Louvre Abu Dhabi, le premier musée universel !
Louvre Abu Dhabi, le premier musée universel !
Inauguré le 8 novembre, le Louvre Abu Dhabi propose à ses visiteurs une ambitieuse rencontre entre toutes les cultures du monde. Ce propos érudit et lumineux sur l’universalité des civilisations, serti dans un joyau architectural, fait déjà de ce jeune musée une icône.
Inauguré le 8 novembre, le Louvre Abu Dhabi propose à ses visiteurs une ambitieuse rencontre entre toutes les cultures du monde. Ce propos érudit et lumineux sur l’universalité des civilisations, serti dans un joyau architectural, fait déjà de ce jeune musée une icône.
Reportage
Le pari muséal du Louvre Abu Dhabi
Louvre Abu Dhabi
Photo Courtesy Mohamed Somji
Peu de voyageurs le savaient, mais le vol assurant la liaison Paris-Abu Dhabi dans la nuit du 30 au 31 octobre comptait parmi ses passagers un hôte d’exception. Une mystérieuse inconnue, toujours aussi fascinante cinq cents ans après sa naissance par la grâce du plus illustre des génies de la Renaissance. Joyaux du Louvre, la Belle Ferronnière, peinte par Léonard de Vinci entre 1495 et 1497, a volé dans le plus grand secret pour rejoindre l’émirat du golfe Arabo-Persique, où elle séjournera une année. Après un examen minutieux en présence d’experts dépêchés sur place et de quelques privilégiés, le tableau fut accroché au terme d’un cérémonial solennel et émouvant. Quelques jours plus tard, le 8 novembre, un brillant aréopage de chefs d’État des pays arabes accompagnant le président de la République française Emmanuel Macron allaient défiler et prendre la pose devant elle, lors de l’inauguration officielle de ce singulier musée aux ambitions universelles. À défaut de l’intouchable Joconde – dont le prêt n’aurait pas été demandé –, la Belle Ferronnière sera désormais le symbole de l’immense effort consenti par la France pour partager ses chefs-d’œuvre… moyennant 1 milliard d’euros, montant stipulé par l’accord intergouvernemental de 2007 entérinant la création du musée.
Autour de la Belle Ferronnière
Cheikh Mohammed ben Zayed Al-Nahyan, le roi du Maroc Mohammed VI, Emmanuel et Brigitte Macron, le roi du Bahreïn Hamed ben Issa Al-Khalifa et le président afghan Ashraf Ghani posent devant la Belle Ferronnière de Léonard de Vinci, œuvre emblématique du Louvre. Tout un symbole.
© H Fanthomme / Paris Match / Scoop. © Ludovic Marin / AFP
Si le tableau de Léonard est le plus précieux d’entre eux, il n’est que l’un des nombreux chefs-d’œuvre prêtés exceptionnellement à ce tout nouveau musée érigé à Abu Dhabi grâce à l’expertise des institutions muséales françaises. Inventé de toutes pièces il y a dix ans, ce Louvre Abu Dhabi inscrit désormais dans la pierre les ambitions diplomatico-culturelles de la famille régnante des Al-Nahyan, propriétaire de la majorité des réserves en hydrocarbures des Émirats arabes unis, État créé en 1971 et dont Abu Dhabi est la capitale. Dès 2005, le jeune prince héritier, cheikh Mohammed ben Zayed – aujourd’hui tout puissant dans l’émirat –, soucieux de l’ère de l’après-pétrole pour son pays, nourrit l’ambition de faire bâtir un quartier culturel par une poignée de stars architectes.
Le Français Jean Nouvel, tout d’abord, se voit confier un musée des Beaux-Arts, tandis qu’un Guggenheim dessiné par Frank Gehry, un musée national signé Norman Foster et un musée maritime de Tadao Ando doivent aussi voir le jour. L’endroit choisi pour les accueillir porte un nom riche de promesses : Saadiyat, « lieu de la félicité », une île située à 500 mètres au large de la capitale, désormais reliée à la terre ferme par deux ponts et sur laquelle quelques rares privilégiés pouvaient auparavant profiter de belles plages sauvages.
