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Entendons-nous d’abord sur les mots. « L’art islamique reste confidentiel et difficile à appréhender de nos jours par les Occidentaux », constate Yannick Lintz, directrice du département des arts de l’Islam au Louvre, à l’initiative des 18 expositions intitulées « Arts de l’Islam – Un passé pour un présent » organisées dans 18 villes de France avec des chefs-d’œuvre de collections nationales et régionales. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Le terme d’« arts de l’Islam » a été inventé au tournant du XIXe et du XXe siècle par des voyageurs et savants européens découvrant l’Orient pour désigner les objets précieux (en ivoire, cristal de roche, céramique, métaux ouvragés, pierres dures…), qu’ils commençaient à collectionner et à étudier, venus de ces pays où la religion officielle était l’islam. Ces objets étaient dits « musulmans », plus tard, « islamiques ». Pratique mais pas très précis ! Première idée à démystifier : quand on dit arts de l’Islam, avec un grand « I », on ne recouvre pas qu’une religion (avec un petit « i ») car ces productions englobent aussi la vie profane. « Ces œuvres d’une grande diversité culturelle, rappelle Yannick Lintz, témoignent de multiples histoires avec un territoire très vaste qui nous emmène, selon les époques, aux confins de l’Inde ou de la Chine, en passant par l’Iran, le Sahara ou la Méditerranée ; c’est aussi une chronologie qui s’étend sur 13 siècles ! »
Coffret, vers 966–967, Espagne
Ivoire et argent niellé • 10,7cm x 20,2 cm x 14 cm • Musée du Louvre, Paris • © Musée Du Louvre, Dist. RMN Grand Palais / Hughes Dubois / presse
Saviez-vous que les arts de l’Islam ont été influencés par la Chine et l’Inde ? En effet, cet immense territoire est ouvert à toutes les routes d’est en ouest, c’est le « monde du milieu » selon Yannick Lintz. Ce qui rend les arts perméables à de nombreuses influences et savoir-faire, d’autant qu’ils pourront profiter de riches matériaux convoités, de l’or comme de l’ivoire. L’exposition de la galerie des Hospices de Limoges montre que, dès les premiers siècles de l’Islam, Bagdad est par exemple particulièrement friande de céramique chinoise et que ses artisans reproduisent la blancheur de la faïence en apportant une touche calligraphiée. Les savoir-faire circulent beaucoup : la technique du métal incrusté, née en Iran à la fin du XIIe siècle, va notamment se diffuser jusqu’au Caire avant de séduire l’Europe occidentale. Autre exemple, en Turquie, sous les Ottomans, où le travail de la pierre, est – comme dans l’Inde moghole – très valorisé, qu’il s’agisse de cristal et de pierres précieuses (émeraude, rubis, améthyste, diamant ou saphir) ou de jade.
Aiguière à couvercle, XVIIIe siècle
21,2 × 20,1 cm • Musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Claire Tabbagh / Collections Numériques
Des mosquées aux corans enluminés en passant par les tapis de prière, les arts de l’Islam ont évidemment affaire avec le sacré. Mais ils nous transportent également au sein des églises et des synagogues ! Nées sur un territoire multiconfessionnel, les œuvres d’art puisent dans les confessions chrétiennes, juives, hindoues ou zoroastriennes. Parmi les plus fameux exemples, le manuscrit « Arabe 12 » conservé à la Bibliothèque nationale de France, un Pentateuque (première partie de l’Ancien Testament) copié et enluminé sous la dynastie des Mamelouk d’Égypte et semblable par sa beauté aux corans contemporains. Même constat devant un luxueux chandelier du musée du Louvre, réalisé au XIIIe siècle probablement à Mossoul (Irak) et décoré des épisodes de la vie du Christ. Parfois le destin des religions se croise comme avec un palimpseste présenté à la bibliothèque Abbé Grégoire de Blois : d’un côté, le texte copié en Iran au XVIIe siècle relate la vie de martyrs chrétiens et, de l’autre, une peinture indienne du XIXe figure un imam prêchant.
Feuillet, palimpseste arménien, XVIIe et XIXe siècle
Gouache sur papier • 37,3 × 23 cm • Musée des beaux arts, Blois • © Blois, Musée des beaux arts
De la même manière que dans l’art occidental, les arts de l’Islam ne relèvent pas que du sacré. Les images à sujets religieux représentent même « qu’une petite partie des images produites en terre d’Islam » comme le souligne Nourane Ben Azzouna, historienne de l’art qui a participé au comité scientifique des « Arts de l’Islam – Un passé pour un présent ». Beaucoup doivent en effet au profane, qu’elles soient le fruit de commandes princières ou destinées aux élites. Et les expositions organisées dans toute la France donnent à voir plusieurs exemples de productions comme un rare tapis de selle brodé réservé aux cérémonies dans le monde ottoman (à voir à Tourcoing). Autre exemple à Angoulême : un panneau de revêtement en céramique, probablement issu d’un pavillon royal d’un palais d’Ispahan, montrant l’élite dans une joute poétique.
