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Michael Graves, Coiffeuse et tabouret “Plaza”, 1981
Bruyère, bois laqué, verre, laiton et miroirs, six tiroirs • 140 x 54 x 226 cm • Coll. Memphis Milano • © Aldo Balla, Guido Cegani, Peter Ogilvie / Propriété Memphis Sri.
Les architectes, comme les espions célèbres, aiment à se voir confier des missions et, mieux encore, des missions… complètes. Dans ces cas-là, ils s’intéressent non seulement à l’enveloppe, aux structures, aux plans et à la répartition des pièces dans leurs édifices mais encore à tout ce qui viendra en occuper les volumes : bureaux, chaises, canapés, consoles et même tapis, moquettes, luminaires et tentures. Du sol au plafond, les voilà en mesure de tout contrôler et la moindre poignée de porte sortie de leurs ateliers enfonce le clou de leur vision globale. Si cela peut parfois paraître excessif, c’est pourtant l’usage depuis deux siècles. Claire Fayolle (chroniqueuse à Beaux arts Magazine) et Lionel Blaisse, commissaires de l’exposition « Le mobilier d’architectes (1960–2020) », le rappellent : « Les premiers architectes à dessiner des meubles en sus de leurs édifices furent Percier et Fontaine, maîtres du style Empire, qui signèrent, entre autres merveilles de poids, trois trônes pour Napoléon Ier. »
Le Corbusier, Fauteuil LC2, 1929
Le Corbusier, le minimal
Peintre et urbaniste, le maître du Mouvement moderne était également un géant du mobilier d’architecte. Mixtes d’acier tubulaire et de cuir, ses fauteuils sont devenus des incontournables de la décoration « paquebot ». Ils font l’objet de nombreuses rééditions.
Cuir et acier • 76 × 68 × 70 cm • © akg-images / arcaid / G Jackson.
À leur suite se déroule le tapis rouge des super-stars architectes mués en décorateurs visionnaires, prospecteurs et créateurs de courants artistiques. C’est le cas des géants du Bauhaus tels Marcel Breuer, Walter Gropius, plus encore de Le Corbusier, dont les fauteuils sont aussi célèbres que ses villas. Avant 1939, ces maîtres d’œuvre revendiquaient le titre d’architecte et s’intitulaient également décorateurs et parfois même ensembliers. Puis vint la guerre, et son lit de destructions. Au lendemain des combats, l’Europe dévastée nécessitait le lancement de grands travaux. Il fallait lotir, bâtir des logements. Les architectes s’y attelèrent, délaissant du même coup chauffeuses et vaisselle. La nature ayant horreur du vide, les architectes d’intérieur s’emparèrent du marché. À rebours de ce qui se passa en France, en Allemagne et à l’Est, les architectes des pays épargnés par la guerre continuèrent de mener à bien leurs missions complètes. Par nécessité parfois, l’absence de destructions signifiant par ricochet la raréfaction de bâtiments à construire. Ce fut le cas aux États-Unis, en Scandinavie et même en Italie où la tradition de l’architecte créateur de meubles ne cessa de se renforcer.
Le Corbusier, Villa Savoye, Poissy (Yvelines), 1928–1931
© akg-images / Schütze / Rodemann.
Dans les années 1960, point de départ de l’exposition, l’effet des Trente Glorieuses se fait jour. L’innovation devient une épopée. Dopée par un pétrole bon marché, l’industrie entonne son fameux chant du styrène. L’explosion des plastiques accompagne la libération des mœurs. Ce contexte voit apparaître le terme de « designer ». Les architectes, eux, demeurent pour la plupart à l’écart de cette effervescence. Il faudra attendre le premier choc pétrolier de 1973 pour les voir récupérer ce qui leur revenait de droit. À nouveau plongés dans la petite échelle, les voilà qui triturent chaises et sommiers, béton et liège, boulonnent, moulent et scient. Le fruit de leurs travaux est à découvrir à la Cité de l’architecture et du patrimoine, qui a réuni, au terme d’une quête exigeante, 256 pièces provenant de divers fonds et plus de 83 prêteurs. L’ensemble est remarquable.
Jean Nouvel, Fauteuil Skin, 2007
Jean Nouvel, le high-tech
Lauréat du Pritzker Prize en 2008, l’architecte du Louvre Abu Dhabi et de quantité de bâtiments iconiques réalisés autour du monde est un adepte de la mission complète. Son agence compte un cabinet intégré de design high-tech depuis des années.
