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Madrid

Les beautés mystiques de Fra Angelico

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Publié le , mis à jour le
Ne lui cherchez pas de vices ! Le peintre n’en eut aucun et vécut en saint autant qu’en prodigieux artiste. À l’occasion de ses 500 ans, le Museo del Prado, à Madrid, célèbre l’Italien dont il a la chance de posséder quelques rares chefs-d’œuvre.
Fra Angelico, Vierge de l’Annonciation
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Fra Angelico, Vierge de l’Annonciation, entre 1450 et 1455

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Le temps est suspendu. Marie, humble et émue, les joues rosies, irradiant de beauté sur fond d’or, vient d’accepter l’Incarnation annoncée par l’archange Gabriel. Celui-ci figure sur un autre panneau, en pendant dans cette sublime œuvre de dévotion dont la partie centrale a été perdue.

Feuille d’or et tempera sur panneau • 33 x 27 cm (sans le cadre) • Coll. Detroit Institute of Art • © Bridgeman Images

Peu importe qu’il n’ait été béatifié qu’en 1982 par le pape Jean-Paul II, soit plus de cinq cents ans après sa mort ! Pour les Italiens, Guido di Pietro (vers 1395–1455) a toujours été Beato Angelico, le bienheureux Angelico. Pourquoi donc une telle sacralisation avant l’heure ? Simplement car tout, dans la vie et dans l’art de cet homme, a exprimé la sainteté. Au point que plusieurs de ses contemporains estimaient que ses peintures, qui semblent touchées par la grâce, étaient peintes par un ange, comme le laissa entendre le frère de son couvent qui le surnomma Angelicus. Dès le XVIe siècle, Giorgio Vasari, le biographe des peintres de la Renaissance italienne, n’hésitait pas à forcer le trait, décrivant « un homme simple et de mœurs très saintes » qui « pouvait gagner tout ce qu’il voulait avec son art », mais préféra « la vie chaste dans l’ordre des frères prêcheurs ». Mieux encore, précisait l’auteur des Vite : Angelico « n’aurait jamais touché ses pinceaux sans auparavant avoir récité une prière » et, lorsqu’il peignait un crucifix, son visage se couvrait de larmes.

Pour ses contemporains, Fra Angelico était une star de la peinture dont la renommée dépassa largement Florence et la Toscane.

Cette sainteté à l’excès aurait-elle quelque peu gêné les commentateurs postérieurs de son œuvre, ne voyant en lui qu’un pieux conservateur ayant encore un pied dans le Moyen Âge, l’autre dans la Renaissance ? Nul ne peut l’affirmer, mais le décalage est en tout cas réel entre sa notoriété de son vivant et sa postérité parfois en demi-teinte – exception faite du follement enthousiaste Vasari qui écrivit sur lui un siècle après sa mort. Pour ses contemporains, Fra Angelico était une star de la peinture dont la renommée dépassa largement Florence et la Toscane, l’artiste étant appelé auprès du pape, à Rome, où il fut enterré. Sa tombe y est gravée d’une épitaphe sans appel le qualifiant d’« autre Apelle » (velut alter Apelles), en référence au mythique peintre de l’Antiquité, l’artiste attitré d’Alexandre le Grand.

Fra Angelico, Le Couronnement de la Vierge
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Fra Angelico, Le Couronnement de la Vierge, vers 1430–1432

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Le Louvre a la chance de posséder cette œuvre hors norme, peinte pour l’église San Domenico à Fiesole, où elle faisait pendant à L’Annonciation, aujourd’hui au Prado. Angelico y expérimente une audacieuse perspective, entièrement guidée par le somptueux escalier, en haut duquel le Christ couronne sa mère.

tempera sur bois • 209 × 206 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais / Photo Angèle Dequier

A contrario, le jugement de plusieurs éminents historiens de l’art moderne fut parfois clairement condescendant. Ainsi de l’acerbe Roberto Longhi (1890–1970), spécialiste de Piero della Francesca et de Masaccio, inscrivant Angelico « parmi ces peintres timides qui ne se décident pas à prendre parti ». L’Américain Bernard Berenson (1865–1959), plus indulgent, y décela davantage de ferments de nouveauté, fut séduit par la grâce immédiate des visages, la délicatesse des profils, la vivacité de leurs expressions (particulièrement dans La Déploration de San Marco), mais aussi par l’éclat de ses coloris, notamment dans le spectaculaire Couronnement de la Vierge, aujourd’hui au Louvre.

Fra Angelico, Vierge à la grenade
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Fra Angelico, Vierge à la grenade, vers 1426

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Toute l’ambiguïté de l’art de Fra Angelico dans cette nouvelle acquisition du musée du Prado : sa capacité à revenir aux formules du passé, aux fonds d’or et aux brocarts médiévaux.

