Article réservé aux abonnés
Gérard Loyet, Reliquaire de Jacques le Téméraire, 1467
© akg-images / CDA / Guillemot
Le nom de Nicolas Rolin vous dit quelque chose ? C’est sans doute parce qu’il est la star de l’un des plus célèbres tableaux du Louvre : La Vierge du chancelier Rolin (1435) du primitif flamand Jan van Eyck. Coiffé d’une coupe au bol et vêtu d’une somptueuse robe de brocart d’or, le voilà, agenouillé en prière face à la Vierge avec qui il semble bavarder tranquillement dans une luxueuse loggia !
Rogier van der Weyden, Portrait de Nicolas Rolin (détail), XVe siècle
Hospices de Beaune • © Hospices de Beaune / Francis Vauban
Ce tableau célèbre la puissance politique de Rolin placée sous le patronage divin. Chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon pendant près de 40 ans, ce bourgeois natif d’Autun occupe les fonctions les plus importantes à la cour bourguignonne, dont il agrandit les terres en conduisant le royaume de France à signer le traité d’Arras. Immensément riche, il dispose d’hôtels à Autun, Dijon, Paris et Valenciennes… et des moyens nécessaires pour s’offrir les services d’un aussi grand peintre que Jan van Eyck, auteur du célèbre Agneau mystique (1432) !
Atelier de Rogier van der Weyden, La Sainte Trinité, 1430–1440
Musée de Louvain • © Wikipedia
Aux Hospices de Beaune, les visiteurs viennent admirer un chef-d’œuvre : le polyptyque du Jugement dernier commandé par Rolin au primitif flamand Rogier van der Weyden.
C’est également lui qui, avec sa femme Guigone de Salins, fonde les prestigieux Hospices de Beaune (Hôtel-Dieu) en 1443 – un hôpital destiné aux démunis et tenu par des religieuses, dont l’architecture gothique flamboyante et ses toits à motifs multicolores recouverts de tuiles vernissées en font aujourd’hui un musée prisé, doté d’un domaine viticole qui organise de célèbres ventes aux enchères caritatives. Les visiteurs viennent y admirer un chef-d’œuvre : le polyptyque du Jugement dernier (1443–1452) commandé par Rolin au primitif flamand Rogier van der Weyden, deux ans après la mort de van Eyck. À l’effigie du couple Rolin, ce retable monumental à fond d’or déploie pas moins de 15 panneaux couverts de détails minutieux. Face à eux se dresse, à l’occasion de l’exposition temporaire, un autre tableau attribué à l’atelier de Weyden : La Trinité [ci-dessus]. Cette dernière brille par le réalisme des stigmates du Christ, l’effet de profondeur rendu par son pied blessé placé au premier plan, l’imbrication des drapés et surtout les expressions uniques des anges, dont l’un verse une larme cristalline…
Rogier van der Weyden, Triptyque du Jugement Dernier, vers 1449
H. 2,15; L. 5,60 m • Hôtel Dieu, Beaune • © akg-images / François Guénet
Tout comme son chancelier, le duc Philippe le Bon, qui règne sur la Bourgogne durant 47 ans (de 1419 à 1467), est un très grand mécène. Fils de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, et fondateur du prestigieux ordre de la Toison d’or (une décoration mythique sous forme d’un collier en or, destinée à préserver un idéal de chevalerie), ce prince bourguignon s’impose comme une figure majeure de la fin de la guerre de Cent Ans.
