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Mohamed Bourouissa, Mygale, My love 2 (détail), 2022
Photographie • © Adagp, Paris, 2023 / Mohamed Bourouissa / Courtesy Mohamed Bourouissa et Mennour, Paris
Elle grimpe lentement dans son cou. Poilue, presque douce au regard avec son corps duveteux et ses nuances de brun, la mygale arrive près de son oreille… On frémit ! Et justement : pour l’œuvre photographique qui fait l’affiche de son exposition et qui l’ouvre, imprimée en grand sur le mur, Mohamed Bourouissa (né en 1978 en Algérie) voulait s’attaquer à une « peur irrationnelle », nous explique-t-il autour d’un inoffensif risotto au restaurant du LaM. « C’est un animal qui représente énormément de projections », et qui lui permet d’aborder par l’image un sentiment « inexplicable ». La question va au-delà de la simple anecdote de la séance photo : « Par quoi est-on régi ? », veut interroger cet ancien élève de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, qui poursuit depuis ses plus jeunes années une réflexion plastique, vidéo et photographique autour de l’implicite, de l’autorité, et des forces qui maintiennent tout une partie de la population en marge de la société.
Pour le T2G de Gennevilliers, institution théâtrale dont il est artiste associé, il a ainsi pensé un spectacle d’humour avec des prisonnières. Quartier de femmes, joué du 12 au 23 octobre, est le résultat de nombreux ateliers menés depuis l’été 2022 dans un centre pénitentiaire proche du LaM, initiateur du projet. Avec les détenues, Mohamed Bourouissa a travaillé sur l’écriture du texte comme sur le casting (c’est la comédienne Lou-Adriana Bouziouane qui sera sur scène, seule durant une heure de spectacle façon one-woman-show) en partant d’une question simple : « qu’est-ce qui peut faire rire dans le contexte carcéral ? », avec Antigone en toile de fond. « La comédienne nous emmène avec elle dans son parcours de vie, et nous raconte la façon dont elle va être transformée par l’humanité qu’elle trouve dans cette prison. »
À gauche, portrait de Mohammed Bourouissa. À droite, Mygale, My Love 1, photographie de 2022
© Adagp, Paris, 2023 / Mohamed Bourouissa / Courtesy Mohamed Bourouissa et Mennour, Paris. © Studio Bourouissa. Photo E. Lemattre
Le thème ne lui était pas étranger, puisque dans l’exposition du LaM est présenté Temps mort (2008–2009), l’une de ses premières œuvres marquantes. Soit une vidéo de 18 minutes, montage saccadé des images de mauvaise qualité qu’un ami détenu, Al, a filmées depuis sa cellule, racontant son quotidien avec vue sur le périphérique parisien, devenu tout à coup l’image mouvante d’une insaisissable liberté. Entrecoupé de textos échangés avec l’artiste, Temps mort évoque la mise au ban vue de l’intérieur avec un minimalisme radical, immersif et troublant, son esthétique low-tech allant de pair avec l’illégalité du processus de travail (les téléphones étant interdits en prison, la vidéo n’est constituée que d’images volées).
Autre vol de l’artiste, celui fait à ce patron de supérette américain à Brooklyn, qui avait coutume de photographier ses clients chapardeurs avec l’objet de leur butin, puis d’afficher les Polaroid dans l’entrée de son magasin afin qu’ils soient reconnaissables, catalogués, et humiliés. Pour Shoplifters (2014), Mohamed Bourouissa a pris en photo ces images de mauvaise qualité (« je suis devenu le voleur de ces photos du directeur »), puis a opéré un minutieux travail de restauration, afin de les exposer agrandies, encadrées, élégantes : « j’ai voulu qu’elles soient montrées d’une façon qui les rende belles, et qui leur rende leur dignité. » En résulte une galerie de portraits étonnants, où chaque individu pose, son produit volé à la main, comme si celui-ci représentait une part de sa personnalité (une bière, du chocolat, de la lessive). Parmi la majorité d’hommes plus ou moins jeunes, une vieille dame menue recroquevillée sur elle-même serre le cœur.
