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Man Ray, Les Larmes, 1933
Photographie • 48 × 58,5 cm • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2019
Un œil aux longs cils recourbés regarde vers le ciel, presque implorant. Aux coins, des perles translucides joliment bombées dégringolent, donnant un sentiment de douce mélancolie à l’image. Si ce détail en noir et blanc est l’une des plus célèbres photographies de Man Ray, le contexte de sa production est souvent oublié. Car, à l’origine, Les Larmes est une publicité pour cosmétiques ! « Madame, pleurez au cinéma, pleurez au théâtre, riez aux larmes, sans crainte pour vos beaux yeux… » clamait, en 1933, son slogan vantant les mérites du mascara Cosmecil d’Arlette Bernard.
Man Ray, Autoportrait, 1932
Épreuve gélatino argentique, tirage moderne • 8,5 × 5,5 cm • Coll. particulière • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2019
Man Ray, un photographe commercial ? « Je menais une double vie : d’une part celle, isolée mais créatrice, de l’artiste ; de l’autre, la vie sociale, affairée, que m’imposait mon métier de photographe. J’espérais pouvoir un jour me consacrer exclusivement à mes propres besoins et désirs », raconte-t-il en 1963 dans ses mémoires (Autoportrait, éditions Little, Brown and Co.). L’éminent représentant de la photographie surréaliste a quelque peu brouillé les pistes, mais sa création artistique n’a pas été aussi hermétique à son travail alimentaire qu’il a parfois voulu le faire croire.
C’est ce qu’entend démontrer la double exposition de Marseille, qui sera présentée en 2020 à Paris au musée du Luxembourg. « Man Ray a passé son temps à masquer cette activité. Il ne voulait pas qu’on montre ses photos – seulement ses peintures –, il a d’ailleurs fait détruire beaucoup de négatifs. Et les magazines qui lui passaient commande ne les conservaient malheureusement pas toujours », précise Alain Sayag, conservateur honoraire du cabinet de la Photographie au Centre Pompidou et commissaire scientifique de l’exposition. Au musée Cantini, est justement exposé, sur des murs d’un délicat rose poudré, l’un des clichés originaux de la réclame du Cosmecil. On découvre la tête entière de Lydia, une danseuse de French cancan, qui lui a servi de modèle pour ces larmes de verre. On comprend que le photographe a appliqué un recadrage serré, exemple parmi tant d’autres de ces expérimentations techniques dont il était friand, et qui l’amenèrent à de fructueuses collaborations avec les plus grands magazines de l’époque.
Man Ray, À gauche: “La mode au Congo” ; à droite : “Mode (Untitled)”, 1937 - 1980 et 1930 - 1981
Coll. particulière, Fondazione Marconi, Milan • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2019
« Avec le surréalisme, les passerelles entre le monde de l’art et celui de la couture vont se multiplier et décloisonner les disciplines. »
Claude Miglietti
« Man Ray était un technicien hors pair qui prétendait être paresseux mais travaillait vraiment et maîtrisait parfaitement son médium, qu’il mettait au service d’une esthétique propre », rapporte Alain Sayag. Parmi la soixantaine de revues exposées, on repère ici une surimpression, là une solarisation, plus loin un rayogramme : l’exercice de la photographie de mode, commencé dès ses débuts à Paris, dans les années 1920, est un terrain de jeu pour Man Ray qui donne libre cours à sa créativité, avec la confiance de grands directeurs artistiques (Alexey Brodovitch chez Harper’s Bazaar ou Lucien Vogel chez Vogue).
Man Ray, Photographie de mode, Vers 1935
Tirage original d’une photographie de Man Ray.Collection du Musée Cantini – Marseille
Épreuve gélatino-argentique, surimpression • 10,5 × 7,5cm • Coll. particulière • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2019
« Avec le surréalisme, les passerelles entre le monde de l’art et celui de la couture vont se multiplier et décloisonner les disciplines », explique Claude Miglietti, conservatrice du musée Cantini et commissaire de l’exposition, citant la collaboration de Salvador Dalí et Gabrielle Chanel, celle de René Magritte avec la maison de couture belge Norine ou encore les portraits que Man Ray réalisa pour Elsa Schiaparelli. En mai 1926, Vogue publie Noire et blanche, fameux portrait de Kiki de Montparnasse, alors compagne de Man Ray, tenant un masque de danse Baoulé près de son beau visage aux yeux clos. En 1937, un portrait de la mannequin Sonia Colmer, vêtue d’une éblouissante robe du soir en plissé argent Madeleine Vionnet, assise dans une brouette et saisie en plongée, se retrouve en couverture du dixième numéro de la revue surréaliste Minotaure. Et c’est inspiré par la mode, encore, que Man Ray assemble des mannequins pour l’Exposition internationale du surréalisme à Paris l’année suivante.
Man Ray, Noire et blanche, portrait de Kiki de Montparnasse tenant un masque Baoulé, 1926
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2019
Man Ray abandonne d’ailleurs l’appareil photo en même temps qu’il met fin à sa (courte) carrière de photographe de mode, en 1938 – il ne reviendra qu’exceptionnellement à ce médium. Avouant lui-même être plus attiré par les modèles que par leurs robes, celui que Jean Cocteau appelait le « poète de la chambre noire » aura néanmoins été le témoin du bouillonnement mondain et des mutations vestimentaires de son époque. De la « garçonne » des années 1920 aux « femmes épanouies » des années 1930 arborant des tenues sophistiquées, ces évolutions stylistiques font d’ailleurs actuellement l’objet d’une exposition parallèle au château Borely.
Si cette double exposition a été inspirée, selon ses commissaires, par le succès croissant des expositions de mode et de photo, elle prouve – s’il en était encore besoin – le talent d’un artiste qui aurait certes préféré qu’on se souvienne de lui comme peintre, mais dont l’œuvre photographique continue d’être une source de découvertes.
Man Ray, photographe de mode
Du 8 novembre 2019 au 8 mars 2020
Musée Cantini • 19 Rue Grignan • 13006 Marseille
musees.marseille.fr
La mode au temps de Man Ray
Du 8 novembre 2019 au 8 mars 2020
Château Borély – Musée des arts décoratifs, de la faïence et de la mode • 132 Avenue Clot Bey • 13008 Marseille
musees.marseille.fr
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