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William Forsythe, Black Flags, 2014
Robots industriels, drapeaux en nylon, bagues à drapeau en fibre de carbone, socles d'acier • Dimensions variables • Courtesy Gagosian / © William Forsythe / Photo Thomas Lannes
On accède au Bourget, dans le nord de Paris, par un entrelacs de bretelles d’autoroute et de zones commerciales impersonnelles. À l’horizon se découpe la silhouette d’une fusée Ariane, tandis que l’on découvre le profil élégant du musée de l’Air et de l’Espace, installé dans l’ancienne aérogare Art déco bâtie en 1937. Le long du tarmac du Bourget s’alignent les grands hangars majestueux où sont parqués les jets privés des plus riches. L’un d’eux abrite des œuvres d’art : réhabilité par Jean Nouvel, l’immense espace de 1600 mètres carrés et douze mètres de haut accueille depuis 2012 une antenne de la galerie américaine Gagosian (présente également dans le 8e arrondissement de Paris), qui y expose des œuvres monumentales (Walter De Maria, Chris Burden, Anselm Kiefer, Alexander Calder…). Certains collectionneurs, nous dit-on, se posent à proximité, y font un tour et s’envolent à nouveau… La plupart des visiteurs franchissent quant à eux les 15 kilomètres qui la séparent de Paris en voiture ou en taxi (l’accès en bus et RER est pour le moins compliqué).
C’est donc dans un état particulier que le visiteur découvre l’exposition de William Forsythe, chorégraphe américain – mais aussi vidéaste et plasticien –, à la galerie Gagosian. Dans ce paysage abstrait et déshumanisé qui évoque volontiers l’univers onirique d’un Jacques Tati, le corps n’a pas vraiment sa place. Et pourtant, si elle ne fait pas intervenir l’humain, l’œuvre principale de l’exposition, Black Flags (2014), n’évoque que cela. La sculpture mobile est dans la lignée des « objets chorégraphiques » que William Forsythe conçoit depuis près de 30 ans – en 1989, le premier monument, The Books of Groningen, marquant l’entrée de la ville néerlandaise, réalisé en collaboration avec l’architecte Daniel Liebeskind, imprimait un mouvement de balancier à des arbres.
C’est à ce dialogue amoureux entre l’homme et la machine que l’on assiste dans la vaste halle Gagosian du Bourget. Dans une chorégraphie millimétrée de 28 minutes, deux gigantesques bras noirs articulés (des robots issus de l’industrie automobile) se meuvent lentement, poussés à intervalles réguliers dans des accélérations grandiloquentes. La chorégraphie, produite par un puissant ordinateur, est écrite et rigoureusement cadrée. À l’extrémité de chacun, un immense drapeau noir : brandis, planants, gonflés, pendants, les carrés de tissu s’animent de sentiments contradictoires. Éprouvant toute la matérialité et le volume de l’espace, dont les montants ont été rehaussés pour leur laisser un maximum d’amplitude, les Black Flags claquent bruyamment et caressent l’air, propageant leur souffle sur le visage du spectateur. Un souffle qui évoque des images connues : tempêtes historiques et grands gestes révolutionnaires, passe du torero ou traîne de danseuse.
Dans le noir des drapeaux, William Forsythe refuse de voir une symbolique, préférant la neutralité formelle du contraste avec le White Cube. Le drapeau noir est pourtant, dans la culture occidentale, le signe de ralliement des extrêmes, de l’anarchisme au fascisme, et plus généralement, de la mort. Ainsi la séquence gestuelle débute-t-elle par les deux drapeaux en berne, image de deuil. Puis entre les robots aux gestes d’une délicatesse extrême s’entame un dialogue, entre duel et joute amoureuse. Effets de miroir et ruptures plongent le spectateur dans une méditation ; il projette ses émotions dans ce dessin vivant d’arcs et de lignes, en écho à l’hypnotique ballet d’avions au-dessus de sa tête.
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