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Paul Signac, Saint-Tropez, le quai, 1899
huile sur toile • 65 × 81 cm. • Musée de l'Annonciade, don de Berthe Signac, 1942 • © Gaël Delaite / Musée de l’Annonciade
Veillés par une ribambelle de maisons jaunes et roses, des bateaux bariolés dansent sur l’eau étincelante. Un charmant clocher se dresse dans le ciel bleu, des ruelles escarpées courent vers de petites places où le temps s’arrête. Depuis les hauteurs, des pins jaillissant comme des feux d’artifice encadrent une vue magistrale sur le golfe, les montagnes et la mer saphir… Lumière, couleurs, motifs : tout à Saint-Tropez semble avoir été conçu pour séduire les peintres en quête de formes nouvelles ! Mais le village leur est encore inconnu lorsque l’écrivain Guy de Maupassant le découvre en avril 1888 à bord de son yacht Bel-Ami. La description poétique qu’il en livre dans son journal de bord, Sur l’eau, attire l’attention du pointilliste Paul Signac…
Paul Signac à bord de son bateau L’Olympia, 1895.
© Archives Signac
Passionné de navigation, le peintre largue les amarres depuis la Bretagne à bord de son voilier L’Olympia pour rendre visite à son ami Henri-Edmond Cross, qui soigne ses rhumatismes sur la plage varoise de Cabasson, puis continue vers l’est jusqu’à Saint-Tropez, où il jette l’ancre en mai 1892. Ébloui, il pose ses bagages à La Ramade, un « petit cabanon meublé perdu entre les pins et les roses » sur la plage des Graniers, à dix minutes à pied du port. « Je nage dans la joie, s’exclame-t-il aussitôt dans une lettre à sa mère. Un vent singulier m’a poussé vers la huitième merveille de l’univers ! L’ocre des murs fait pâlir celui des villas romaines. Et le ciel donc ! […] J’ai là de quoi travailler pendant toute mon existence. »
L’escale se transforme en séjour de vingt ans. Priés de venir le rejoindre, ses amis divisionnistes Maximilien Luce, Henri-Edmond Cross et Théo Van Rysselberghe l’accompagnent lors de balades en mer, sillonnent les sentiers à pied ou à vélo, plantent leurs chevalets au bord de l’eau. Loin de la grisaille et du tumulte de la capitale, les quatre artistes y voient une oasis de liberté qui leur inspire de grandes toiles utopistes, Au Temps d’harmonie (Signac, 1893–1895) et L’Air du soir (Cross, 1893). Exaltés par les couleurs locales, ils parsèment leurs tableaux de miettes roses, jaunes, violettes et orangées. Une bouée rouge reflétée sur l’eau miroitante du port, les cortèges de voiles blanches, les silhouettes tortueuses des pins s’élançant au-dessus des rochers leur inspirent des paysages marins irradiés de joie et de lumière, animés de milliers de petites touches de couleur frémissantes qui semblent vibrer au rythme du chant des cigales…
Le Saint-Tropez des peintres est né !
Dès 1895, en plus de La Ramade (ou Les Cigales), qu’il garde pour accueillir ses hôtes l’été, Signac loue une villa, La Hune – il l’achètera deux ans plus tard. Il la dote de baies vitrées offrant une vue plongeante sur la grande bleue. La demeure devient la résidence estivale de l’artiste qui y invite une foule d’amis. Le Saint-Tropez des peintres est né ! Parmi ses premiers hôtes figure le jeune Henri Matisse. Durant l’été 1904, ce dernier débute une toile divisionniste, Luxe, calme et volupté, qu’il expose au Salon d’automne de 1905. Ravi, Signac l’achète et l’accroche dans sa villa. Mais sa nouvelle recrue prend rapidement la voie du fauvisme, abandonnant les « petits points » pour de larges aplats de couleur pure soulignés par des cernes sombres…
Le patio et l’atelier de Signac à La Hune.
© Archives Signac
De nombreux fauves s’éprennent des couleurs de Saint-Tropez. Formé aux côtés de Matisse aux Beaux-Arts de Paris, Henri Manguin découvre les lieux début octobre 1904, et loge à La Ramade à l’invitation de Signac. Sous le soleil du Midi, sa palette devient plus lumineuse et pure, nourrissant des tableaux festifs où explosent des tons rouges, jaunes et verts. Devenu proche de Signac, il s’installe à la Villa Demière, où il passera (avant de migrer à Gassin) plusieurs étés avec sa famille. Dès 1905–1906, il y invite ses amis Matisse, Henri Lebasque (qui y peint ses deux filles dans le jardin ensoleillé) et Albert Marquet, son camarade des Beaux-Arts avec qui il fera scandale quelques mois plus tard au Salon d’automne de 1905 dans la fameuse « cage aux fauves »… aux côtés des toiles stridentes d’Henri Matisse, André Derain et Maurice de Vlaminck, qui font toutes partie des fleurons du musée.
Charles Camoin, Saint-Tropez, la place des Lices et le Café des Arts, vers 1925
huile sur toile • 65 × 81 cm. • Don de l’artiste au Museon Tropelen. • © © Gaël Delaite / Musée de l’Annonciade. Adagp, Paris, 2022
L’hospitalité du couple Signac est telle que de nombreuses personnalités se pressent pour découvrir Saint-Tropez, ainsi Félix Fénéon s’y rend en 1904, tandis qu’en juin 1905 Charles Camoin peint, aux côtés de Manguin, le clocher et les petits bateaux de pêche mais aussi, avec Marquet, des femmes dénichées dans un bordel local (ils logeront à l’Hôtel Sube). L’artiste y retournera tout au long de sa vie. Raoul Dufy et Georges Braque y passent eux aussi vers 1906, ainsi que Georges Rouault, Francis Picabia ou encore Louis Valtat, qui rend visite à Signac depuis Anthéor dans sa voiturette à pétrole.
