Article réservé aux abonnés

AUBUSSON

Les artistes contemporains, tous fous de tapisserie !

Par • le
À Aubusson, la tapisserie est une tradition qui se perpétue depuis six siècles. Elle est aujourd’hui réveillée avec bonheur par les plasticiens, designers ou créateurs de mode invités à s’emparer de ses savoir-faire… Voire les défier. Une exposition restitue dix années de folles créations, vibrantes et hautes en couleur. Visite en six coups de cœur.

1. Mathieu Mercier dans les cordes

Bluffant ! Lauréat du prix Marcel Duchamp en 2003, Mathieu Mercier (né en 1970) aime à transfigurer les objets communs, pour mieux questionner nos habitudes de regard. En témoigne cette tapisserie, d’un format carré de 3,20 mètres de hauteur et de large, représentant des cordes entrelacées sur fond noir. Soit pas grand-chose ou presque – bien que la composition soit hypnotique et sensuelle… –, mais tout le jeu vient de l’hyperréalisme de la représentation, qui s’atténue lorsque l’on s’approche de la tapisserie et que l’on observe le motif se dissoudre dans des pixels de couleurs. Pour ce faire, le lissier Daniel Bayle de l’atelier Legoueix a fait en sorte que le tissage soit le plus plat possible, quasiment lisse comme une affiche. Une œuvre monumentale.

Mathieu Mercier, Sans titre
voir toutes les images

Mathieu Mercier, Sans titre, 2011

i

Tapisserie de basse lisse, chaîne coton, trame en laine, polyester métallisé • 3, 20 x 3,20 m • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • © Mathieu Mercier / Photo E.Roger

2. Entre le tapis et la table d’appoint, la folie de Bina Baitel

Voilà une pièce aussi fascinante qu’étrangement… écœurante : deux petites tables, qu’on verrait volontiers autour d’un canapé de salon, laissent dégouliner un large tapis bleu. Bleu, mais pas que, puisque les couleurs se délavent et se dégradent en un arc-en-ciel désordonné – on pense à une solution chimique… Il s’agirait plutôt d’un lac, faisant écho aux paysages de la Creuse, proches d’Aubusson. Grand prix 2012 de la Cité de la tapisserie, cet OVNI signé par la designer et architecte Bina Baitel (née en 1977) a été tissé par l’atelier Françoise Vernaudon et présente trente-trois couleurs différentes. Reprenant la tradition des tapis orientaux sur lesquels on s’assoit volontiers, il se veut lieu de vie aussi bien qu’objet.

Bina Baitel, Confluentia
voir toutes les images

Bina Baitel, Confluentia, 2012

i

Tapisserie de basse lisse, chaîne coton, trame en laine (présence ponctuelle de nylon). • 7 m² • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • © Bina Baitel / Photo E.Roger

3. L’illusion parfaite de Marie Sirgue

Les trompe-l’œil ont quelque chose de jubilatoire. On a beau être dans une exposition, il est bon de se faire avoir, l’espace d’un instant, et de se demander ce que peut bien faire une grande bâche bleue au milieu des œuvres. L’atelier A2 a parfaitement donné vie au souhait de la jeune Marie Sirgue (née en 1985) : se riant des ready-mades, nous évoquant la victoire du peintre grec Parrhasios sur Zeuxis (ce dernier avait peint des raisins si réalistes que même les oiseaux s’y trompèrent en venant les picorer ; Parrhasios, peignant un rideau, trompa quant à lui les humains… et remporta le défi), Marie Sirgue produit ici une œuvre qui, feignant presque le monochrome, révèle en réalité des dizaines de (faux) plis et de nuances de lumière qui, lorsqu’on s’approche, se transforme en motifs abstraits d’une grande richesse.

