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Hippolyte Flandrin, Portrait de jeune femme, dit la Florentine, vers 1840-1841
huile sur toile • 59 x 49cm • Coll. musée d'Art, Histoire et Archéologie, Évreux • © Photo RMN-Grand Palais / Agence Bulloz
Si Hippolyte Flandrin n’est plus guère connu que des seuls spécialistes du XIXe siècle, ses frères Auguste et Paul le sont moins encore… Hippolyte a pourtant récemment fait parler de lui à l’occasion d’un triste fait divers : la destruction du tableau Saint Clair guérissant les aveugles dans l’incendie criminel qui a ravagé la cathédrale de Nantes, le 18 juillet 2020. Il le peignit à la Villa Médicis en 1836 et fut couronné par une médaille de première classe lors du Salon de 1837. Hippolyte a beau avoir été une star de son temps, il est tombé avec ses frères dans l’oubli au crépuscule du XIXe siècle, victimes de la dépréciation de l’art dit « académique ». Ils réapparaissent dans les années 1980, à la faveur d’un double mouvement de reconsidération de la peinture classique du XIXe siècle et d’étude de l’école lyonnaise.
Auguste Flandrin, Autoportrait en pêcheur napolitain, 1838
L’aîné des trois frères devint dès son retour d’Italie, en 1838, le portraitiste favori de la bourgeoisie lyonnaise.
huile sur toile • 40,8 × 32,4 cm • Coll. particulière
L’aîné, Auguste, naquit à Lyon en 1804, cinq ans avant Hippolyte et sept avant Paul. De leur fratrie de sept enfants, ils furent les seuls à atteindre l’âge adulte. Et ils partagèrent une même passion pour la peinture, découverte au palais Saint-Pierre (l’actuel musée des Beaux- Arts), à quelques pas de leur modeste demeure, en compagnie d’un père qui aspira sans succès à une trajectoire artistique. Ce fut surtout Auguste qui fit bouillir la marmite, en pratiquant divers métiers alimentaires, dont la lithographie. Spontanément, il sacrifia sa carrière de peintre pour permettre à ses cadets de partir se former à Paris. Ni concurrence ni jalousie entre eux, mais bien plutôt entraide et saine émulation ! Conscients de leurs différences de tempérament, ils en firent une force. Pour Elena Marchetti, qui a consacré sa thèse à Paul Flandrin, « la modestie des origines des frères Flandrin renforce leur détermination, leur indépendance et leur talent. Leurs portraits mutuels et autoportraits apparaissent comme une clé pour découvrir le lien qui les unit et pour comprendre les équilibres et les dynamiques de ce triumvirat artistique très particulier ».
Paul Flandrin, avec la participation d’Hippolyte Flandrin, Double portrait de Paul et Hippolyte Flandrin, 1842
Un portrait croisé qui témoigne d’une complicité hors pair. Dans leur atelier parisien, Paul est devant le chevalet et Hippolyte derrière lui. À l’arrière-plan, des peintures de Paul, dont une réplique du tableau de son aîné dédié à saint Clair.
huile sur toile • 38,5 × 30,5 cm • Coll. & © Musée d’Arts, Nantes / Photo Cécile Clos
Alors qu’Hippolyte était seul à Rome, en mars 1833, Paul lui écrivit depuis Paris : « Tout ira bien, je l’espère, car nous aurons chacun notre genre et l’union régnera toujours entre nous. » Rien ne saurait mieux l’exprimer que leur Double Portrait dessiné deux ans plus tard à la Villa Médicis, dédicacé à leur ami compositeur Ambroise Thomas. Il témoigne à la fois de la sociabilité du monde de l’art de l’époque et de l’usage intime et privé que les Flandrin firent du dessin.
Ce portrait croisé témoigne aussi des séances de pose au cours desquelles les frères se représentèrent mutuellement. Une telle complicité s’imposa à eux à très tôt, comme le montre une feuille portant l’inscription « Paul et H[ippoly]te Flandrin dessinés l’un par l’autre » les figurant en train de dessiner dans la vallée de Charabotte à 17 et 15 ans. Dans un autre double portrait peint par Paul en 1842, ils apparaissent dans leur atelier parisien du 14, rue de l’Abbaye : Paul devant le chevalet, Hippolyte derrière lui, un livre à la main. À l’arrière-plan, des peintures de Paul, dont une réplique du tableau dédié à saint Clair de son aîné. Peut-on concevoir meilleur manifeste de collaboration artistique ?