Les nabis leur emboîtent le pas. Beau-frère d’Édouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel se rend chez Signac dès 1899 et y amène Maurice Denis en 1906. Trois ans plus tard, Pierre Bonnard, invité par Manguin, s’y plaît tant qu’il y revient chaque année. Envoûté par « les murs jaunes » et « les reflets aussi colorés que les lumières », l’artiste (qui achètera une villa au Cannet en 1926) y signe une vingtaine de toiles, dont une vue du port montrant les petites embarcations imbriquées au premier plan, tandis que le paysage s’ouvre sur les collines en arrière-plan. Bonnard profitera de son séjour tropézien pour expérimenter les nouvelles couleurs éclatantes que lui inspirent la luminosité du Midi.
Pierre Bonnard, Le Port de Saint-Tropez, 1914
huile sur toile • 30,8 × 38 cm. • Don de l’artiste au Museon Tropelen. • © Gaël Delaite / Musée de l’Annonciade
Lui aussi attiré par Saint-Tropez, le peintre André Dunoyer de Segonzac (1884–1974) se présente chez Signac qui le loge en 1908 avant d’acquérir, en 1925, sa propre propriété Le Maquis, sur la colline Sainte-Anne. Il s’y rendra jusqu’à sa mort pour y peindre de nombreux nus, natures mortes, paysages et scènes de plage. Également proche du pointilliste de La Hune dont il partage l’amour des bateaux, le divisionniste Henri Person (1876–1926) y séjourne dès le début des années 1900 et installe son atelier au château du bailli de Suffren. Avant d’être élu conseiller municipal de la ville en 1925, il propose la création d’un lieu qui réunirait des œuvres de peintres inspirés par Saint-Tropez : le Museon Tropelen naît en 1922 !
Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le petit port devient le lieu de villégiature, ou de résidence, des peintres les plus modernes, mais aussi d’écrivains ou de musiciens en vue. Tout ce beau monde se rencontre, se côtoie, discute et échange idées et points de vue. Dans les années 1920, les stations balnéaires des environs attirent de nombreux écrivains et artistes.
Boris Vian, derrière le bar, et Daniel Gélin.
© DR
Ainsi, Colette achète en 1925, une villa, La Treille Muscate sur la baie des Canebiers, qu’elle occupe aussi souvent qu’elle le peut jusqu’en 1939, recevant nombre de ses amis, dont Joseph Kessel. L’élégance, la beauté, mises à l’honneur sur les quais grâce à la parfumerie de Colette, côtoient une boutique d’articles de plage qui deviendra l’originale maison de couture Vachon après la guerre. Devenu maire de la ville dans les années 1930, Léon Volterra, directeur de salles parisiennes, y fait venir Arletty et Jean Cocteau. Dans son sillage, écrivains, dramaturges affluent et ainsi croise-t-on après la Seconde Guerre mondiale Boris Vian, Paul Éluard, Juliette Gréco, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir qui y font déferler l’atmosphère jazzy de Saint-Germain-des-Prés. En 1955, le tournage du film Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim et sa star Brigitte Bardot (qui y achètera une maison en 1958) achèvent d’en faire un lieu mythique et le berceau de la Nouvelle Vague. L’Hôtel de la Ponche devient le rendez-vous incontournable de la jet-set, qui y retrouve le charme authentique de Saint-Tropez.
Tombé amoureux de l’écrivaine Annabel Schwob à la terrasse d’un café de Saint-Tropez en 1958, Bernard Buffet y signe des paysages animés d’une énergie électrique, griffant ses ciels bleus de traits noirs agités comme des éclairs. David Hockney trouve là aussi son inspiration pour sa toile iconique, Portrait of an Artist (Pool with two figures), adjugée pour près de 80 millions d’euros chez Christie’s en 2018. Achevé en 1972, cet instantané de la dolce vita tropézienne fut composé d’après une photographie prise en 1969 par l’artiste dans la luxueuse villa perchée dans les collines de son ami producteur Tony Richardson !
Roger Vadim et Brigitte Bardot pendant le tournage du film Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim, mai 1956
© Michou Simon/Paris Match/Scoop
D’autres artistes deviennent des figures locales. Né à Saint-Tropez, le peintre autodidacte Alfred Vachon laisse une œuvre abondante passée par l’impressionnisme, le néocubisme et l’abstraction. En 1965, le peintre Antoni Clavé, attiré par le soleil et les tons vifs qui lui rappellent son Espagne natale, s’installe au cap Saint-Pierre où il compose de grandes toiles aux couleurs éclatantes sur fond noir. Arrivé en 1938 à Saint-Tropez où vivait sa mère Madeleine Messager, le peintre et écrivain Dany Lartigue, fils du célèbre photographe, y peint des paysages enchantés et foisonnants et fonde, en 1991, un musée dédié à sa passion pour les papillons. Ateliers, résidences, galeries, musées… Aujourd’hui, la créativité fourmille toujours dans le golfe de Saint-Tropez, qui compte plus de 100 lieux dédiés à l’art !
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