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Vincent Bouliès, Carnon, 1989-1992
Huile sur toile • 89 × 146 cm • Coll. Paul Dini, Lyon • Photo Pierre Schwartz / © Adagp, Paris 2019
C’est au contact du motif dans les environs de Montpellier, de Nîmes ou d’Aix en Provence que Bioulès fait ses premières armes dans le domaine du paysage : « Je n’ai jamais cessé, avoue-t-il, de rester fidèle à ce qui m’avait motivé, à ce paysage initial, de conserver une prédilection particulière pour le trouble que j’y ai toujours ressenti, de penser que c’était là que j’avais découvert le plaisir de peindre. » Il est conforté dans ses choix par ses maîtres – Georges Dezeuze, Camille Descossy –, chantres du paysage languedocien et par sa découverte des modernes au musée de l’Annonciade de Saint Tropez où il séjourne chaque année. Malgré sa participation active aux mouvements d’avant-garde, au cours des années 1960, Bioulès conserve un lien privilégié avec la nature en allant peindre sur le motif dans le jardin de son père à Montpellier, à Saint-Tropez ou en Lozère. Au sortir de Supports/Surfaces, il ouvre à nouveau une fenêtre sur le monde selon le principe albertien.
Vincent Bouliès, La Place d’Aix, noire. Hommage à Auguste Chabaud, 1977
Huile sur toile • 190 × 250 cm • Coll. musée Fabre, Montpellier • © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris 2019
« Jamais aussi bien, aussi en accord avec moi-même que dans ces lieux nuls et abandonnés. »
Vincent Bioulès
Après l’aventure, décisive, des Places d’Aix, vastes vues urbaines souvent à la limite de l’abstraction, Bioulès s’affirme progressivement comme un paysagiste à part entière au moment même où le genre du paysage est de plus en plus disqualifié et supplanté par d’autres médiums comme la photographie ou la vidéo. Il se forge alors une « syntaxe » personnelle où Henri Matisse, Raoul Dufy, Pierre Bonnard côtoient le monde enchanteur de Jean Hugo dont il est alors très proche. Sa méthode, antérieure à l’impressionnisme (héritée du paysagiste P. H. de Valenciennes à la fin du XVIIIe siècle), s’appuie sur une pratique intense du motif dans une sorte d’euphorie et de joie d’être au monde. En résumé, « la recherche du style », aime-t-il à répéter, « c’est la maîtrise de la jouissance ».
Vincent Bouliès, La Tourette II, février 1994 – janvier 1995.
Huile sur toile • 130 × 162 cm • Coll. musée Fabre, Montpellier • Photo Christian Palen / © Adagp, Paris 2019
À chacune des étapes de sa carrière, il est resté fidèle à ce processus créatif : encore tout récemment, il s’est aidé de pochades anciennes, exécutées au bord de l’étang de l’Or ou dans les parages du pic Saint-Loup, pour brosser de grands tableaux, dans une pâte énergique et puissamment colorée, qui viennent clore le parcours de l’exposition. Depuis quarante ans, Bioulès ne cesse d’explorer les ressources du paysage. Quelles en sont les raisons ? D’abord parce que le paysage est synonyme pour lui d’introspection, de retour sur soi-même. Au début des années 1990, après la série des Nues, et leur radicale exigence de vérité, il prend conscience qu’il peut enfin rompre avec l’héritage matissien qui l’accompagnait depuis une quinzaine d’années. C’est en parcourant le paysage, parfaitement anonyme et quelconque de la plaine littorale autour de Montpellier, qu’il a la révélation d’être confronté tout à coup « avec le mystère de l’évidence confondu avec celui de notre existence ».
Vincent Bouliès, À gauche, “Le Chemin de Saint-Jacques” et à droite, “La Terrasse à la villa. Bianco par mistral”, juin-septembre 2003 et hiver 1992/1993-mars 1995
Huile sur toile • 97 × 130 cm et 130 × 162 cm • Coll. particulière • © DR. Photo Pierre Schwartz et photo Aleksander Rabczuk / / © Adagp, Paris 2019
Véritable quête spirituelle le paysage est pour Bioulès « la métaphore du vide, de l’absence, de la perte et du désir » qu’il porte en lui-même. De là, cette fascination chez lui pour ces non lieux – Carnon, Aigues-Mortes, Mauguio, Frontignan – qui offrent peu de résistance au regard, mais qui se dissolvent au contraire dans l’immensité de l’espace et de la lumière. En 1994, quand il commence à s’approprier, non sans difficulté, les sites ingrats de Marseille, il confesse sans détour : « Jamais aussi bien, aussi en accord avec moi-même que dans ces lieux nuls et abandonnés. Impression de retrouver une situation première, primitive, celle même où se constitue ce si douloureux bonheur d’exister, d’être en vie. Détritus, voies ferrées désertes, les docks que l’on adapte au goût du jour, à ce monde sans travail et sans but. Il y a des chats à demi sauvages et faméliques. Le ciel couleur de lavande, la brise, le bruit sourd et doré de la ville. »
Et encore à Palavas, l’année suivante : « Accablé tous ces temps-ci par la fantastique beauté de la lumière capable de tout transcender. Ainsi ces immeubles, partout monstrueux, construits sur la rive droite de Palavas et qui le soir deviennent un chaînage prodigieux, accrochent mystérieusement la lumière, trouée de gouffres sans fond ! Je voudrais en faire une gouache immense. »
Vincent Bouliès, L’Étang de l’Or, 2015
Huile sur toile • 130 × 195 cm • Coll. particulière • Photo Pierre Schwartz / © Adagp, Paris 2019
Au fil des années, Bioulès s’est fait l’interprète inégalé de ces paysages du bas Languedoc, neutres, élémentaires, vides ou presque de toute présence humaine qui dialoguent à distance avec les bandes verticales hard edge du début des années 1970. Il n’a pas de mot assez fort pour souligner son attachement au genre du paysage parlant volontiers à son sujet d’un « antique désir » et de « joie fondatrice ». C’est sans doute là que réside son apport essentiel à l’art d’aujourd’hui dans une merveilleuse continuité qui va de Courbet à Hodler en passant par Bazille, Cézanne, Signac, Marquet ou encore Dufy.
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