Article réservé aux abonnés
Rodin et Picasso, “L’Homme qui marche” et “Homme nu tendant un bras”, 1899 et 1898-1900
Plâtre et dessin à la plume, encre brune • 85,5 × 60 × 27,5 cm et 14 × 11,5 cm • Coll. musée Rodin, Paris et Coll. musée national Picasso-Paris • © Agence photographique du musée Rodin / Jérôme Manoukian et © RMN-GP / Adrien Didierjean © Succession Picasso, Paris 2021
Rodin et Picasso, “Homme au nez cassé” et “Tête de picador au nez cassé”, 1875 et 1903, fonte 1960
Gueules cassées
Au cours de l’hiver 1863, le jeune Rodin – il a alors 23 ans – travaille sur le portrait d’un vieil homme miséreux du quartier Saint-Marcel, connu sous le nom de « Bibi ». Il en accentue les traits et s’applique à rendre le nez cassé et les rides profondes du front. Il fait si froid dans l’atelier du sculpteur que la terre se brise en gelant : l’arrière de la tête se détache, transformant le buste en masque. Rodin tente de le présenter tel quel au Salon de 1865, mais il est refusé par le jury. Ce bronze n’a été fondu que plus tard, alors que le maître avait fini par faire entendre la notion de fragment. En 1903, Picasso – 21 ans – est de retour à Barcelone après deux séjours parisiens. L’art de Rodin est alors un sujet très débattu dans les milieux artistiques barcelonais, et Tête de picador au nez cassé fait sans aucun doute référence à l’œuvre du maître. Picasso assume la forme du masque, reprend le nez cassé et l’expressionnisme rodinien. Les deux œuvres dégagent le même sentiment d’effondrement et de naufrage, typique, par ailleurs, de la période bleue de Picasso. C’est une des rares citations directes que Picasso fera de Rodin.
Bronze et bronze • 14,4 × 6,4 × 7,8 cm et 19,1 cm de haut • Coll. musée Rodin, Paris et Coll. particulière. • © Musée Rodin / Photo Christian Baraja et © Christie’s Images / Bridgeman Images © Succession Picasso, Paris 2021
Rodin et Picasso, “Nu féminin debout dans un vase antique tubulaire” et “Verre d’absinthe”, 1895-1910 et 1914
Verres recyclés
En 1914, Picasso modèle en cire un petit verre d’absinthe, auquel il fixe une cuillère et un morceau de sucre. De ce prototype, il tire six épreuves en bronze qu’il peint de différentes couleurs. Le Verre d’absinthe joue sur trois niveaux de réalité : un verre modelé par la main de l’artiste, une cuillère réelle en argent et l’imitation en fac-similé d’un morceau de sucre. L’introduction d’un objet manufacturé vise à tourner en dérision le simple « savoir-imiter » et pose la question du « métier » de l’artiste. Quinze ans plus tôt, les intentions de Rodin étaient tout autres lorsqu’il puisait dans sa collection de vases antiques pour les fusionner avec ses propres figures en plâtre, créant des œuvres qui entremêlaient passé et présent. L’hybride, la métamorphose sont au cœur des mythes antiques tels qu’ils ont été transcrits par Ovide ou Apulée, auteurs dont Rodin est un lecteur assidu. Le vase n’est alors utilisé ni pour accroître l’effet illusionniste, ni comme réflexion intellectuelle sur les différents niveaux de réalité, mais pour nous dire son amour de l’Antiquité et sa volonté d’en être l’héritier. Ainsi, deux cheminements intellectuels différents peuvent aboutir à une même technique et, dès lors, il importe peu que Picasso ait vu ou non les objets de Rodin.
Plâtre et terre cuite et bronze peint • 47,5 × 20,7 × 14 cm et 21 × 14 × 7 cm • Coll. musée Rodin, Paris et Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte, Madrid / prêt temporaire au Museo Picasso Málaga. • © Musée Rodin / Photo Christian Baraja et © FABA Foto : Hugard & Vanoverschelde Photography © Succession Picasso, Paris 2021
Rodin et Picasso, “Le Baiser” et “Le Baiser”, 1881-1882, 26 octobre 1969
Préludes
Le Baiser est l’une des œuvres les plus célèbres de Rodin. Le groupe devait figurer sur La Porte de l’Enfer, mais l’artiste l’en retira, car cette représentation du bonheur était en contradiction avec le sujet de la Porte. Tout est douceur dans cette transcription de la fusion des corps : le blanc onctueux du plâtre, les bras qui s’enlacent, la pression des mains de l’homme sur les hanches de la femme. La composition en spirale, pyramidale et dynamique, conduit le regard jusqu’aux deux visages qui se dérobent dans la plupart des angles de vue. Point de dérobade chez Picasso : le réalisme cru de son Baiser dit à la fois la place qu’a occupée la passion physique dans sa vie et la nostalgie d’un vieillard qui a fêté ses 88 ans la veille de la création de son tableau. Il cadre les amants dans un gros plan cinématographique et confond les visages jusqu’à n’en faire qu’un, sur lequel les courbes douces se mêlent dans d’infinis replis. Si l’homme domine la femme, l’égalité du traitement graphique des nez, des bouches, des yeux, de la barbe et des cheveux dit le désir partagé et dévorant. Seules lignes droites, les rayures bleues du fond évoquent tout à la fois le ciel et la prison.