Fresque • 181 × 151 cm • Coll. et Courtesy musée national du Prado, Madrid

Et, si faiblesse il y eut dans sa peinture, elle aurait été tout simplement liée à une incapacité de l’artiste à dépeindre correctement les enfers – à l’exception des effusions de sang, à valeur eucharistique… Logique, selon Berenson, pour quelqu’un de totalement étranger au mal et seulement doué pour peindre la béatitude. Plus près de nous, André Chastel (1912–1990) pensait que, « par la netteté de la distribution, le Bienheureux adhère au style nouveau » tout en relevant un net retour aux archaïsmes, après 1435, « par une sorte de réflexe conservateur bien explicable chez un religieux ».

Conservateur, Angelico ? Probablement. Mais, assurément, une erreur a longtemps faussé la lecture de son œuvre. Vasari, encore lui, le fit naître trop tôt, vers 1387. Or c’est plutôt vers 1395 qu’est aujourd’hui située sa naissance. Soit six ans avant le génial Masaccio, dont il est donc le contemporain. Or si Fra Angelico a gardé ce pied dans le Moyen Âge, persistant à placer des fonds d’or ou à emplir de brocarts ses peintures, Masaccio apparaît, quant à lui, comme le vrai rénovateur de la peinture, parvenant à modeler réellement ses figures, leur donnant vie, notamment dans le magnifique ensemble de fresques de la chapelle Brancacci à Florence (1424–1428), commencé par son maître Masolino. Fra Angelico a vu, observé et parfois même cité cet ensemble révolutionnaire. Les carrières des deux peintres se firent donc en parallèle, mais selon des aspirations bien différentes.

Fra Angelico, L’Annonciation
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Fra Angelico, L’Annonciation, vers 1442

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C’est le thème de prédilection de Fra Angelico dont il a peint cinq versions. Ici, sobre et austère, celle du couloir du couvent de San Marco menant au dortoir des frères.

Fresque • 230 × 297 cm • Coll. musée San Marco, Florence • © RMN-Grand Palais

Les subtiles analyses, plus récentes, de Neville Rowley, Georges Didi-Huberman ou Daniel Arasse éclairent plus finement le but vers lequel tendit le pieux Angelico, et cela qu’importe les moyens utilisés, modernes ou pas : une recherche, profondément mystique assurément, pour figurer le mystère de l’Incarnation. Et dans ce contexte, le réel n’est pas une obligation… « La peinture pour eux n’est pas un double du réel, expliquait ainsi Daniel Arasse, il n’y a pas de réalisme au XVe siècle mais la création d’un templum (lieu du sacré) où contempler la composition et ce que dit et pense la peinture ».

Cette trajectoire différente s’explique avant tout par la vie de notre jeune talent de la peinture florentine du Quattrocento.

En ce sens, l’art de Beato Angelico ne peut que différer de celui de Masaccio – et c’est là tout son génie. Le premier veut exprimer l’intensité des émotions religieuses, quand le second, mort brutalement à seulement 27 ans, inspiré par l’antique, recherche la vérité des volumes plastiques et de la perspective. Cette trajectoire différente s’explique avant tout par la vie de notre jeune talent de la peinture florentine du Quattrocento. Guido est né probablement vers 1395 à une cinquantaine de kilomètres au nord de Florence, à Vicchio, dans la région agricole et montagneuse du Mugello. S’il s’est sûrement formé à Florence, on ne sait encore précisément où… D’aucuns ont avancé une formation chez Lorenzo Monaco, lui aussi moine et grand maître des fonds d’or. D’autres pensent à une formation d’enlumineur. L’incertitude demeure.

Fra Angelico, La Thébaïde
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Fra Angelico, La Thébaïde, vers 1420

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Si son attribution à Angelico est aujourd’hui contestée (serait-elle une copie postérieure ?), son sujet, la vie des ermites dans le désert, près de Thèbes, a bel et bien été peint par l’artiste. Il témoigne de ses années de jeunesse, où sa verve narrative se déploie dans un paysage imaginaire.

Tempera sur bois • 73,5 x 208 cm • Coll. musée des Offices, Florence • Courtesy musée national du Prado, Madrid

En revanche, dès 1417, Guido est connu comme peintre dans une Florence déjà en pleine ébullition, où la concurrence est rude – Masaccio n’y arrive qu’en 1422 –, notamment autour du chantier de la cathédrale. Il est alors encore un laïc. Réputé pour être l’ami de Nanni di Banco, sculpteur plus âgé que lui, le jeune artiste se passionne pour l’art de Ghiberti dont les reliefs pour les portes du baptistère le fascinent par leur sens de la narration, mais aussi par la manière dont le bronze y accroche la lumière. Le caractère savant de l’architecture de Brunelleschi ne lui échappe pas non plus, et ses réflexions sur la perspective en témoigneront même si certaines maladresses persistent. Parfois, l’usage du fond d’or ne permet-il pas à Angelico d’esquiver le problème ?