Hippolyte Flandrin, Jésus Christ et les petits enfants, 1836–1838
Peintre d’histoire, Hippolyte représente ici une scène tirée de l’Évangile de Marc.
huile sur toile • 326 × 440 cm • Coll. musée d’Art et d’Histoire, Lisieux / © Photo RMN-Grand Palais / Daniel Arnaudet / Gérard Blot
Selon Elena Marchetti, « le motif de la fratrie tout comme le questionnement sur l’identité et la nature de l’amitié interrogent la sensibilité des Flandrin et sont autant d’échos décisifs de leurs intérêts artistiques et de leur processus créateur ». La manière qu’ils eurent de collaborer est un cas unique dans l’histoire de l’art, toutes époques confondues. Stéphane Paccoud, conservateur du musée de Lyon et co-commissaire de l’exposition, insiste : « Même si on savait déjà, par la littérature ancienne et par la correspondance, que les Flandrin n’ont jamais cessé de travailler ensemble, notre enquête sur les sources et sur un vaste corpus nous a permis de mieux mesurer ce qui a été une collaboration constante entre eux. Notre étude minutieuse de leurs relations épistolaires très nourries permet d’affirmer qu’il n’y a jamais eu de rancœur. Chacun avait sa carrière, et puis Hippolyte a réussi, ce qui a été un tremplin pour ses frères aussi… Ils n’ont jamais cessé de s’entraider et de s’encourager mutuellement. Le travail à quatre mains d’Hippolyte et de Paul, en particulier, nous a fascinés. Ces deux-là avaient une relation vraiment fusionnelle, quasi gémellaire. Cette grande proximité est évidemment liée à leur histoire familiale et a été renforcée par la disparition tragique d’Auguste. »
Hippolyte Flandrin, Jeune Berger assis, 1834–1835
Nombreux sont les nus masculins parmi les envois qu’Hippolyte a fait depuis la Villa Médicis, où il a séjourné entre 1833 et 1838.
huile sur toile • 173,3 × 125,5 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts de Lyon • © Musée des Beaux-Arts de Lyon / Photo Alain Basset
Leur histoire débuta comme un conte : après avoir fait leurs armes à l’École des beaux-arts de Lyon, tout comme leur aîné, Hippolyte et Paul décidèrent, en 1829, de gagner la capitale. Sans le sou, ils firent la route à pied. Sur place, ils se contentèrent d’un repas par jour et économisèrent le chauffage. Se privant de tout, ils besognèrent sans relâche, confiants dans leur talent. Un heureux hasard les amena dans l’atelier de Jean Auguste Dominique Ingres, ouvert en 1825 à Saint-Germain-des-Prés et progressivement devenu une « véritable phalange lyonnaise » selon l’expression d’Hippolyte. Patient, Auguste attendit qu’Hippolyte remportât le prix de Rome – dans la prestigieuse catégorie de la peinture d’histoire en 1832 – et gagnât la Ville éternelle, pour rejoindre Paul et l’atelier d’Ingres en janvier 1833.
Les frères Flandrin furent des élèves modèles, surinvestis car surdéterminés. Rapidement, ils occupèrent une place de choix dans le cœur du Montalbanais. À en croire Stéphane Paccoud, « ils ont fait partie des élèves préférés d’Ingres, qui n’était pourtant pas un homme facile… Mais, avec eux, la relation a toujours été parfaite. Ils ont un peu été les enfants qu’il n’a pas eus et ils sont restés proches toute leur vie. […] On ne peut pas comprendre l’œuvre des Flandrin sans la confronter à celle d’Ingres. Cependant, il ne faut pas envisager les échanges dans un seul sens. Plus qu’une influence, il y avait entre eux une réelle émulation. » Comme le donnent à voir les 35 carnets et plus de 2 000 feuilles dessinées répertoriés, les Lyonnais firent leurs les principes fondamentaux du maestro : le culte du vrai et la primauté du dessin.
Paul Flandrin, Les Gorges de l’Atlas, 1845
Pour cet impressionnant paysage de montagnes, Paul s’inspire des reliefs escarpés des gorges de l’Ollioules, près de Toulon, qu’il a découvertes à la fin de l’été 1843.
huile sur toile • 85 x 112 cm • Coll. Musée d'Art et d'Histoire, Langres • © Musée d'Art et d'Histoire, Langres / Photo Sylvain Riandet
Durant l’été 1835, Hippolyte et Paul parcoururent la Toscane et l’Ombrie, comme en témoignent de précieuses vues aquarellées de Pérouse et de Sienne. Très peu connue, cette production privée apparaît au grand jour dans l’exposition de Lyon, qui souligne aussi les talents de paysagistes des trois frères – Auguste les rejoignit en mai 1838. Un long périple les mena jusqu’à Naples, là encore documenté par une série inédite de paysages aquarellés.
Marines, panoramas montagneux, vues urbaines ou champêtres, crépuscules, couchers de soleil… attestent, selon Elena Marchetti, d’une phase d’expérimentation intense. Qui leur a enseigné ce médium exigeant, le plus à même d’exprimer leur sentiment de liberté ? Le mystère reste entier. Selon la commissaire, « on peut raisonnablement rapprocher l’utilisation de cette technique très difficile, libre et fugace, de l’ambiance très internationale qui était alors celle de Rome ». Ces aquarelles ont été produites sans n’avoir jamais été destinées à la vente. « C’est vraiment un usage intime, la transcription des émotions, l’utilisation sensible des couleurs sur des papiers de petites dimensions… un exercice d’ordre privé, dans lequel la main obéit au registre émotionnel. » Certainement la part la plus personnelle de l’œuvre d’Hippolyte, aujourd’hui dévoilée au grand jour.
