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Pablo Picasso, Le Retour du baptême d’après Le Nain, automne 1917
Huile sur toile • Coll.Musée national Picasso-Paris. Dation Pablo Picasso, 1979 • © Succession Picasso 2021 © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau
C’est une histoire de monstres, au sens étymologique du terme (de monstrare, montrer en latin). Ils sont deux. Un exposant : le Louvre, temple de l’art classique. Un exposé : Pablo Picasso (1881–1973), maître de la modernité. Leurs destins sont beaucoup plus intriqués qu’on ne pourrait l’imaginer. C’est ce que démontre actuellement l’annexe lensoise du plus grand musée du monde. Fait prodigieux (monstrum, en latin) : l’exposition qui leur est consacrée rassemble plus de 450 œuvres (peintures, sculptures, céramiques, dessins, gravures, et documents d’archives) et se présente sous la forme de deux parcours, eux aussi entremêlés.
D’emblée, une sélection de cartes postales évoque les premières visites du peintre espagnol au musée, dès 1900. Repère temporel qui en annonce quantité d’autres, de son installation à Paris en 1904 à l’exposition qui mettait quatre de ses toiles en regard avec Le Nain, Watteau, Chardin et Ingres, en 2015. À une approche chronologique retraçant le chassé-croisé (riche et parfois tumultueux) de l’artiste et de l’institution, répond une reconstitution, salle par salle, des départements du Louvre qui ont le plus marqué, voire nourri, Picasso.
Pierre Colacicco (Le Figaro), Exposition « Hommage à Picasso » dans la Grande Galerie du Louvre, 1971
30,5 × 24 cm • © DR
« Certaines pièces se ressemblent tellement que nous avons parfois nous-même du mal à nous y retrouver. »
Dimitri Salmon
Cette enfilade de galeries propose des rapprochements formels nous plongeant aux sources de l’art du génie espagnol. L’un concerne une étude pour les Demoiselles d’Avignon (1907) et des têtes ibères du Cerro de los Santos (3e siècle avant J.-C.), qui ont en commun des expressions relativement figées. Certains autoportraits de Picasso évoquent, par leur expressivité et leur orientation de trois-quarts, ce que l’on appelle les « portraits du Fayoum », peintures funéraires destinées à parer le visage d’une momie. « Certaines pièces se ressemblent tellement que nous avons parfois nous-même du mal à nous y retrouver », avoue Dimitri Salmon, collaborateur scientifique au département des peintures du Louvre, en pointant dans la direction de trois vases presque identiques, quoique de motifs, de couleurs et de dimensions différentes.
À gauche, “L’Enlèvement des Sabines” (1637) par Nicolas Poussin ; à droite, “L’Enlèvement des Sabines” (1962) par Pablo Picasso
À gauche : © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec / À droite : © Succession Picasso 2021 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Bahier / Philippe Migeat
Citation plus directe, la copie permet à Picasso de se hisser au rang des grands maîtres, parmi lesquels Velásquez, Poussin, Boucher, Chardin, Delacroix… Son choix se portant avant tout sur ceux qui incarnaient la modernité en leur temps. En 1944, l’artiste propose un Triomphe de Pan plus schématique, plus coloré que celui de Poussin. Dans les années 1960, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet (alors exposé au Louvre) lui inspire des huiles, des gravures et dessins de formats variés… autant d’essais, d’ébauches, de variations qui témoignent d’un désir inlassable de perfectionnement.
Sculpture ibérique tête masculine ; volée par Géry Piéret en 1907, 3e siècle avant J.-C
Calcaire • 20 × 17,5 × 13 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris, département des Antiquités orientales • © RMN-Grand Palais (musée d’Archéologie nationale) / Franck Raux
Visiteur inspiré, Picasso s’incline devant les trésors du Louvre. Et, en tant que collectionneur, rivalise presque parfois avec l’institution… En témoigne l’épisode devenu célèbre des statuettes ibériques : au début des années 1900, le peintre achète une petite tête masculine du 3e siècle avant J.-C. qu’il ignore avoir été dérobée au Louvre par l’ancien secrétaire d’Apollinaire, Géry Piéret. Lorsque ce dernier est mis en cause dans l’affaire du vol de la Joconde en 1911, l’artiste affolé finit – après avoir lui-même été suspecté aux côtés de Guillaume Apollinaire – par restituer la précieuse sculpture. Vingt-quatre ans plus tard, le musée fait l’acquisition d’une paire de chenets de cheminée du XVIIIe siècle que l’artiste souhaitait également s’offrir ! Ces deux chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, dont l’un figure dans l’exposition, reflètent un intérêt croissant pour les objets d’art chez Picasso, qui finira par convoiter les mêmes pièces que certains experts.
Au Louvre, pourtant, Picasso divise. Si les conservateurs Georges Bazin et René Huyghe reconnaissent son brio, ils lui reprochent une fâcheuse tendance à défigurer ses modèles… En 1937, le musée du Jeu de Paume, accolé au Louvre, propose à l’État d’acheter sa Nature morte avec pichet et pain (1921). Résultat : le Conseil Artistique des musées nationaux, réuni pour en débattre, suscite de violentes réactions dont la presse se fera l’écho, jusqu’à New York ! À l’inverse, le directeur des musées de France, ancien conservateur du Louvre, Georges Salles apprécie l’artiste au point de le collectionner : parmi sa vingtaine de Picasso, la très déstructurée Femme au chapeau (1935), présenté à Lens. Pourquoi, malgré son admiration pour le maître espagnol, demandera-t-il en 1953 à Georges Braque de peindre un plafond de l’aile Sully ? Mystère…
Pablo Picasso, Portrait de M. Gustave Coquiot, 1901
Huile sur toile • 100 × 81 cm • Coll. Musée national Picasso – Paris, Paris, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne • © Succession Picasso 2021 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Béatrice Hatala
Il faut attendre 1933 pour voir enfin un tableau de Picasso pénétrer dans l’enceinte du musée…
Il faut attendre 1933 pour voir enfin un tableau de Picasso pénétrer, quoique momentanément, dans l’enceinte du musée. Il s’agit du portrait du critique d’art Gustave Coquiot [ill. ci-dessus], première œuvre achetée pour les collections publiques françaises. En 1947, les maîtres espagnols de la galerie Mollien se voient confrontés aux dix œuvres offertes par l’artiste au musée national d’art Moderne. Vingt ans après, un dialogue s’opère entre sept toiles du maître et ses contemporains, dans le Salon Carré. En 1971, le Président Georges Pompidou exige qu’un hommage lui soit rendu, dans la grande Grande Galerie, à l’occasion de ses 90 ans. Ainsi, petit à petit, Picasso s’est fait sa place au Louvre. C’est là que furent, notamment, conservées ses collections personnelles (Renoir, Cézanne, Rousseau, Braque, Matisse…) après sa mort, en attendant l’ouverture du musée parisien qui porte désormais son nom dans le Marais.
Les Louvre de Pablo Picasso
Du 13 octobre 2021 au 6 février 2022
Musée du Louvre-Lens • 99 Rue Paul Bert • 62300 Lens
www.louvrelens.fr
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