L’artiste Prune Nourry dans son atelier à Saint-Denis, 2024
© Photo Elea Jeanne Schmitter
Dès l’entrée, l’une d’elle, dressée sur un socle, nous toise du haut de ses 1,70 mètres. Même pétrifiée, une sculpture peut vous parler. En bronze, recouvertes d’une patine de terre, les Vénus de Prune Nourry (née en 1985) semblent vivantes.
Invitée par son galeriste Daniel Templon, la sculptrice aux mains d’or, qui fait parler la terre depuis plusieurs années, investit le grand espace de la galerie rue du Grenier-Saint-Lazare avec son dernier projet, « La terre qui m’est chair » : d’ici un an, 108 Vénus à taille humaine, trônant en suspension à 27 mètres de haut, accueilleront les voyageurs qui emprunteront la ligne 14 à la station Saint-Denis Pleyel.
« Les Vénus Dionysiennes » de Prune Nourry à la Gare de Saint-Denis-Pleyel, 2024
© Photo Laurent Edeline
Démarré il y a un peu plus d’un an, le projet de Prune Nourry s’achèvera dans quelques mois avec l’inauguration de sa commande pour le Grand Paris Express : « J’ai eu la chance qu’on me propose d’investir pour 2026 l’atrium de la gare de Saint-Denis-Pleyel imaginée par l’architecte Kengo Kuma. J’ai tout de suite pensé à une armée de sculptures de femmes en terre. » L’image n’est bien sûr pas sans rappeler la mythique armée en terre cuite chinoise de l’empereur Qin, version temps modernes.
Pour constituer son bataillon féminin, Prune Nourry a fait le choix de s’ancrer dans la ville de Saint-Denis où la sculptrice a trouvé un bel espace pour installer son atelier pendant plusieurs semaines. Clin d’œil du destin : « C’est un ancien foyer pour jeune fille que la mairie m’a prêté et qui va devenir un centre d’art dédié aux femmes. »
« Toutes sont différentes puisque inspirées des Vénus paléolithiques de la période gravettienne, il y a 30 000 à 20 000 ans. » Au premier coup d’œil, on reconnaît ces Vénus dont le nom emprunte au site de leur découverte : la « Willendorf », la « Lespugue » – icône du musée de l’Homme –, ou la « Grimaldi ».
L’artiste a pu sélectionner différents moules de Vénus balayant l’histoire de l’art, des Vénus préhistoriques jusqu’aux Vénus du XIXe siècle.
Prune Nourry leur a donné une peau : « À l’intérieur de la gare, il y aura 14 couleurs de peau différentes pour huit formes de Vénus. » La rencontre avec les habitants a fait germer cette idée : « proposer aux femmes de Saint-Denis de nous confier des échantillons de terre. Ça peut être de la terre du bac à sable de Saint-Denis dans lequel leurs enfants ont joué, comme de la terre d’Algérie d’où leurs familles sont originaires. Ou tout simplement une terre qui veut dire quelque chose pour elles… » Cette terre symbolique finira à l’intérieur des sculptures de la gare en 2026.
Prune Nourry, Vénus #8 (Gagarino), 2024
Bronze, patine peau de terre • 80 × 16 × 13 cm
Dans des caisses, l’artiste livre un panorama du regard porté sur la femme à travers le temps. C’est en voisine que Prune Nourry est venue visiter les ateliers de moulage de la Réunion des musées nationaux situés à Saint-Denis : « Pour moi, en tant que sculpteur, le moule, est une obsession. C’est parfois même plus sacré que le tirage lui-même. Si on perd le moule, on perd tout. » Dans la vaste collection de la RMN, qui compte des milliers de pièces, l’artiste a pu sélectionner différents moules de Vénus balayant l’histoire de l’art, des Vénus préhistoriques jusqu’aux Vénus du XIXe siècle. Autant de représentations idéales que l’on trouve en Afrique, en Asie ou chez les Étrusques.
« J’avais l’impression d’un rapport de construction, davantage que de sculpture. À chaque fin de séance, beaucoup employaient le mot de ‘reconstruction’ »
Prune Nourry
Une autre idée a pris racine à Saint-Denis. « J’avais beaucoup d’admiration pour la Maison des femmes fondée par la gynécologue-obstétricienne Ghada Hatem-Gantzer, que j’ai rencontrée et qui m’a ouvert les portes de son association. » C’est comme cela que Aïdatara, Louise, Oxana (telles qu’elles ont choisi de se (re)nommer) et une dizaine d’autres femmes sont venues poser dans l’atelier de Prune Nourry. La salle au fond de la galerie dévoile cette ronde de femmes de 30 à 70 ans, de toutes les origines, de la Biélorussie à l’Algérie, en passant par le Congo, la Sicile… Même le corps de l’ostéopathe de la Maison des femmes est passé par l’atelier de l’artiste.
Prune Nourry est partie d’un squelette sur lequel elle a ajouté sa « chair d’argile » au fil des rendez-vous avec ces femmes : « J’avais l’impression d’un rapport de construction, davantage que de sculpture. À chaque fin de séance, beaucoup employaient le mot de ‘reconstruction’ ». À la galerie Templon, ces corps ont été posés sur des socles en pisé évoquant le carottage archéologique où l’on distingue les strates du temps.
Prune Nourry sculptant l’une de ses « Vénus Dionysiennes » d’après un modèle dans son atelier, 2024
© Photo Elea Jeanne Schmitter
Regardez bien ces Vénus dionysiennes. Leur corps modelé dit tout, il porte les cicatrices du passé, et raconte la vie dans les (re)plis de la peau. Au sous-sol, pour clore l’exposition, un petit film, réalisé en association avec le collectif Femmes à la caméra, raconte avec pudeur cette aventure de femme à femme. À un moment, un modèle se retourne et demande : « Je dois rentrer le ventre ? » « Non, non pas besoin », lui rétorque Prune Nourry. Il est émouvant de voir ces femmes à nu, debout, la confiance retrouvée entre les mains réparatrices de l’art.
Prune Nourry - Vénus
Du 11 janvier 2025 au 1 mars 2025
Galerie Templon • 28 Rue du Grenier-Saint-Lazare • 75003 Paris
www.templon.com
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