Mohammed Bourouissa, Unknow#14 de la série Shoplifters, 2014
Série de 19 photographies en couleur • dimensions variables • © Adagp, Paris, 2023 / Mohamed Bourouissa / Courtesy Mohamed Bourouissa et Mennour, Paris
Pas le temps pour les regrets, enchaîne la salle suivante, avec une série de sculptures, des aquarelles et une bande-son musicale. L’ensemble introduit un travail encore en cours de réalisation, un film autour de la fouille policière bientôt montré au Palais de Tokyo (dont le titre sera donc Pas le temps pour les regrets d’après le tube des rappeurs de Lunatic sorti en 2000). Les cinq sculptures accrochées au mur convoquent des morceaux de corps brutalement interpellés par la police, quand les aquarelles ouvrent une brèche de douceur et de protection, où apparaissent des mains de Fatma ; le tout est accompagné par une bande-son électronique, incarnation d’une possibilité de résistance. Ici, l’artiste navigue entre le concret du rapport de force (la main féroce qui serre l’entrejambe d’un homme) et le vaporeux, l’indicible, le spirituel, témoignant des ses réflexions entre l’intime et le politique, la dureté de la violence et du masculin et la poésie pure.
Vue de l’exposition « Mohamed Bourouissa. Attracteur étrange » au LAM, 2023
Photo N. Dewitte / © Adagp, Paris, 2023 / Mohamed Bourouissa / Courtesy Mohamed Bourouissa et Mennour, Paris
Une installation qui veut « donner la parole aux plantes » et « leur rendre leur subjectivité » grâce à un outil qui transforme leurs fréquences électriques en sons musicaux.
Citons encore cette salle consacrée aux dessins réalisés, à distance, pour la Biennale de la Havane (Island, 2015), d’après des témoignages recueillis par une collaboratrice sur place autour du film de propagande cubano-soviétique Soy Cuba (1964). Ce long-métrage, censé incarner les relations de fraternité entre les deux pays communistes, a finalement rencontré un flop monumental et été immédiatement retiré de l’affiche, avant d’être salué sur le tard (Martin Scorsese : « Si Soy Cuba avait pu être montré au public de 1964, le cinéma du monde entier aurait été différent »). Bourouissa a eu l’idée de « redessiner le film, inventer des personnages, leur donner une voix », ce qui donne lieu ici à une enfilade de croquis et à la projection d’un film animé, évocation d’un monument du cinéma par différentes générations de Cubains, réunis autour d’une table.
Mohamed Bourouissa poursuit enfin une réflexion sur la relation entre les humains et les plantes avec Les Oiseaux du paradis (2013-aujourd’hui), installation qui veut « donner la parole aux plantes » et « leur rendre leur subjectivité » grâce à un outil qui transforme leurs fréquences électriques en sons musicaux. L’ensemble s’accompagne de réflexions autour de Frantz Fanon, psychiatre très impliqué dans l’indépendance de l’Algérie qui a travaillé à l’hôpital psychiatrique de Blida, ville d’origine de Mohamed Bourouissa. En constante évolution, cette dernière installation raconte les obsessions d’un artiste et sa capacité à donner voix aux êtres victimes de préjugés et de projections, prisonniers et mygales, internés en psychiatrie et voleurs.
"Quartier de femmes"
de Mohamed Bourouissa et Zazon Castro, avec Lou-Adriana Bouziouane
Du 12 au 23 octobre au T2G – théâtre de Gennevilliers.
Mohamed Bourouissa. Attracteur étrange
Du 29 septembre 2023 au 21 janvier 2024
LaM • 1, allée du Musée • 59650 Villeneuve-d'Ascq
www.musee-lam.fr
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