Acier et cuir sellier incisé au laser • Éditeur Molteni • © Jean Nouvel / Photo : Lionel Montico / hemis.fr.
Pour expliciter le travail de l’architecte (re)devenu concepteur de mobilier, les commissaires ont défini toute une typologie de profils et de pratiques. Car, en vérité, pourquoi un architecte, déjà satisfait d’édifier un musée, un hôtel, une villa, devrait-il en sus s’intéresser au mobilier ? D’abord par goût. Jean Nouvel a ainsi doté son agence d’un studio de design intégré et l’on sera surpris par les productions de Michael Graves, parangon de l’architecte postmoderne, célèbre pour ses hôtels Disney, qui, tombé malade, s’intéressa au mobilier d’hôpital. Il est en particulier l’auteur d’une chaise roulante qui, mise en valeur à la Cité de l’architecture sur fond de fresques médiévales, subjugue.
Michael Graves, Walt Disney World Dolphin Resort, Orlando, Floride, 1990
Michael Graves, le monomaniaque
Pape du postmodernisme américain, célèbre pour son architecture cinématographique librement développée dans ses hôtels dessinés pour Walt Disney, Michael Graves a signé des chaises et des tables hautes en couleur, dont les formes s’inspirent, après réduction d’échelle, d’éléments d’architecture classique.
Photo : John Greim / LightRocket via Getty Images.
Enthousiasmés par le travail du meuble, quelques architectes célèbres ont préféré délaisser leur premier métier pour se consacrer au mobilier.
Les « héritiers de la tradition » forment la première catégorie d’architectes-designers. Carlo Scarpa, Shigeru Ban ou même Odile Decq figurent dans cette section. Plusieurs de leurs pièces commanditées par les maîtres d’ouvrage des bâtiments dont ils sont les concepteurs ont aujourd’hui l’honneur des salles des ventes. Enthousiasmés par le travail du meuble, quelques architectes célèbres ont, eux, préféré délaisser leur premier métier pour se consacrer au mobilier. Les commissaires les ont baptisés « designers professionnels ». Les frères Campana s’inscrivent dans ce courant que Joe Colombo, l’Italien dont le fauteuil (Elda) est une légende, incarne au mieux.
Une forte section est consacrée aux maisons d’édition, notamment celles créées ou reprises par des architectes. Alvar et Aino Aalto fondèrent ainsi Artek, en 1935. Avant d’être l’éditeur que l’on sait, Giulio Cappellini fut architecte auprès de Gio Ponti une année durant. Et Sawaya & Moroni produisent des pièces de Zaha Hadid, Massimiliano Fuksas, Daniel Libeskind, Jakob + MacFarlane, Snøhetta… Sans oublier, bien sûr, la maison Memphis, fondée autour d’Ettore Sottsass dans les années 1960–1970, ainsi que les sociétés mondialement connues comme Knoll, Alessi et Vitra.
Frank Gehry, À gauche, “Lou Ruvo Center for Brain Health”, Las Vegas, et à droite, “Fauteuil Power Play”, 2010 et 1992
Frank Gehry, le sculpteur
Âgé aujourd’hui de 90 ans, le bâtisseur du musée Guggenheim de Bilbao et de la fondation Louis Vuitton à Paris a conçu des meubles en « rubans » de bois dont les courbes forment les éléments structurels. Dans son travail, le lien entre petite et grande échelle est particulièrement évident.
Érable • 79 x 77 x 83 cm • Éditeur Knoll • © Knoll International / © Frank O. Gehry / Cnap / Photo Bruno Scotti et © Arcaid / UIG via Getty Images.
À partir des années 1960, le « Less is more » (« Moins, c’est plus ») de Ludwig Mies van der Rohe se voit contesté. « Less is a bore » (« Moins est ennui »), répliquent Robert Venturi et Denise Scott-Brown. C’est le temps du design engagé. Beaucoup d’architectes italiens se tournent vers la théorie. Un vent de radicalisme souffle dans les agences. L’Atelier Mendini et Archizoom Associati sont à la manoeuvre. Certains, regroupés dans l’exposition sous l’appellation de « passionnés », comme Frank Gehry ou Ron Arad, questionnent à travers le meuble le statut de la sculpture.
Puis c’est sous l’intitulé d’« occasionnels » que les commissaires ont réuni des créateurs (Rudy Ricciotti, Herzog & de Meuron…) qui se sont frottés à la discipline uniquement de manière anecdotique. Leurs pièces trouvent alors plus souvent place dans les galeries d’art que dans leurs bâtiments. Viennent enfin les « chercheurs ». Plus que tous les précédents acteurs, ces derniers livrent la clef principale de l’intérêt des architectes pour la petite échelle.