Marie Sirgue, Bleue
voir toutes les images

Marie Sirgue, Bleue, 2016

i

Tapisserie de basse lisse, chaîne coton, trame en laine • 3 × 2 m • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • Courtesy Cite Tapisserie / © Marie Sirgue

4. Le style mille-fleurs de Leo Chiachio et Daniel Giannone

Immense, cette tapisserie surplombe le grand hall de la Cité. L’entrée étant juste derrière elle, c’est d’abord son dos piqueté de milliers de fils colorés mélangés que l’on aperçoit, sans distinguer aucun motif ; puis, on avance, et apparaît l’époustouflant travail accompli pour représenter ce couple maquillé et coiffé dans la verdure luxuriante. L’effet est superbe et rappelle les tentures médiévales où les différentes espèces de fleurs se comptent par dizaines. Si c’est l’atelier A2 d’Aubusson qui a réalisé la tapisserie, les deux Argentins Leo Chiachio (né en 1969) et Daniel Giannone (né en 1964) sont eux-mêmes brodeurs. Se représentant (avec leur petit chien Piolin !) au milieu d’une nature ornée de bijoux, d’un lustre et peuplée d’animaux, ils en soulignent la fragilité, la beauté et le besoin absolu de la préserver de toute forme de barbarie.

Chiachio Giannone, La Famille dans la joyeuse verdure
voir toutes les images

Chiachio Giannone, La Famille dans la joyeuse verdure, 2013

i

Tapisserie de basse lisse, chaîne coton, trame en laine • 3 x 5m • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • © Chiachio Giannone / Photo Nicolas Roger

5. Le blouson très « glitch » de Christine Phung

Née en 1978, la créatrice de mode Christine Phung invente des vêtements élégants, dont les lignes souples sont inspirées du sportswear. Attentive à la culture numérique et à son iconographie, ses motifs et ses couleurs, elle imagine des corps qui « naviguent couramment entre digital et réalité ». En témoigne ce superbe blouson, Grand Prix 2015 de la Cité internationale de la tapisserie, dont les motifs reprennent l’idée d’un bug d’affichage électronique informatique, l’un de ses fameux « glitchs » qui perturbent la vie quotidienne mais fascinent bien des artistes contemporains. Le torse, ainsi pris dans une vague mouvementée de couleurs et de lignes indéfinies, entre dans une danse contemporaine au moindre mouvement…

Christine Phung, Blouson Teddy
voir toutes les images

Christine Phung, Blouson Teddy, 2015

i

Couleurs – 18 couleurs, Teinturier Filature Terrade, Felletin (teinture chimique) • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • Courtesy Cite Tapisserie / © Christine Phung

6. Des fleurs qui rechargent leurs couleurs avec Quentin Vaulot et Goliath Dyèvre

L’histoire que nous racontent ces cinq œuvres est la suivante : un jour, un savant fou est entré dans un musée et a prélevé des morceaux de tapisseries anciennes. Revenu dans son laboratoire, il a planché sur des protocoles de « manipulation génétique », pour leur rendre couleurs et jeunesse… Et voilà le résultat. Par « isolation », « injection », « croisement », ou encore « exposition lumineuse », les deux designers français Goliath Dyèvre (né en 1980) et Quentin Vaulot (né en 1983) impulsent une nouvelle vie à ces tapisseries fanées. Idée charmante, d’autant plus quand on apprend que les modules, soi-disant ultra technologiques, sont en réalité en porcelaine de Limoges ! Un poème mi-artisanal mi-futuriste, réalisé par l’atelier de la Lune pour l’appel à projets de 2013 (et l’atelier Charty Bonneau pour les modules en porcelaine).

Quentin Vaulot et Goliath Dyèvre, Nouvelles Verdures
voir toutes les images

Quentin Vaulot et Goliath Dyèvre, Nouvelles Verdures, 2013

i

Tapisserie de basse lisse, chaîne coton, trame en laine • chaque pièce 1,80 × 7,20 m • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • Photo Nicolas Roger

Arrow

Dix ans de création contemporaine

Du 1 juillet 2020 au 21 septembre 2020

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi