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Georges Seurat, Le Cirque, 1891
Huile sur toile • 186,2 × 152 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Musée d’Orsay, dist. RMN-GP/Patrice Schmidt.
« Mais il parlait surtout des autres, de ceux qu’il admirait, de Jongkind, de Seurat et de Cross aussi bien que de Stendhal et de Fénéon. Il me montra le beau paysage de Cézanne, acheté autrefois chez le père Tanguy, des dessins de Degas, des reproductions de toiles de Turner. Il évoqua les heures passées avec Van Gogh à Arles, et il m’encouragea à revenir », se souvient John Rewald, pionnier de l’histoire de l’impressionnisme et du postimpressionnisme. La rencontre a eu lieu en 1933. Paul Signac avait 70 ans. À son habitude, il a parlé avec chaleur du néoimpressionnisme en montrant les « toiles amies » accrochées aux murs de son appartement de la rue de l’Abbaye, à Saint- Germain-des-Prés. Une collection qui, mieux encore qu’une longue conversation, disait les convictions du maître des lieux.
Essentiellement répartie entre ses deux appartements parisiens et la villa La Hune à Saint-Tropez, la collection Signac comptait alors plus de quatre cents œuvres, peintures, dessins, gravures et céramiques réunis. La villa du Midi et l’appartement parisien du Castel Béranger – un immeuble dessiné par l’architecte Paul Guimard – ont gardé l’ensemble de leurs décors, tels que l’artiste les avait laissés en quittant sa femme en 1912. Depuis 1919, il occupait avec Jeanne Selmersheim-Desgrange un nouvel appartement, dont les murs ont été à leur tour tapissés d’œuvres d’art.
Claude Monet, Pommiers en fleurs au bord de l’eau, 1880
Huile sur toile • 73 × 60 cm • Coll. particulière • © DR.
Car Signac a commencé à collectionner à l’âge de 21 ans et ne s’est jamais arrêté ensuite. Sauf pendant la Grande Guerre où, dépourvu de finances et fixé à Antibes, il est contraint d’y renoncer. En 1932, il acquiert encore un important tableau de Claude Monet, Pommiers en fleurs au bord de l’eau. Comme tant d’autres à cette époque, il est touché par la crise. Mais il obtient que son marchand, Léon Marseille, ruiné, le lui cède en échange des sommes qu’il ne peut pas lui rembourser. Détail significatif, Pommiers en fleurs a figuré aux cimaises de la première exposition monographique de Monet, une exposition qui, cinquante ans auparavant, avait décidé de la vocation de peintre du jeune Signac.
Edgar Degas, Deux danseuses en maillot (Arlequin et Colombine), 1892
Fusain gras sur papier • 50 × 38,7 cm • Coll. particulière • photo © musée d’Orsay/Patrice Schmidt.
Autodidacte, il apprend son métier en dehors de tout enseignement académique, en regardant les tableaux des impressionnistes qui, dès l’adolescence, retiennent son attention. Sa famille habite alors l’élégante avenue Frochot, près de la place Clichy, le quartier des ateliers d’artistes et des galeries. Il remarque une très belle peinture d’Alfred Sisley dans une vitrine et tente, en vain, de convaincre sa famille d’acheter des tableaux impressionnistes « au nom de la gloire et de l’or ! » Il visite les expositions, notamment la 4e exposition impressionniste en 1879, où Paul Gauguin le surprend en train de copier une œuvre d’Edgar Degas et le met à la porte en lui faisant remarquer : « On ne copie pas ici, Monsieur ! » Signac a 16 ans et il hésite entre la carrière de peintre et celle d’écrivain. Mais, en 1880, la visite d’une exposition Monet met fin à ses hésitations.
Il sera peintre impressionniste. Pas d’École des beaux-arts pour ce jeune homme pressé aux goûts révolutionnaires. Guidé par l’observation attentive des toiles impressionnistes, il travaille dès lors en plein air et privilégie le paysage, fluvial ou maritime. Quand il reçoit à sa majorité la somme mise de côté par sa grand-mère pour « acheter un homme » au cas où il aurait la malchance de tirer un mauvais numéro à la conscription militaire, il acquiert un tableau important de Paul Cézanne chez le père Tanguy. Julien Tanguy est marchand de couleurs et, dans sa boutique, les œuvres du peintre d’Aix-en-Provence s’entassent, sans trouver d’amateur. Il choisit Auvers-sur-Oise, séduit par la puissance de la couleur, la trame serrée de la touche constructive et la densité de l’espace. Toutes qualités qu’il n’est pas encore commun d’apprécier dans les années 1880. La collection débute par un coup de maître. Signac a 21 ans.
Paul Cézanne, La Plaine de Saint-Ouen-l’Aumône, vue prise des carrières du Chou (vallée de l’Oise), vers 1880
Huile sur toile • 72 × 91 cm • Coll. particulière • photo © musée d’Orsay/Patrice Schmidt.
La même année, il se lie avec Armand Guillaumin rencontré sur les quais de Seine. Invité à lui rendre visite, il est frappé par le nombre de toiles accrochées aux murs de la maison et de l’atelier. Il acquiert, par achat ou par échange, deux tableaux et fait aussi la connaissance de Camille Pissarro. Père de famille impécunieux, celui-ci lui vend, à regret, un admirable pastel de Degas. En 1884, à la vente posthume d’Édouard Manet, Signac achète encore un dessin au trait souple, le profil plein d’esprit d’une chanteuse de cabaret, La Belle Polonaise. Plus tard, il acquerra aussi des œuvres graphiques d’Eugène Delacroix, d’Eugène Boudin et, surtout, de Johan Barthold Jongkind, dont il possèdera jusqu’à vingt-six aquarelles, sans compter un tableau, des dessins et des gravures. Il s’intéresse également aux estampes et aux albums japonais trouvés chez Bing. Il ne pourra jamais acquérir d’œuvres de Joseph Mallord William Turner, tout simplement introuvables sur le marché mais, à cette exception près, la collection dessine les contours de la famille artistique qu’il s’est choisie.
Édouard Manet, La Belle Polonaise, vers 1878
Lavis d’encre de Chine et crayon sur papier jaune • 33,5 × 27,5 cm • Coll. particulière • photo © musée d’Orsay/Patrice Schmidt.
En 1884, il se lie d’amitié avec Georges Seurat à l’occasion de la fondation du Salon des artistes indépendants. C’est l’un des événements les plus importants d’une vie pourtant riche de rencontres. Tout sépare à priori le chaleureux Signac, autodidacte et amateur d’impressionnisme, du très réservé Seurat, issu de l’École des beaux-arts et grand admirateur de l’art de Pierre Puvis de Chavannes. Signac fait découvrir la « nouvelle peinture » à son aîné et lui présente Pissarro. Ensemble, ils visitent les expositions, notamment la grande rétrospective consacrée à Delacroix. Tous deux s’intéressent aux théories scientifiques concernant la perception de la couleur et sont reçus dans le laboratoire d’Eugène Chevreul aux Gobelins. Au cours de l’hiver 1885–1886, Seurat reprend entièrement une grande toile entreprise dix-huit mois plus tôt, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande- Jatte (1884–1886, Chicago, The Art Institute). L’œuvre conserve son immobilité sereine, mais il accentue la géométrie des figures et ponctue l’ensemble de la surface de petites touches de couleur pure. L’idée est de renoncer au mélange des pigments sur la palette pour lui substituer le « mélange optique », opéré à distance par l’œil du spectateur. Le premier effet de cette nouvelle technique est de susciter une subtile vibration qui anime la surface de la toile et de préserver toute la puissance des couleurs. Le néo-impressionnisme est né et, d’emblée, Signac et Pissarro adoptent la touche divisée de Seurat.
Signac et Seurat sont passionnés par les études de perception de la couleur.
Signac collectionne avec passion les œuvres de son mentor. En professionnel, il apprécie autant les travaux préparatoires que les peintures achevées. Dans un premier temps, il obtient ses Seurat par échanges et dons amicaux. La collection se développe encore lors de la succession de l’artiste en 1891, la famille distribuant largement études et dessins aux amis du défunt Seurat. En 1900, Signac acquiert une œuvre majeure, Le Cirque [Ill. en une], à l’occasion de l’exposition-vente organisée à La Revue blanche. Inlassablement, il accroît la collection, achetant et troquant chez les marchands. Il amasse ainsi plus de quatre-vingts dessins et peintures, tableaux, études ou esquisses. Il apprécie tout autant les somptueux dessins indépendants au crayon Conté. Sans oublier les premiers essais académiques, ni les feuilles de carnet sur lesquelles l’artiste a croqué à la hâte les silhouettes de ses contemporains, élégantes ou simples ouvriers observés sur le motif.
Ker-Xavier Roussel, Nymphes et satyres, non daté
Grand spécialiste des décors, Ker-Xavier Roussel adhère au courant nabi en 1889. Très proche de Maurice Denis, avec qui il voyage en 1906 sur la côte méditerranéenne, il y rencontre Paul Signac et Henri-Edmond Cross.
Huile sur panneau • 50 × 100 cm • Coll. particulière • photo © musée d’Orsay/Patrice Schmidt.
