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Vue de l’exposition “Lubaina Himid : Naming the Money”, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
© Arthur Péquin
Lubaina Himid en octobre 2019 dans son exposition « Naming the Money » au CAPC de Bordeaux.
© Frédéric Deval / mairie de Bordeaux
La plupart du temps, les artistes exposant dans la nef du CAPC travaillent in situ et formulent une proposition inédite. Cette fois-ci, Naming the Money a été conçu en 2004 et a déjà beaucoup voyagé ; pourtant, jamais on n’aura perçu une telle accointance entre le lieu et l’œuvre qui y est présentée. Le CAPC est en effet installé dans un entrepôt construit en 1824 pour stocker des denrées venues des colonies – comme du sucre, du café ou du cacao. Un bâtiment qui reflète l’histoire de la ville, dont la richesse doit beaucoup au commerce triangulaire – Bordeaux ayant été le deuxième plus gros port français, après Nantes, à participer à la traite négrière. Or, l’installation de Lubaina Himid (née en 1954 à Zanzibar) parle justement de serviteurs noirs déracinés, obligés d’oublier leur famille et leur pays pour travailler sous l’autorité de maîtres blancs – leurs silhouettes étant issues de portraits de groupe des XVIIe et XVIIIe siècles, sur lesquels les esclaves servaient de faire-valoir aux familles blanches.
Vue de l’exposition « Lubaina Himid : Naming the Money », CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
© Arthur Péquin
Là, sous ces immenses arcades de briques, les cent serviteurs sont disposés en une foule éparse que traversent les visiteurs. Les silhouettes sont en contreplaqué et présentent deux faces : l’une, anthropomorphe, est recouverte de peinture et de collages, l’autre presque vierge, porte simplement une inscription et un minuscule morceau de tissu photographié. Chaque texte, comme un mantra, résume en quelques lignes le destin du personnage représenté. La structure, toujours la même, dit le vrai nom de chacun (« My name is Gulu »), puis le nom attribué par les Blancs (« They call me Henry »), l’ancienne activité (« I used to play for my family »), la nouvelle (« Now I play for theirs »), puis un sursaut d’espoir (« But I have my songs »), qui éclaire une richesse personnelle, inviolée. Et si tous les personnages (et tous les textes) sont différents, on reconnaît des familles de métiers : cartographes, danseurs, fabricants de jouets… Alice Motard, commissaire de l’exposition, nous raconte en souriant comment Lubaina Himid a agencé ses personnages dans l’espace, créant des groupes de musiciens ou de céramistes, isolant les peintres – qui regardent le monde à distance –, mettant les dresseurs de chiens en travers de la route d’autres…
L’artiste a tâché, depuis les années 80, de mettre en valeur la culture noire en s’intéressant aussi bien aux artistes vivants qu’aux archives.
On reconnaît là l’intérêt de l’artiste pour le théâtre : Lubaina Himid a en effet suivi une formation en scénographie à la Wimbledon School of Art en 1982. L’agencement dynamique des silhouettes prend en compte les rayons de soleil qui balaient la salle au fur et à mesure de la journée. Et en montant à l’étage, qui offre une vue plongeante sur l’œuvre, l’impression est bouleversée : les personnages semblent petits, fragiles, faciles à déplacer du bout des doigts, comme on le ferait avec les pions d’un jeu d’échecs. « C’est théâtral, mais pas théâtralisé », souligne Alice Motard. Autrement dit, l’œuvre est agencée de façon très instinctive, et l’on perçoit sans peine la narration, politique et poétique, qui tisse des liens entre ces personnages de bois. Une voix, celle de l’artiste, s’élève au milieu d’eux, récitant avec foi chacun des petits textes. Des musiques l’accompagnent, de jazz ou de R’n’B, mettant en évidence l’apport des artistes des diasporas africaines à la culture occidentale.
Silhouettes de bois coloré (dresseur de chien, musicien et peintre) de l’exposition “Lubaina Himid : Naming the Money”, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
© Arthur Péquin
« C’est quelqu’un qui est dans la transmission », continue la commissaire, énumérant les nombreuses expositions et cours qu’a organisé Lubaina Himid. Éminente figure du British Black Art, l’artiste a tâché, depuis les années 80, de mettre en valeur la culture noire en s’intéressant aussi bien aux artistes vivants qu’aux archives. C’est d’ailleurs à la suite d’une invitation de l’université de Newcastle de produire une œuvre à partir de ses collections qu’elle a créé Naming the Money : elle y a déniché les portraits de famille évoqués précédemment, mais aussi une quantité importante de morceaux de tissu, qu’elle a photographiés pour les agrafer au dos des silhouettes de bois. « Elle a obligé les conservateurs à inventorier ces morceaux de tissu oubliés, et a créé une analogie entre les serviteurs noirs et ces textiles sans existence », détaille Alice Motard. On devine une accointance entre l’art textile – étiqueté féminin, pauvre et décoratif, mais infiniment riche de savoir-faire (sa mère était d’ailleurs designer textile) – et la multiplicité de connaissances que possèdent ces serviteurs artistes, doués de leurs mains et libres de conserver, en secret, leurs singularités.
Lubaina Himid, Shutters Only Hide the Sun (Zanzibar), 1999
Vue de l’exposition Navigation Charts, Spike Island, Bristol, 2017.
Acrylique sur toile • 101 × 304 cm • Courtesy de l’artiste, Hollybush Gardens, Londres et National Museums Liverpool: International Slavery Museum • © Stuart Whipps
Cette œuvre puissante est entourée d’une série de peintures intitulée Zanzibar, réalisée par l’artiste en 1999, soit deux ans après son tout premier retour dans sa ville natale (qu’elle avait quittée avec sa mère alors qu’elle n’était qu’un bébé). De facture abstraite au premier regard, elles révèlent au fil de la contemplation des détails figuratifs, qui donnent forme à l’ombre d’une moustiquaire, à de petits clous de girofle ou à différents motifs… Zanzibar vu de l’intérieur, donc, en souvenir du deuil de quarante jours que sa mère observa après le décès de son père. Ainsi le politique rejoint l’intime, les anonymes oubliés s’entourent de réminiscences personnelles ; Lubaina Himid affirme par là sa propre vulnérabilité face à sa propre histoire, autant que face à la grande Histoire qui broie les âmes et tarde à réparer ses blessures. Des blessures que l’art et la mémoire tâchent de panser.
Lubaina Himid, Naming the money
Du 31 octobre 2019 au 23 février 2020
CAPC • 7 Rue Ferrere • 33000 Bordeaux
www.capc-bordeaux.fr
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