Les trois frères quittèrent l’Italie en juillet 1838. Pour chacun d’eux, ce séjour se révéla décisif. Si les deux cadets retrouvèrent la capitale, Auguste, lui, rentra à Lyon, où il s’imposa comme le portraitiste favori de la bourgeoisie locale, jusqu’à son décès prématuré en 1842, à l’âge de 38 ans. Hippolyte et Paul immortalisèrent quant à eux le Tout-Paris et reçurent diverses commandes publiques. Le plus souvent, Paul secondait Hippolyte, qui eut la carrière la plus officielle des trois. Élu membre de l’Académie des beaux-arts et promu officier de la Légion d’honneur en 1853, il fut aussi nommé professeur à l’École des beaux-arts de Paris quatre ans plus tard.
Paul Flandrin, Les Bords du Rhône, près de Vienne, 1855
L’exposition de Lyon souligne l’immense talent de paysagiste de Paul Flandrin.
huile sur bois • 44,6 × 56 cm • Coll. & © Musée des Beaux-Arts de Lyon / Photo Alain Basset
L’étude d’après nature est l’un des fils rouges de l’exposition de Lyon, étape indispensable à la conception des portraits, des figures des compositions narratives et des paysages des trois frères. « Nos recherches nous ont permis de mettre au jour toute une part privée de la production des Flandrin, jusque-là vraiment méconnue pour Auguste et Hippolyte : les paysages et les portraits », s’enthousiasme Stéphane Paccoud. Confectionné par sa veuve, Aimée, le carnet dit « des portraits » d’Hippolyte met en regard des photographies d’une grande partie des portraits peints avec leurs études préparatoires. « Ce carnet nous a permis de comprendre que les Flandrin se sont intéressés tout de suite à la photographie, dès l’invention officielle du daguerréotype, en 1839, explique le conservateur. On a découvert une série de portraits qui courent tout au long de leur vie, véritable condensé de l’histoire de la photographie ! Les Flandrin se sont aussi intéressés à ce médium pour la reproduction de leurs œuvres. Ils ne l’ont pas pratiqué eux-mêmes, car cela nécessitait une formation très spécifique, mais ils ont fait appel à des pionniers, tels que Charles Marville, Auguste Mestral et d’autres membres du cercle de Gustave Le Gray. »
Hippolyte Flandrin, Polytès, fils de Priam, observant les mouvements des Grecs, 1833–1834
Autre nu masculin de la série des envois faits depuis la Villa Médicis, à laquelle appartient aussi son célèbre Jeune Homme nu assis au bord de la mer, peint en 1836.
huile sur toile • 205 × 148 cm • Coll. & © Yves Bresson / MAMC+, Saint-Étienne
Peintre d’histoire, Hippolyte s’est distingué plus encore que ses frères dans le registre de la représentation des corps, des nus en particulier. Avant de s’essayer aux décors monumentaux, à son retour de Rome, il conçut une série de nus masculins. Parmi eux, le célèbre Jeune Homme nu assis au bord de la mer (1836) pour lequel il multiplia les études du modèle, que Paul dessina également sous différents angles. Cette vision énigmatique est vite devenue iconique. « La composition a été beaucoup reprise par les artistes, notamment par le biais de la lithographie, puis déclinée en photographie », indique Stéphane Paccoud. De Wilhelm von Gloeden à Robert Mapplethorpe. Concluant : « La question de l’insertion des corps dans le paysage et la tradition du paysage classique sont les deux thématiques originales des Flandrin qui ont innervé la création jusqu’à aujourd’hui. » Ce que montre magnifiquement l’exposition de Lyon.
Hippolyte, Paul, Auguste – Les Flandrin, artistes et frères
Du 19 mai 2021 au 5 septembre 2021
Musée des Beaux-Arts de Lyon • 20, place des Terreaux • 69001 Lyon
www.mba-lyon.fr
À lire
Catalogue de l'exposition
Par Elena Marchetti et Stéphane Paccoud (dir.)
Coéd. In Fine / Musée des Beaux-Arts de Lyon • 352 p. • 39 €
Hippolyte et Paul Flandrin – Paysages et portraits
Par Cyrille Sciama (dir.)
Éd. Panama • 176 p. • 34,50 €
Hors-série Vingt ans de restauration du patrimoine cultuel de Paris
Beaux Arts éditions • 164 p. • 15 €
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Entre 1840 et 1845, Hippolyte réalise plusieurs effigies de cette femme dans le cadre de ses recherches pour les muses du décor du château de Dampierre (1841–1842).