Dès la mort de Seurat, Signac prend en charge la diffusion du mouvement « néo », qu’il fait évoluer et dont il rédige le traité théorique. Il défend sans relâche la mémoire de l’ami disparu, organise les expositions commémoratives, prête largement les œuvres de sa collection et épaule le travail de Félix Fénéon qui prépare un catalogue raisonné. Quand il décide de se séparer du Cirque pour assurer l’avenir de sa fille Ginette, Signac obtient de l’acheteur, l’Américain John Quinn, la promesse de léguer l’œuvre au Louvre. Par un véritable coup de théâtre, Quinn meurt l’année suivante et, en 1924, Le Cirque devient la première œuvre de Seurat à entrer dans les collections nationales françaises.
Sans conteste, Signac est un peintre engagé. Dreyfusard convaincu, agacé par les prises de position antisémites de Degas, il se débarrasse du somptueux pastel acquis quelques années plus tôt. Anarchiste, il soutient le peintre Maximilien Luce, dont il partage les convictions politiques comme les préférences esthétiques. Mais Signac milite avant tout pour la couleur pure et complète sa collection néo-impressionniste avec ardeur. Les dons et les échanges se multiplient avec Charles Angrand, Henri-Edmond Cross ou Théo Van Rysselberghe, le portraitiste de la famille Signac. Il est aussi l’un des premiers à apprécier l’art de Vincent Van Gogh, avec lequel il travaille sur les bords de Seine, à Asnières. Après l’épisode de l’oreille coupée, il lui rend une visite amicale à Arles et reçoit, en souvenir, une toile dont il ne se séparera jamais, Deux harengs.
Signac milite avant tout pour la couleur pure et complète sa collection néo-impressionniste avec ardeur.
En revanche, Signac juge sévèrement Gauguin : « quel sot prétentieux que ce grand homme ». Le maître de Pont-Aven et de l’aplat n’aura jamais ses faveurs, pas plus que les symbolistes, trop littéraires à ses yeux. Cependant, un très beau « noir » d’Odilon Redon, Le Centaure, devient l’un des fleurons de la collection. Car, « que ce soit une paysanne ou un symbole… c’est de la bonne peinture », note l’artiste dans son journal. Signac a beau être un homme de parti pris, cela ne l’empêche pas de rendre hommage à des sensibilités différentes de la sienne. Il aime les harmonies sourdes de son ami Édouard Vuillard. S’il rejette les œuvres de jeunesse de Pierre Bonnard, il est parmi les premiers à comprendre son évolution et à faire l’éloge du coloriste triomphant qui marquera l’art du XXe siècle. Jusqu’au très catholique Maurice Denis qui, apprécié pour son art de la composition, est présent sur les murs de Signac. De la même façon, le peintre des ports et des marines choisit souvent des paysages parmi les œuvres de ses contemporains. Mais aussi d’importants nus, un thème que, pour sa part, il n’aborde que très exceptionnellement.
Odilon Redon, Le Centaure tirant à l’arc, non daté
Le Centaure, selon Odilon Redon, est un être fabuleux mais aimable, monstrueux mais séduisant. Derrière sa bestialité, il a des manières d’homme du monde.
Fusain et pastel sur papier • 55 × 46,5 cm • Coll. particulière • photo © musée d’Orsay/Patrice Schmidt.
Parmi les plus jeunes, ce sont très logiquement les Fauves qui retiennent son attention. Ses activités au sein de la Société des artistes indépendants le placent au cœur de l’avantgarde artistique, et Signac apprécie l’art de Louis Valtat, de Charles Camoin, de Kees van Dongen, auxquels il achète des œuvres importantes. Il reçoit à la villa La Hune une colonie de jeunes peintres intéressés par la question de la couleur. En 1904, il invite Henri Matisse à passer l’été à Saint-Tropez. Les discussions vont bon train, et l’ami Cross, qui habite non loin, à Saint-Clair (Le Lavandou), y participe. Peu après, Matisse peint une grande toile aux touches divisées, Luxe, calme et volupté. Signac l’achète immédiatement. Il l’accroche à côté d’un admirable tableau de Cross, L’Air du soir, et d’un grand Valtat aux tons vifs, peu avant l’ouverture du Salon d’automne qui, en cette année 1905, baptisera le mouvement des Fauves. Le XXe siècle est en marche et un nouveau chapitre de l’histoire de la peinture s’inscrit aux murs de La Hune.
Signac collectionneur
Du 12 octobre 2021 au 13 février 2022
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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Peignant le numéro de l’écuyère du cirque Fernando (futur cirque Medrano), Seurat tente de concilier rigueur du divisionnisme et mouvement. Le personnage du premier plan, les gradins superposés et l’ouverture sur la droite de la toile permettent de creuser la profondeur. Celle-ci est accentuée par l’alternance des lignes rouges et jaunes.