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Masanori Umeda, Coupe à fruits “Parana”, 1986
céramique • © Photo Madd, Bordeaux / Laurent Gueneau
Le groupe Memphis photographié sur le ring « Tawaraya » conçu par Masanori Umeda, 1981
© Studio Azzurra / Memphis Srl
Nous sommes au tout début des années 80. Le XXe siècle a renoncé à l’ornement, le jugeant kitsch et populaire. Les designers et les architectes du monde occidental ne jurent que par les sacro-saintes règles du Bauhaus : la forme d’un objet doit découler de sa fonction. Mais l’Italien Ettore Sottsass (1917–2007) étouffe. Selon lui, il est grand temps de redonner à l’invention, aux motifs et aux couleurs la place qu’ils méritent. L’architecte a un peu plus de 60 ans lorsqu’il décide de fonder Memphis, avec tout un tas de jeunes talents à peine vingtenaires, venus de France, d’Italie et du Japon. Le nom sera trouvé lors d’une soirée de décembre 1980, en écoutant la chanson Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again de Bob Dylan. Memphis, c’est l’Égypte antique tout autant que l’Amérique du rock’n’roll et de la liberté – les États-Unis jouant, depuis les années 50, un rôle fondamental dans le théâtre intérieur d’Ettore Sottsass, à jamais marqué par sa découverte du Pop Art.
L’homme est charismatique. Ambitieux, surtout. Une stratégie commerciale est mise en place dès les premiers mois : la production ne sera pas expérimentale, mais d’emblée illimitée, reproductible à volonté, pour assurer à Memphis une diffusion immédiate. En septembre 1981, soit moins d’un an après la création du mouvement, 2 500 personnes se pressent au vernissage de leur toute première exposition, qui fait l’effet d’une bombe dans le milieu du design.
Le ring “Tawaraya” conçu par Masanori Umeda. À droite, le fauteuil “Roma” de Marco Zanini et la table basse “Park Lane” d’Ettore Sottsass
© Photo Madd, Bordeaux / Laurent Gueneau
On n’a jamais vu ça : les objets se distinguent par leur présence narrative, par la « charge émotionnelle qu’ils véhiculent », appuie, enthousiaste, Constance Rubini, directrice du musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux. Il est vrai que les formes et les motifs sont éloquents : évoquant aussi bien des jeux de construction que des bijoux ou des temples, ils ont le goût de la potion de Mary Poppins, qui suscite et provoque l’imaginaire de chacun. « Ce sont des formes qui pourraient presque sortir d’une bande dessinée », ajoute la directrice.
Ettore Sottsass, Casablanca, 1981
Buffet en bois et stratifié plastique • Coll. Madd, Bordeaux • © Photo Madd, Bordeaux / Laurent Gueneau
Le retour fracassant de l’ornement défie le bon goût, l’épure devenue bourgeoise. Memphis accumule, zappe, mélange : la table basse Park Lane (1983) d’Ettore Sottsass [ill. ci-dessus] fait dialoguer les paillettes et le marbre, la chaise Liverpool (1986) de George Sowden est en bois et en plastique, la lampe Super (1981) de Martine Bedin est placée sur des roues, comme un jouet pour tout-petits… Le verre et la porcelaine inspirent également Memphis, qui crée toutes sortes de vases dont les formes semblent être nées au beau milieu d’un champ de fouilles archéologiques, du mariage d’un tesson et d’une anse brisée – d’ailleurs, les éléments sont simplement assemblés à la colle ! Et, toujours, avec des couleurs explosives : un objet, même de petite taille, peut en présenter cinq différentes (rose, vert, jaune, bleu, rouge…).
Ensemble de verres d’Ettore Sottsass, Marco Zanini et Michele De Luchi, 1982–1986
Coll. Memphis Milan et Madd, Bordeaux • © Photo Madd, Bordeaux / Laurent Gueneau
Pour rendre hommage à Memphis, il fallait donc détonner. Ici, au musée des Arts décoratifs et du Design, le décor est parfait : dans une ancienne prison, grise et décomposée en petites cellules, une jungle noire s’est emparée des sols, peuplée de plantes sombres. Les œuvres émergent par contraste comme des bijoux ou des farces, comme des objets-univers libres et fantasques, des énigmes entre lesquelles on zigzague. Un petit film complète le parcours : on y découvre le créateur de mode Karl Lagerfeld au milieu de son appartement de Monaco, entièrement meublé d’objets Memphis – même les plus extravagants, comme le grand ring Tawaraya (1981) [ill. plus haut] de Masanori Umeda ! Il fallait bien un homme comme Karl, artiste démiurge et facétieux, pour faire l’éloge d’un design aussi décomplexé, sensuel et excessif.
Memphis - Plastic Field
Du 21 juin 2019 au 5 janvier 2020
Musée des Arts décoratifs et du Design • 39 Rue Bouffard • 33000 Bordeaux
madd-bordeaux.fr
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