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Pippa Garner, Heels on Wheels, s.d.
Courtesy Pippa Garner et STARS Gallery, Los Angeles
Portrait de Pippa Garner
Courtesy Lois Lambert Gallery, Santa Monica
Chaque œuvre provoque un sourire, un éclat de rire. Car Pippa Garner (née en 1942) est drôle, vraiment drôle – et c’est peut-être le seul qualificatif qui peut lui coller à la peau. L’Américaine a changé de genre, de métier, de classe sociale et d’apparence, et ne redoute rien tant que l’idée d’être figée dans telle ou telle catégorie. Car elle se moque des codes, des convenances. Au fil de sa vie, elle a produit des dessins, des t-shirts, des objets et des vêtements ; elle a beaucoup détruit, aussi, et autorise désormais les centres d’art qui souhaitent l’exposer à reproduire des fac-similés de ses travaux, cassant la sacro-sainte idée de l’œuvre d’art unique (c’est d’ailleurs ce qui lui permet d’être montrée simultanément à Zurich et à Metz !). Elle-même a utilisé les magazines et les émissions de télévision pour diffuser sa pratique, faisant feu de tout bois avec jubilation – volontiers en dehors des « lieux balisés de l’art », comme l’explique Fanny Gonella, directrice du Frac Lorraine et co-commissaire de l’exposition avec Fiona Alison Duncan. Jamais figée, donc, Pippa Garner accepte qu’on conjugue au masculin la première partie de sa vie, et qu’on mentionne son nom de naissance : Phil Garner.
Pippa Garner, Un(tit)led (Man with Kar-Mann), 1969 – 1972
Courtesy Pippa Garner et STARS Gallery, Los Angeles
Au début des années 1950, Phil grandit en « enfant gâté : j’étais blanc, homme, de la classe moyenne, et j’étais dans une zone de confort qui était peut-être trop confortable ». Son corps est celui d’un joli garçon viril, très masculin, grand, musclé… avec lequel il ne se sent guère en phase. En 1966, alors qu’il travaille dans une usine automobile, Phil est envoyé sur le front au Vietnam en tant qu’« artiste de combat », chargé de documenter la guerre à travers divers croquis et illustrations. Jusqu’en 1968, il côtoie la violence et est exposé à l’« agent orange », un produit chimique qui le rendra gravement malade bien des années plus tard. À son retour, Phil se dirige vers des études de design automobile au sein de l’Art Center College of Design à Pasadena (Californie). Il y crée un prototype étonnant : une voiture dont l’arrière est doté de fesses galbées et de jambes… Renvoyé – l’automobile est un sujet sérieux ! –, il recommence ses fantaisies dès 1974, en inversant le châssis d’une Chevrolet de façon à ce que la voiture semble rouler à l’envers, lancée sur des voies rapides.
Bourré d’humour, l’artiste vend ses dessins à des magazines spécialisés, où il glisse des farces telles que des conseils pour les lecteurs souffrant d’un « désintérêt pathologique pour les voitures » (« auto desinterest desorder »). Il passe également son temps à prendre des photographies de rue, d’entrées de maison étranges, de poubelles où il est écrit « joie » (« joy ») ou d’autocollants à l’arrière des voitures ; il réussit à les faire publier dans les magazines (Rolling Stone, Playboy, Car & Driver…) et à les placer sur des emplacements publicitaires, troublant les frontières entre art et commerce, tâchant aussi de « faire en sorte que des milliers et des milliers de personnes les voient ».
Vue d’exposition au 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine, Metz, 2023
Courtesy Pippa Garner et STARS Gallery, Los Angeles / Photo Fred Dott
L’artiste se fait rapidement connaître comme inventeur fou, et recense ses objets dans un catalogue ironiquement intitulé Philip Garner’s Better Living Catalog (1982)
Dès les années 1980, Phil Garner arrête définitivement de conduire des voitures, en raison de sa « claustrophobie ». Il préfère s’auto-transporter à l’aide de vélos protégés de carrosseries inventées, aussi loufoques que le reste de ses travaux. Notons qu’un tel choix ne peut se faire sans difficultés, surtout en Californie, État immense parcouru d’autoroutes… Petit à petit, l’artiste se fait rapidement connaître comme inventeur fou, et recense ses objets dans un catalogue ironiquement intitulé Philip Garner’s Better Living Catalog (1982). Il est invité à cette occasion sur le plateau du « Tonight Show » de Johnny Carson, où il débarque dans un costume découpé au-dessus du nombril, comme un petit haut d’adolescente [ill. plus haut]. D’un sérieux déroutant quoique caustique, il y présente un parapluie fait de feuilles de palmier (pour donner une impression de vacances tropicales où que l’on soit), des chaussures d’hommes et de femmes collées entre elles (de façon à ce qu’un seul danseur puisse diriger un couple) ainsi que des talons aiguilles à roulettes [ill. en Une] !
« Faites comme si vous me connaissiez. »
Encore plus devant sa collection de t-shirts, débutée alors qu’il voulait tester des blagues pour un spectacle de stand-up et qui arborent de tordants slogans tels que « J’aurais pu être belle mais j’ai manqué d’argent » ou « Faites comme si vous me connaissiez ». Phil Garner envisage le consumérisme comme une culture vivante, violente, qu’il s’agit de malmener, de titiller, de tordre. Puisque les t-shirts sont déjà le support des logos des marques de vêtements – les acheter revenant à payer pour leur faire de la publicité, analyse l’artiste –, pourquoi ne pas transformer ce support en lieu d’expression libre et ironique ?
Vues d’exposition au 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine, Metz, 2023
Courtesy Pippa Garner et STARS Gallery, Los Angeles / Photo Fred Dott
Elle se fait tatouer une jambe de bois illusionniste, un string bourré de billets de Monopoly et un soutien-gorge dont la bretelle tombe lascivement.
Toujours dans les années 1980, Phil entame sa transition de genre pour devenir Pippa et se met aux hormones. « Je l’ai fait en secret mais au bout de six mois environ, Nancy (sa compagne, ndlr) m’a dit qu’elle me trouvait transformé, tellement plus facile à vivre, etc. Maintenant, elle pense que je devrais vaporiser des œstrogènes dans la Maison Blanche. » Son corps, déjà paré d’œuvres textiles (costume coupé au niveau des seins, boutons de manchettes sur le mollet, chemise-body), devient le support principal de ses transformations inventives. Elle se fait tatouer une jambe de bois illusionniste, un string bourré de billets de Monopoly et un soutien-gorge dont la bretelle tombe lascivement. La transition de Pippa « n’est autre qu’une manifestation de son attitude expérimentale et de sa profonde connexion avec la nature transitoire de la vie matérielle », précise Fanny Gonella. De celle qui a (aussi) photographié les serveuses de Los Angeles, inventé un « volet de sieste » (« nap-flap ») à porter sur les yeux au bureau ou encore créé une boîte à taille humaine pour observer en douce les gens à la plage, le Frac restitue la tendresse, l’humour, la virulence, la fertile insouciance, l’instabilité, le risque… Bref, le goût du jeu. Pour ne pas prendre au sérieux une société mercantile et absurde.
Pippa Garner. Adelhyd van Bender. Claire Pentecost
Du 17 février 2023 au 20 août 2023
Frac Lorraine • 1 Rue des Trinitaires • 57000 Metz
www.fraclorraine.org
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