Marbre de Carrare et huile sur toile • 181,5 × 112,5 × 117 cm et 97 × 130 cm • Coll. musée Rodin, Paris et Coll. musée national Picasso-Paris • © musée Rodin / Photo Hervé Lewandowski et © RMN-GP / Adrien Didierjean © Succession Picasso, Paris 2021
Rodin et Picasso, “Iris, messagère des dieux” et “L’Acrobate bleu”, 1895 et 1929
En apesanteur
De la rapidité d’Iris dépend la résolution des conflits entre les dieux. Elle partage avec l’artiste de cirque le devoir de défier la pesanteur avec agilité. Comment faire d’une figure un concentré de dynamisme et de légèreté ? Rodin vainc le poids du bronze en supprimant la tête et le bras gauche de sa ronde-bosse et fait du sexe le point central de l’équilibre de la composition. Aérienne et dynamique, l’œuvre suggère les mouvements de danse du sulfureux French Cancan et diffuse le même parfum de scandale. Picasso, quant à lui, dénie tout volume à son saltimbanque en faisant le choix de l’aplat. Le bleu, couleur du ciel, participe du côté aérien. L’anatomie est déformée, mais c’est bien un corps humain : deux bras, deux jambes et un cou portant une tête sont attachés à une double protubérance comme les rayons d’une roue à son moyeu. Les traits de fusain qu’il a tracés pour la mise en place ont été gommés, mais ils restent visibles, comme autant de traces des positions immédiatement antérieures, traces du temps nécessaire au mouvement.
Bronze et fusain, huile sur toile • 102 × 88 × 65 cm et 162 × 130 cm • Coll. musée Rodin, Paris et Coll. musée national Picasso-Pari • © musée Rodin / Photo Hervé Lewandowski et © RMN-GP / Mathieu Rabeau © Succession Picasso, Paris 2021
Picasso et Rodin, “Figure : projet pour un monument à Guillaume Apollinaire” et “Balzac”, 1928 et 1897
Monuments littéraires
À première vue, la silhouette massive du Balzac et l’entrelacs arachnéen du Monument à Apollinaire n’ont rien en commun. Pourtant, jamais œuvres n’ont eu un destin et des significations si semblables. Commandés par l’intermédiaire de souscriptions à trente ans d’intervalle (respectivement en 1891 par la Société des gens de lettres et en 1921 par la Société des amis de Guillaume Appolinaire), ces deux hommages posthumes à des personnalités littéraires furent refusés par leurs commanditaires, lesquels n’avaient pas compris à quel point les deux sculptures incarnaient non seulement l’essence même des œuvres des deux écrivains mais, au-delà, la créativité de leurs auteurs. Enveloppé de sa robe de chambre informe, le Balzac de Rodin évoque la puissance du créateur inspiré, dont le regard domine le monde – celui de la colossale Comédie humaine comme celui, tout aussi considérable, du sculpteur démiurge. Picasso, quant à lui, réalise un hymne au vide et à la transparence, comme un calligramme dans l’espace. Ce faisant, il répond à l’Oiseau du Bénin, son double dans le recueil de contes d’Apollinaire Le Poète assassiné, par « une profonde statue en rien, comme la poésie et la gloire ».
Fil de fer, tôle et variante de l’étude finale avec cravate et amorce de capuchon sur l’épaule gauche, plâtre • 59,5 × 13 × 32 cm et 109,5 × 49,5 × 39 cm. • Coll. musée national Picasso-Paris et Coll. musée Rodin, Paris • © RMN-GP / Adrien Didierjean © Succession Picasso, Paris 2021 et © Musée Rodin / Photo Christian Baraja
Picasso / Rodin au musée Rodin
Du 9 février 2021 au 2 janvier 2022
Musée Rodin • 77 rue de Varenne • 75007 Paris
www.musee-rodin.fr
Article extrait de notre hors-série "Picasso-Rodin", à paraître prochainement.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Marche avant
L’Homme qui marche résulte de l’assemblage de deux études – un torse et des jambes – que Rodin modela une dizaine d’années auparavant pour son Saint Jean-Baptiste. Le titre choisi tire vers l’universel, tandis que la mutilation élimine tout ce qui n’est pas essentiel. La pose – les deux pieds ancrés dans le sol, jambes écartées et torse légèrement désaxé vers la gauche – est impossible à tenir sur un plan anatomique, mais, en cette fin de siècle où s’invente le cinéma, elle suggère admirablement bien la continuité d’un mouvement par la synthèse de plusieurs moments. Picasso, qui a pu observer la sculpture de Rodin au pavillon de l’Alma, où elle était présentée à l’exposition de 1900, semble en restituer le souvenir dans ce petit dessin griffonné au dos d’une enveloppe. Il en reprend l’écartement des jambes et le pied gauche perpendiculaire à l’axe du personnage. En renonçant au corps fragmentaire, il rééquilibre le personnage tout en lui conférant une certaine autorité avec son bras droit tendu. Le dessin, que les deux artistes pratiquaient intensément, est le vecteur de leur compréhension du monde.