Fra Angelico, Le Christ aux outrages
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Fra Angelico, Le Christ aux outrages, vers 1442

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Peinte dans l’une des cellules de San Marco, cette scène figure le Christ humilié par des coups et des crachats, encadré par Marie et saint Dominique. Le bandeau qu’il porte est rare dans l’histoire de la peinture religieuse. Il signifie puissamment le refus du Christ de voir les péchés des hommes.

Fresque • 181 × 151 cm • Coll. musée San Marco, Florence • Photo Scala

Comme toujours, la technique n’est pas pour lui une fin en soi : elle n’est qu’un outil au service du sacré. Voilà la grande originalité de Guido, qui devient bientôt frère, en 1423, au couvent San Domenico de Fiesole sous le nom de Giovanni da Fiesole : conjuguer sa foi en l’art à celle en Dieu, ou inversement… – beaucoup de « frères » artistes étaient en réalité des convers, c’est-à-dire chargés des affaires séculières, jamais religieuses. Or Guido va même devenir prêtre (il dira donc la messe), la légende voulant que le pape Nicolas V aurait même voulu le nommer archevêque de Florence, ce qu’il aurait refusé. Rien à voir, donc, avec le défroqué Fra Filippo Lippi, un autre de ses contemporains, qui oublia vite ses vœux, fit scandale et dut quitter l’Église… Guido, quant à lui, opta pour l’un des ordres les plus stricts de l’époque, celui des frères prêcheurs, l’obédience rigoriste des dominicains. De jeune peintre de son temps, sensible aux innovations, il devint donc Angelico le prêtre-artiste. La politique florentine lui donnera raison.

Fra Angelico, L’Annonciation
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Fra Angelico, L’Annonciation, vers 1430

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Tempera et or sur panneau • 194 × 194 cm (avec les prédelles) • Coll. musée national du Prado, Madrid • © Bridgeman Images

En 1435, le prince Cosme de Médicis, maître de Florence depuis peu, fait le ménage jusqu’au couvent de San Marco où il impose l’ordre des frères prêcheurs dominicains de Guido. Il fait rebâtir le couvent par son architecte, le brillant avant-gardiste Michelozzo, à qui il confie aussi l’adjonction d’une grande bibliothèque publique… Il faut ainsi imaginer l’atmosphère singulière de San Marco, institution aussi rigoriste dans sa ligne religieuse que moderne dans ses aménagements, où les frères les plus mystiques côtoyaient les humanistes et où Cosme lui-même avait sa propre cellule.

Fra Angelico, La Déploration du Christ [détail]
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Fra Angelico, La Déploration du Christ [détail], vers 1436

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Ce détail d’une magistrale composition témoigne de l’émotion intense que peut produire l’art d’Angelico. Non sans une profonde humanité : peinte pour une confrérie laïque toute proche de la porte de Florence où se tenaient les exécutions, elle a été pensée pour accompagner et réconforter les condamnés.

Tempera sur bois • 105 × 164 cm • Coll. musée San Marco, Florence • © Scala

C’est là qu’Angelico conçoit un fabuleux décor, tout en sobriété, qui exprime la quintessence de sa peinture : une religiosité intense associée à une simplicité de lecture. Dans cet endroit encore bien préservé (à l’exception de l’église reconstruite au XVIIIe siècle), Angelico orne le réfectoire, la salle capitulaire et une quarantaine de cellules sur le thème de la prière. C’est le pape lui-même qui consacre l’ensemble en 1443, avant d’appeler l’artiste à Rome, auprès de lui. Fra Angelico y meurt en 1455, après plusieurs allers-retours en Toscane et divers travaux papaux et privés, souvent menés avec son jeune élève Benozzo Gozzoli. Trois ans plus tôt, était né, du côté de Vinci, à l’est de Florence, le jeune Léonard. Une autre révolution picturale, plaçant cette fois-ci l’homme au centre de tout, allait désormais s’engager.

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Événement annoncé à Madrid

Fêter ses 500 ans avec le délicieux Angelico n’est pas donné à tout le monde. C’est pourtant le cadeau que s’offre ce printemps le musée madrilène, qui possède trois œuvres de l’artiste – dont deux acquises récemment –, en proposant un parcours, en près de 80 peintures, sculptures et terres cuites, sur les débuts de la Renaissance italienne, entre 1420 et 1430. Son joyau, la grande Annonciation de Fiesole, en est logiquement le point central. Celle-ci vient de faire l’objet d’une importante restauration visant à retirer le voile grisâtre de pollution qui en avait fortement terni l’éclat. Au point de lui restituer une vivacité, notamment sur le bleu du manteau de la Vierge, quelque peu déconcertante…

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Fra Angelico et les débuts de la Renaissance à Florence

Du 28 mai 2019 au 15 septembre 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Fra Angelico

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