Panneau de revêtement à la joute poétique, Iran, Ispahan, XVIIe siècle
Céramique • 175,7 x 118 x 6 cm • Musée du Louvre, département des Arts de l’Islam, Paris • © Musée du Louvre / Raphaël Chipault - 2012
Elle n’est pas partout présente et pas tout le temps, mais la figuration existe dans les arts de l’Islam, y compris dans le contexte religieux. Seul interdit : représenter Allah, Dieu unique. Le Coran condamne l’idolâtrie mais n’interdit pas explicitement la représentation visuelle d’un être vivant. Quant aux hadiths (paroles et actes attribués au prophète Mahomet compilées deux siècles après sa mort), ils présentent des contradictions, les condamnant ou étant plus tolérants. Reste qu’à l’intérieur des mosquées, des mausolées ou des madrasas on trouve les images du paradis décrites dans le Coran, davantage des motifs floraux calligraphiques, géométriques et abstraits. Néanmoins, comme le rappelle l’ouvrage édité à l’occasion des 18 expositions (coéd. musée du Louvre/Rmn-Grand Palais), plusieurs sources historiques attestent que la figuration a bien trouvé sa place dans les mosquées à toutes les périodes dans des lieux divers, d’une statue de cavalier qui surmontait la Grande Mosquée de Basra, en Irak, au VIIIe siècle à une fontaine ornée d’animaux qui, au Xe siècle, se dressait dans la cour de la mosquée de Cordoue, en Andalousie.
Frise architecturale à inscription Coranique, Iran, fin du XIVe siècle
Céramique • 24 × 99,5 cm • Paris, musée du Louvre, département des Arts de l’Islam • © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Les peintures religieuses des manuscrits, qui apparaissent au XVIIIe siècle, laissent contempler divers moments de la vie du prophète Mahomet : « Il est aussi important de montrer, souligne Yannick Lintz, commissaire du vaste panorama des arts de l’Islam dans toute la France, que les images du Prophète apparaissent à la fois chez les chiites comme chez les sunnites. » Ainsi d’une magnifique peinture, prêt exceptionnel du Louvre au musée d’art Roger-Quilliot à Clermont-Ferrand, provenant d’un manuscrit impérial ottoman du XVIe siè̀cle, qui représente l’émigration des musulmans de la Mecque à Médine conduits par Ali et Abbas, gendre et oncle de Mahomet.
Le prophète Mahomet, Tiré de Al-Biruni, al-athar al-baqiya (vestiges des siècles passés)
manuscrit • Bibliothèque nationale de France • © Bnf
Comme dans les arts occidentaux, à l’instar de nos manufactures françaises, les arts de l’islam bénéficient de commandes qui vont favoriser la production d’œuvres exceptionnelles. Les pouvoirs qui se succèdent à Damas, à Bagdad, au Caire comme à Cordoue, vont en effet commanditer de nombreuses productions architecturales ou décoratives, arts également entretenus par la tradition des cadeaux diplomatiques. Mais ce que l’on sait moins c’est que la demande européenne a souvent été importante, créant une émulation entre artistes et artisans et sources d’échanges : « Dans l’Europe chrétienne du Moyen Âge, explique Yannick Lintz, le clergé raffole des objets en ivoire, cristal de roche et de soie. » Une appétence qui a une conséquence surprenante : « Aujourd’hui le plus important pourvoyeur en France d’art islamique, ce sont les églises ! » Des reliquaires et œuvres liturgiques précieuses dont le Louvre a parfois hérité, à l’instar d’une aiguière en cristal de roche fabriquée entre le Xe et le XIe pour le calife fatimide d’Égypte et ayant intégré le trésor de l’abbaye royale de Saint-Denis sous l’abbé Suger. Plus tard, des Européens achètent des objets et encouragent aussi les productions pour une clientèle spécifique. L’inverse est aussi vrai comme le montre un plat bleu nuit, exposé à la Maison Folie Hospice d’Havré à Tourcoing. La porcelaine a été fabriquée à Saint-Pétersbourg en Russie pour des clients iraniens : « Un objet comme celui-là témoigne des échanges perpétuels entre l’occident et l’orient », résume Yannick Lintz. Avant de conclure : « Le choc des civilisations, une formule née dans un livre d’un professeur d’Harvard dans les années 90, n’existe pas. »
Plat russe pour un client iranien, Russie (Saint Pétersbourg), fin du XIXe siècle
Porcelaine et décor sur couverte • 21,5 × 28,6 × 3,1 cm • Musée du Louvre, département des Arts de l’Islam, Paris • Photo © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Claire Tabbagh / Collections Numériques
Arts de l’Islam, un passé pour un présent
Du 20 novembre 2021 au 17 mars 2022
18 expositions dans 18 villes de France
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