Gaetano Pesce, À gauche, « Fauteuil Grand Feltri » et à droite, « Immeuble organique », Osaka (Japon), 1987 et 1993
Gaetano Pesce, l’expérimentateur
Peintre, sculpteur et philosophe italien, l’architecte et designer a produit toute une série de pièces marquées par une sensualité voire une sexualité débordante. Radical, provocateur, expérimentateur parfois délirant, il est l’un des artistes pop les plus importants du XXe siècle.
Bois, polyester, coton et résine de polyester • © Phillip Augustavo / Alamy / Hemis. Coll. Saint Louis Art Museum, Missouri © Saint Louis Art Museum, Missouri / Bridgeman Images.
Un simple tabouret devient objet d’expérimentation.
Gaetano Pesce, Eric Carlson ou Sophie Dries, à travers la fabrication d’un prototype, s’attachent à résoudre des problèmes d’architecture. Ils testent alors la réduction des matériaux, la solidité des structures, les sources de lumière, usant, bien entendu, du numérique. Un simple tabouret devient objet d’expérimentation, ce qu’attestent les partenariats développés avec des firmes industrielles comme Eternit, par exemple. Une dernière famille regroupe des architectes dont les meubles dits « signatures » servent à valoriser les bâtiments. Kengo Kuma, Dominique Perrault, Francis Kéré… signent en quelque sorte à coups de lustres, banquettes et consoles murales. Mobilier sur mesure adapté au projet, faisant corps avec lui, ces éléments font écho à l’architecture qu’ils dédoublent.
Fernando & Humberto Campana, À gauche, “Maison”, São Paulo et à droite, “Étagères Cabana”, 2016 et 2009-2010
Fernando & Humberto Campana, les écolos
L’un est avocat, l’autre architecte. Les frères Campana distillent depuis São Paulo une ligne de mobilier tout à la fois artisanale et industrielle. Ensemble, ils ont remis au goût du jour des techniques et des matières traditionnelles qu’ils détournent. Chiffons, peluches, raphia… autant d’éléments pauvres dont ils tirent des objets ébouriffés et opulents.
Raphia synthétique et métal peint • 110 x 190 cm • Éditeur Edra • © Björn Wallander et coll. & © Centre national des arts plastiques / Photo : Edra.
Outre cette typologie, l’exposition propose deux focus sur des productions nationales, celles du Brésil et du Japon. L’originalité brésilienne vient de ce que ses créateurs, depuis longtemps adeptes des matériaux les plus ordinaires, se voient aujourd’hui encensés par une critique férue de références écologiques. Avec leur production mêlant chanvre et bois précieux, les frères Campana en sont les éminents représentants Quant au Japon, il est la preuve d’une extraordinaire singularité performative. Bien que maintenu à l’écart du monde par son approche spécifique de l’architecture, ce pays compte tout de même sept lauréats du Pritzker Prize ! Les meubles signés par ces nobélisés démontrent qu’en dépit d’une internationalisation des modes et des savoir-faire, les particularités nationales demeurent.
Reste une question. Face à la difficulté de maintenir à flot des agences confrontées parfois à la récession économique, que représente pour les architectes ce second marché qu’est le mobilier ? Une source de revenu conséquente qui justifierait à elle seule un investissement long et coûteux ? Les commissaires n’y répondent pas. Dans cette belle exposition à tiroirs, ils la laissent en quelque sorte, comme il se doit, au placard.
Une exposition marathon
Première grande exposition conduite sous la houlette de la nouvelle présidente de la Cité de l’architecture et du patrimoine, Marie-Christine Labourdette, le parcours investit intégralement le labyrinthique bâtiment. Les pièces de mobilier ont été disposées au fil des salles, en passant par la galerie des moulages et la bibliothèque… Marcher, monter, descendre : se rendre dans toutes les sections de la Cité tient de l’exploit sportif, aussi les organisateurs ont-ils prévu un ticket à 12 € qui donne droit à une seconde entrée (pour 3 € de plus) permettant à tout un chacun d’achever sa visite au cas où celle-ci l’aurait laissé pantois à mi-chemin.
Le mobilier d’architectes (1960-2020)
Du 29 mai 2019 au 30 septembre 2019
Cité de l'architecture & du patrimoine • 1 Place du Trocadéro et du 11 Novembre • 75116 Paris
www.citedelarchitecture.fr
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