Portrait de Philippe le Bon duc de Bourgogne, XVIIe siècle
© Hospices civils de Beaune / photo Francis Vauban
Ce conquérant infatigable, qui va jusqu’à annexer Anvers, la Hollande et d’autres provinces à la Bourgogne pour former un « Grand duché d’Occident », encourage et soutient les meilleurs sculpteurs, musiciens, lissiers et enlumineurs (sa bibliothèque contient à sa mort plus de 800 manuscrits précieusement décorés)… et bien sûr des peintres tels que les primitifs flamands van Eyck et van der Weyden, sans oublier l’un des plus grands représentants de la peinture brugeoise de l’époque, Hans Memling. L’homme vit dans un luxe inouï. À Dijon, il dote le palais ducal d’une grande salle de festins de 40 mètres de long, percée de hautes fenêtres gothiques à lancettes, où il reçoit entouré de tapisseries précieuses tissées d’or et de soie dans les ateliers d’Arras ou de Tournai – tentures dont l’entretien nécessite, à plein temps, une équipe de valets spécialisés !
Son fils Charles le Téméraire, qui lui succède de 1467 à 1477, n’est pas en reste. Malgré sa fin tragique – il meurt lors de la dernière bataille de Nancy, raidi sous la neige et à moitié dévoré par les loups, éteignant ainsi la lignée des ducs de Bourgogne –, cet homme belliqueux et orgueilleux qui envisageait de conquérir l’Italie a également brillé par sa culture et son goût pour les arts, si bien que sa cour fut l’une des plus fastueuses du XVe siècle européen.
L’exposition de Beaune dévoile un éventail d’objets luxueux commandés ou acquis par ces mécènes bourguignons qui soutiennent de nombreux sculpteurs, auteurs de scènes religieuses en albâtre ou en bois polychrome. Durant l’ère Rolin, les retables brabançons, produits à Anvers ou Bruxelles et grouillant de personnages en bois sculpté peints de mille couleurs, sont à l’honneur, ainsi que de grandes figures d’anges ou de saints destinées à orner les églises et cathédrales.
La plus ancienne orfèvrerie au poinçon de Mons en Hainaut, vers 1450
Argent et vermeil, saphirs et grenats • H.30 cm • Collection Bernard de Leye • © Bruxelles, De Leye
Côté orfèvrerie, une rutilante armure milanaise côtoie des aigles-lutrins wallons en laiton doré et une succession de reliquaires impressionnants de finesse. Prêté par la cathédrale d’Aoste, l’un d’eux, en forme de tête d’homme réalisée en argent, émaux et argent doré par un artiste flamand, inclut une mâchoire de saint Jean-Baptiste. Certains, parfois agrémentés de vermeil, de saphirs, de perles ou de grenats, prennent la forme de statuettes – des personnages en pied minutieusement détaillés, tenant dans leurs mains un reliquaire miniature aux parois vitrées. Un autre, celui de sainte Barbe (ou « gloire des Croy »), prend l’apparence d’une tour de château avec porte, balustrades, créneaux et fenêtres ouvragés, habitée de petits personnages.
Mais le plus spectaculaire d’entre eux est resté au sein du Trésor de la cathédrale de Liège, le reliquaire de Charles le Téméraire [ill. en une] : un bijou de 53 centimètres de haut exécuté en 1467 par l’orfèvre lillois Gérard Loyet constitué de deux figurines en or aux visages peints et revêtues d’armures rehaussées d’émaux (patron des chevaliers, saint Georges, un dragon enroulé à ses pieds, veille sur Charles le Téméraire, qui tient dans ses mains une relique de Saint Lambert)… le tout placé sur un piédestal de vermeil. Un sommet de préciosité destiné à impressionner et asseoir son pouvoir en territoire conquis !
Le Bon, le Téméraire et le Chancelier – Quand flamboyait la Toison d’or
Hospices de Beaune, Porte Mairie de Bourgogne, Hôtel des ducs de Bourgogne
L’exposition est répartie dans trois lieux de Beaune : la Porte Marie de Bourgogne (où se situe le corps de l’exposition), les Hospices de Beaune (où des œuvres sont réparties au sein des collections permanentes, y compris dans la salle des malades et la salle du polyptyque du Jugement dernier) et l’Hôtel des ducs de Bourgogne (à raison d’une petite salle dédiée à l’équipement guerrier).
Jusqu’au 31 mars 2022.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique