, Paris • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau / © Adagp, Paris 2018

Pablo Picasso, Les femmes à leur toilette, Essai en couleur
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Pablo Picasso, Les femmes à leur toilette, Essai en couleur, 1969

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Patience de fourmi

Le geste des liciers n’a pas changé depuis 400 ans. Telles les cordes d’une harpe géante, deux nappes verticales de fils immobiles (une avant et une arrière, retenue par des fils appelés lices) sont tendues sur le métier de haute lisse (vertical) ou de basse lisse (horizontal). À l’horizontale, un fil vient s’entrelacer autour du fil vertical grâce à une broche passant entre les deux nappes. Puis le nœud est descendu et tassé. 89 couleurs (avec un fil pour chaque changement) ont été nécessaires pour transposer Les Femmes à leur toilette de Picasso (1976) – et sept ans de travail pour Carte du Japon d’Alain Séchas (2011–2018) qui ressemble à s’y méprendre à une peinture !

Laine • 58 x 60 cm • Tissée à la Manufacture des Gobelins, Paris • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau / Succession Picasso, 2018

Le Corbusier, Canapé II
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Le Corbusier, Canapé II, 1963

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Voir les choses en grand

Depuis le Moyen Âge (où les tapisseries isolaient du froid les murs des châteaux), le format monumental est de rigueur. Tel un immense tableau, l’œuvre tissée, synthèse de millions de petits nœuds colorés, s’admire avec du recul. Toujours murale, elle diminue pourtant en taille à partir de 1937 où, lors de l’Exposition internationale des Arts et des Techniques appliqués à la vie moderne, les pièces de moyennes dimensions sont privilégiées pour des raisons commerciales. Vingt ans plus tard, soucieux de coller aux murs des foyers modernes, Le Corbusier (qui surnomme « Muralnomad » ces tentures décrochables à l’envi) préconise une hauteur de 220 à 360 centimètres.

Laine • 191 x 251 cm • Tissée dans les Ateliers Pinton, Aubusson • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau / © Adagp, Paris 2018

Raoul Dufy, La Baie de Sainte-Adresse
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Raoul Dufy, La Baie de Sainte-Adresse, 1968

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Couleurs et formes simples

Pour les plus courageux, le tissage par petits nœuds peut être l’occasion d’une décomposition pointilliste des couleurs pour de fins jeux de lumière et de reflets. Mais les contrastes et aplats juxtaposés de couleurs vives, plus faciles à tisser, font fureur. Les tapisseries coloniales comme La Martinique (Louis Valdo-Barbey, 1938–1945) – des femmes en habits chamarrés portant des corbeilles de fruits dans une nature luxuriante peuplée de singes et de perroquets – sont de véritables feux d’artifice. Pour s’adapter aux contraintes du tissage, Louis Billotey (Le Départ des cavaliers, 1933) fractionne son dessin en bandes colorées de différentes nuances et intensités pour figurer les volumes, ombres et drapés. À la fin des années 1930, des peintres comme Raoul Dufy et Jean Lurçat sont encouragés à penser des œuvres adaptées au textile : avec Le Printemps (1967), Marcel Gromaire s’inspire de l’art du vitrail pour représenter Paris avec la tour Eiffel, le Sacré-Cœur et un arc-en-ciel simplifiés avec cernes noirs et couleurs primaires !

Laine • 196 x 324 cm • Tissée à la Manufacture de Beauvais • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau / © adagp, Paris 2018

Joseph-Porphyre Pinchon, L’Amérique du Sud
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Joseph-Porphyre Pinchon, L’Amérique du Sud, 1930-1933

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Bordures décoratives

Héritage de la tapisserie mille-fleurs du Moyen Âge et de la Renaissance, la bordure décorative à motifs floraux perdure et séduit en pleine éclosion des arts décoratifs. Les artistes l’adaptent au sujet choisi : renards, bouquetins et fleurs sauvages pour Les Pyrénées (Edmond Yarz, 1924), statuettes incas pour L’Amérique du Sud (Joseph-Porphyre Pinchon, 1930–1933). Même Henri Matisse utilisera des motifs végétaux et une frise à entrelacs (certes stylisés à sa sauce) pour sa Femme au luth en 1949 !

Laine et soie • 277 x 313 cm • Tissée à la Manufacture des Gobelins, Paris • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau

Edmond Yarz, Série Provinces et Villes de France, Les Pyrénées
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Edmond Yarz, Série Provinces et Villes de France, Les Pyrénées, 1924

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Sujets traditionnels

L’artiste choisit souvent un sujet patriotique ou allégorique avec paysage, personnages et éléments décoratifs. Les séries sont monnaie courante, détaillant le cycle des saisons ou bien les villes et provinces de France… comme avec les panoramas montagneux et neiges éternelles d’Edmond Yarz (Les Pyrénées, 1924) ou Les Nymphes de la Seine (Jean Serrière, 1929), vision idéalisée de l’Île-de-France avec ses monuments et ponts aux teintes aquarelle. Cet aspect traditionnel plaît aux dignitaires nazis qui commandent, dès avril 1941, pour 1,5 million de francs de tapisseries à la Manufacture des Gobelins. Inspirées de motifs antiques et guerriers, leurs compositions austères, dominées par du bleu ciel entrelacé de plusieurs kilos de fils d’or et d’argent, affichent des croix gammées à la gloire du Reich…

Laine et soie • 372 x 771 cm • Tissée à la Manufacture des Gobelins, Paris • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau

Pierre Bracquemond, La Loge
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Pierre Bracquemond, La Loge, 1925

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Savoir innover

Au XXe siècle, l’art de la tapisserie se renouvèle. Avec La Loge (1925), Pierre Bracquemond représente des personnages mondains de la Belle Époque contemplant un spectacle des Ballets Russes – un sujet original doublé d’une prouesse technique : le coup de pinceau de l’artiste a été restitué par les liciers ! Dès les années 1930–1940, des artistes comme Matisse ou Picasso bousculent les codes du genre… jusqu’à l’abstraction à partir des années 1950 avec Hans Hartung, Raoul Ubac ou Zao Wou-Ki. En 1966, l’art optique et ses illusions colorées – points jaunes pour Vasarely, vagues hypnotiques chez Yaacov Agam – se joignent à la fête. Dans les seventies, des artistes comme Nicolas Schöffer ou Alicia Penalba font émerger des volumes de la surface tissée tandis qu’en 2004, Carole Benzaken s’essaie au format circulaire pour une scène de football. On ne verra plus la tapisserie du même œil !

Laine et soie • 288 x 277 cm • Tissée à la Manufacture des Gobelins, Paris • © Mobilier national, Paris / Photo Isabelle Bideau

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Au fil du siècle, 1918-2018. Chefs-d’œuvre de la tapisserie

Du 10 avril 2018 au 4 novembre 2018

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