Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Triangle, 2006
Sculpture en mosaïque de miroirs et verre peint à l'envers, plâtre et bois • 100 x 87 cm • Courtesy Estate of Monir Shahroudy Farmanfarmaian et la Galerie James Cohan / Photo Phoebe Dheurle
La bâtisse, un hôtel particulier du XIXe siècle pur jus en bordure de Seine, a pris son temps (plus de 10 ans) et mis les moyens (3 millions d’euros) pour se refaire une beauté. Depuis ses étages, une musique envoûtante, jouée au setar et à la harpe, s’élève… Sur fond de oud, on perçoit des vers poétiques, chantés en persan et en arabe. La mystique est là, prête à vous cueillir.
Inauguré le 28 septembre dernier à Chatou, le musée d’Art et de Culture soufis MTO (dites « Macs MTO ») est la première institution au monde dédiée à l’exploration du soufisme à travers la culture et l’art contemporains. Dans son jardin, les cyprès n’ont pas encore vraiment poussé, mais les rosiers et les jasmins fleurissent déjà. Dans quelques années, on espère y cueillir des fruits. Le doux clapotis de la fontaine centrale vient parfaire ce décor pensé comme un paradis terrestre.
La façade du musée d’Art et de culture Soufis MTO
Courtesy musée d’Art et de culture Soufis MTO / Photo Jean Yves Lacote
À une trentaine de minutes de Châtelet-Les Halles, via le RER A, ce nouveau lieu dans les Yvelines propose un voyage intérieur. Pensé et porté par une école de soufisme, le projet revient de loin. « Cela remonte aux années 1970 et au maître soufi Hazrat Shah Maghsoud Sadegh Angha (1916–1980), 41e maître de l’école de soufisme Maktab Tarighat Oveyssi (MTO) Shahmaghsoudi », affirme Claire Bay, présidente du Macs MTO.
« Le soufisme n’est pas une religion, mais un courant spirituel, c’est une sagesse très ancienne. »
Alexandra Baudelot
Désormais à Chatou, on peut admirer quelque 300 pièces (objets, sculptures, peintures, céramiques, miroirs, textiles, calligraphies…) provenant des collections des 150 écoles MTO à travers le monde, lesquelles fédèrent plus d’un million d’étudiants. Le Macs MTO bénéficie en outre du soutien éclairé d’experts du secteur de l’art et d’universitaires, et de l’apport financier de deux organisations philanthropiques américaine et canadienne, les Friends of Sufi Arts, Culture and Knowledge.
Les jardins du MACS MTO à Chatou
Courtesy musée d’Art et de culture Soufis MTO / Photo Jean Yves Lacote
Qu’y découvre-t-on ? Répartis sur trois étages, les 600 m2 d’espaces d’exposition du musée d’Art et de Culture soufis MTO proposent au visiteur de « suivre le cheminement d’un soufi dans sa quête intérieure, explique la directrice du musée, Alexandra Baudelot. Le soufisme n’est pas une religion, mais un courant spirituel, c’est une sagesse très ancienne », insiste-t-elle. « Il est communément considéré comme la dimension mystique de l’islam, ajoute la spécialiste, mais pour autant, on trouve des disciples dans toutes les confessions : le soufisme est une question de connaissance de soi qui mène à la connaissance de Dieu. »
Hazrat Shah Maghsoud Sadegh Angha et Abbās Yazdī, Kashkūl monumental, 1974–1976
Coll. musée d’Art et de culture Soufis MTO, Chatou • Courtesy musée d’Art et de culture Soufis MTO / Photo Jean Yves Lacote
Dans cette quête mystique, la première salle nous guide parmi de sublimes cannes de voyageur, et nous mène à découvrir de beaux kashkul, bols à aumône en cocos de mer gravés, entre des costumes, des bagues, des chapelets, des corans. Une alcôve illustre la complexité des voies du soufisme, une chaîne initiatique dont les branches remontent de maître en maître, jusqu’au prophète Mohammed. La célèbre danse giratoire des « derviches tourneurs » correspond par exemple aux disciples du grand poète soufi Djalāl al-Dīn Rûmî (1207–1273).
Très réussie, une period room donne la parole à un maître soufi, lequel surgit dans son bureau reconstitué avec ses manuscrits calligraphiés, comme par magie, sous la forme d’un hologramme. Prenez le temps d’entendre quelques préceptes : « vous connaîtrez votre être lorsque vous réussirez à éliminer ses limitations. »
Dieu est beau et aime la beauté. Ainsi le soufisme promeut-il, outre la connaissance et la vérité, l’art sous toutes ses formes. Ce dont témoigne « Un ciel intérieur », la brillante exposition inaugurale du Macs MTO qui entend programmer deux accrochages par an. Pour cette première, qui se mêle aux collections historiques du musée, la commissaire Alexandra Baudelot a réuni sept artistes internationaux. Certains sont musulmans, comme le Marocain Younès Rahmoun (né en 1975) qui nous livre un travail sur la maison, de la terre au ciel, ainsi qu’une barque en laiton (symbole du voyage), portant une graine (source de vie), une installation qui s’est ensemencée dans le jardin spécialement pour l’exposition. D’autres viennent de cultures différentes, à l’instar de la Thaïlandaise Pinaree Sanpitak (née en 1961) inspirée par la rondeur des seins féminins qui dialoguent avec les formes des kashkul soufis.
Seffa Klein, New Stream, 2019
Technique mixte • 106,7 × 142,4 cm • Coll. musée d’Art et de culture Soufis MTO, Chatou • Courtesy Seffa Klein et musée d’Art et de culture Soufis MTO © Adagp, Paris 2024
Les peintures aux couleurs chatoyantes de la Franco-Américaine Seffa Klein, 28 ans et petite-fille d’Yves Kein, font vibrer notre cosmos intérieur grâce à l’emploi du bismuth, un métal non radioactif formé lors d’événements à haute charge énergétique – hypnotisant. Non loin, Bianca Bondi (née en 1986) a puisé son inspiration dans la Seine et la nature environnante pour réinventer les rituels. Le parcours s’achève avec une installation en silicone du Zimbabwéen Troy Makaza (né en 1994) traitant du visible et de l’invisible. Chez les soufis, Dieu est à la fois proche et inaccessible. Il est un trésor caché, mais on en trouve le signe au cœur de tous les êtres.
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