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Doux et charismatique, doté d’une barbe rousse et d’une stature imposante, le père d’Alberto est son premier modèle. C’est ce peintre reconnu en Suisse, auteur de portraits et de paysages alpins aux couleurs explosives inspirés de Segantini, Cézanne, Gauguin et Van Gogh, qui lui ouvre les portes de l’art. Dès son plus jeune âge, Alberto le suit dans son atelier aménagé dans une grange remplie de livres. « J’avais vu la reproduction de petits bustes sur un socle et, immédiatement, j’ai eu envie d’en faire autant. Mon père m’a acheté de la Plastiline, et j’ai commencé. » À la fois respectueux des grands maîtres et ouvert à la modernité, Giovanni suit ses progrès rapides, le soutient et le laisse libre d’évoluer vers un style différent du sien. « L’art est dans la nature, tout réside dans le fait de savoir regarder », lui répète son mentor qui lui fait découvrir Dürer et la gravure sur bois, influences très tôt identifiables dans ses dessins incisifs à la plume. En peinture, le garçon suit les traces de son père mais s’en éloigne en sculpture où il recherche l’exactitude naturaliste, tyrannisant ses camarades qu’il mesure avec un grand compas rouillé et force à poser immobiles ! Lors de ses voyages à Venise, Padoue, Florence et Rome, la devise paternelle (« les grands chefs-d’œuvre de tous les temps sont les meilleurs maîtres ») le suit d’église en musée. Ancien élève de l’Académie de la Grande Chaumière, c’est aussi Giovanni qui lui conseille de partir étudier à Paris dans une académie libre !
Giovanni Giacometti et Alberto Giacometti, « Autoportrait dans l’atelier » et « Autoportrait », 1930 et 1918
Huiles sur toile • 60,5 × 50,5 cm et 38 × 27,5 cm • Coll. musée Oskar Reinhard, Winterthur et Coll. Fondation Giacometti, Paris • © akgimages, © Bridgeman Images et © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2018
Bourdelle, son maître à la Grande Chaumière, de 1922 à 1927, devient son premier mentor parisien. Apprécié et craint de ses étudiants, célèbre pour ses monuments en bronze expressifs inspirés par la Grèce archaïque, l’artiste est un ancien élève de Rodin, sculpteur qu’Alberto observe depuis sa jeunesse. Lors de ses visites à l’académie, une fois par semaine, Bourdelle l’encourage et lui prodigue de nombreux conseils, l’initiant à la méthode scientifique du dessin de sculpteur, fondée sur la décomposition géométrique prismatique, pour l’aider à reproduire des volumes d’après nature. Mais surtout, l’homme a « toujours quelque chose de nouveau à raconter ». Il exhorte ses étudiants à « serrer la vérité de près », à aiguiser leur regard et à chercher l’inspiration dans des endroits inattendus. Il déstabilise Alberto, qui n’hésite pas à lui tenir tête, irrité face à son éloge provocateur d’une carrosserie automobile… mais inspiré par sa défense de la statuaire grecque et égyptienne, du cubisme et des arts traditionnels non occidentaux ! Giacometti restera fidèle à certains principes de son maître, comme la primeur accordée au brio de l’esprit sur celui de la main, et l’importance donnée aux cultures d’hier et d’ailleurs.
Antoine Bourdelle et Alberto Giacometti, « Beethoven, petite tête sur socle » et « Tête d’élève de Schiers », Vers 1903 et vers 1916
Bronzes • 13,5 × 7,5 × 7 cm et 19 × 10,2 × 10,2 cm • Coll. musée Bourdelle, Paris et Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Jacques Hoepffner – Photo © Françoise Cochennec / Musée Bourdelle / Roger-Viollet et © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2018
C’est « le sculpteur le plus intéressant et le plus brillant aujourd’hui à Paris », écrit Giacometti à propos de Lipchitz, sculpteur cubiste d’origine lituanienne qu’il rencontre à la brasserie du Dôme en 1926. C’est en voyant dans son atelier des objets traditionnels venus d’Afrique (et dans celui de Zadkine, qui participe également à l’éclosion du style cubiste en sculpture) qu’Alberto commence à s’intéresser aux arts exotiques. Lipchitz lui fait des compliments, suit son évolution et l’encourage à expérimenter. L’artiste est alors plongé dans la réalisation de sculptures en bronze dans lesquelles les vides jouent un rôle central, comme Nu couché avec guitare (1928), qui inspirera Giacometti pour sa Femme couchée qui rêve. Quant à sa Femme cuillère (1926–1927), elle semble issue d’un croisement entre les recherches cubistes de Lipchitz et l’épure avant-gardiste de Brancusi…
Jacques Lipchitz et Alberto Giacometti, « Figure » et « Le Couple », 1926–1930 et 1927
Bronze avec patine brun foncé et Bronze • 58,3 × 37,4 × 17,5 cm • Coll. particulière et Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Christie’s Images / Bridgeman Images et © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2018
En 1925, Alberto établit un classement personnel des sculpteurs contemporains : Lipchitz, Laurens et Zadkine y obtiennent la note de 10 sur 10, contre 9,5 pour Bourdelle… mais Brancusi, sculpteur roumain âgé de la cinquantaine, n’y figure pas ! Pourtant, l’œuvre d’une simplicité révolutionnaire qu’il présente au Salon des Tuileries en 1924, Un oiseau dans l’espace – l’animal n’est plus qu’une forme lisse et oblongue, aussi fine et élancée qu’une plume – impressionne Alberto, qui la copie dans son carnet. Impossible de ne pas voir l’influence, dans les objets décoratifs qu’il réalisera à partir des années 1930, des totems de Brancusi faits de volumes géométriques empilés ! Par son style abstrait et radical, l’artiste le pousse résolument sur la voie de la sculpture moderne…
Constantin Brancusi et Alberto Giacometti, « Le Baiser » et « Composition dite cubiste I le couple », 1923–1925 et vers 1926–1927
Sculpture et bronze • 36,5 × 24,5 × 23 cm et 67 × 39 × 37,5 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris et Coll. Fondation Giacometti, Paris • Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian et © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2018
En 1929 à la galerie Bernheim, Giacometti se fait un nouvel ami : Henri Laurens, sculpteur cubiste qui explore en relief le style pictural de Georges Braque, Pablo Picasso et Juan Gris. Exit Lipchitz, Brancusi et Zadkine ! C’est désormais lui qu’Alberto considère comme le sculpteur le plus intéressant. « Sa manière même de respirer, de toucher, de sentir, de penser, devient objet, devient sculpture », écrira-t-il plus tard, admirant ses solides assemblages de volumes, ses jeux de pleins et de creux… et surtout l’importance qu’il donne au vide entourant la matière, question qui deviendra pour lui déterminante.
Henri Laurens et Alberto Giacometti, « Verre et bouteille » et « Couple », 1919 et Vers 1925–1927
Pierre polychromée et Pierre peinte • 34 × 11,5 × 12 cm et 49,5 × 16,4 × 15,1 cm • Achat en 1994 avec le soutien du Fonds régional d’acquisition pour les musées LaM – Lille Métropole musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut, Villeneuve-d’Ascq et Coll. Fondation Giacometti, Paris • © ADAGP, Paris, 2018 et © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris + Adagp, Paris) 2018
Giacometti. Entre tradition et avant-garde
Du 14 septembre 2018 au 3 février 2019
Musée Maillol • 59-61 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.museemaillol.com
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