Plus qu’un musée, « une agora »
Aujourd’hui, le Louvre Abu Dhabi est le premier à sortir de terre – les autres chantiers n’ont toujours pas démarré, le British Museum de Londres, lui aussi sollicité pour son expertise, ayant même abandonné l’affaire. Les taxis ne savent pas encore bien le situer, il est assez discret dans le paysage, où les buildings ont surgi de façon anarchique, mais il marquera indéniablement l’histoire de l’émirat et des musées en général. Sur la corniche qui longe la ville, des bannières invitent à se rendre dans ce lieu pensé par son architecte Jean Nouvel comme « un quartier plutôt qu’un bâtiment », une « agora où l’on vient et revient », « métaphore de la ville arabe » avec ses volumes blancs en fibre de béton que le sable apporté par le vent rend encore plus éclatants. Posé sur l’eau comme par magie, l’ensemble est couvert d’un dôme, prouesse technique constituée de milliers d’étoiles, au travers duquel la lumière se glisse, modelant les espaces ouverts sur la ville et la mer. L’effet est saisissant.
Vue du musée
Espace époustouflant, le grand vestibule accueille des trésors de l’humanité présentés dans des vitrines épousant les lignes d’une ancienne carte marine des Émirats.
© H Fanthomme / Paris Match / Scoop
Sous la coupole du Louvre Abu Dhabi, les rais de lumière se meuvent au gré du temps, du vent et de l’eau partout omniprésente, conférant à l’ensemble un aspect irréel et onirique. À l’intérieur, 600 œuvres de toutes époques et cultures confondues se déploient sur 6 000 m2 en une cinquantaine de salles, toutes différentes, pour dérouler un récit global de l’humanité, une histoire universelle de l’homme. En préambule, la première salle promet une scénographie d’exception : au sol de cet immense espace immaculé, des lignes reproduisent le trait de côte d’Abu Dhabi tel que figuré sur une ancienne carte marine. Y ont été ajoutés les noms des villes d’où sont originaires les pièces exposées… La salle confronte ainsi des œuvres que rien ne prédestinait à se croiser un jour, comme ces trois masques funéraires en or du Pérou, de Chine et de Syrie dont les similitudes sont troublantes, ou ces figures de maternité : Isis de bronze allaitant du VIIe siècle avant notre ère, Vierge à l’Enfant médiévale, figure maternelle phemba du Congo.
Vue d’une des vitrines du musée
Une Vierge à l’Enfant en ivoire (France, vers 1320), la déesse égyptienne Isis (vers 800–400 av. J.-C.) et une statuette phemba de culture yombe du XIXe siècle (République démocratique du Congo). Trois œuvres, une même image universelle : celle de la maternité.
© Louvre Abu Dhabi, Photo Marc Domage
Il s’agit de montrer « ce qu’il y a de commun aux hommes », souligne Jean-François Charnier, directeur de France-Muséums (l’agence chargée de mettre sur pied le projet) pour justifier cette stupéfiante métaphore du musée. Essentiellement visuelle, toute la démonstration du Louvre Abu Dhabi, souvent spectaculaire, s’appuie ainsi sur ce type de rencontres aussi fortuites que sensationnelles. Bousculant la tradition, le parcours joue sur ce mode de décloisonnement selon un fil chronologique organisé en douze grands chapitres, où la qualité des pièces le dispute à l’élégante sobriété de la muséographie.
Vue d’une des salles consacrées à l’Antiquité
Deux figures imposantes racontent à elles seules la formation des premiers États en Mésopotamie et en Égypte : un Gudea, prince de Lagash, en pierre noire (2120 av. J.-C.), de profil sur la gauche, et le pharaon Ramsès II (1279–1213), de face.
© H Fanthomme / Paris Match / Scoop
Le premier évoque la naissance des villages au Proche-Orient, en Chine et en Amérique centrale, avant de laisser place au récit de la constitution des premiers royaumes puis des grands empires, sillonnant les routes de la découverte du monde, faisant pénétrer le visiteur dans les cours fastueuses des princes mécènes. Mésopotamie et Égypte ancienne dialoguent entre elles, tout comme les Mayas du Mexique et les Nok du Nigeria. Plus loin, un Christ sculpté du XVIe siècle fréquente un Bouddha et une divinité précolombienne, tandis que la Belle Ferronnière côtoie un mur de céramiques d’Iznik. Gauguin, quant à lui, retrouve les estampes japonaises qui l’ont tant inspiré, alors que le Fifre de Manet voisine avec une statue de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les chefs-d’œuvre sont pléthore mais le discours est avant tout anthropologique. « Ce n’est pas un musée des beaux-arts mais un musée des civilisations, martèle Jean-Luc Martinez, l’actuel président du Louvre. Il donne les clefs d’une culture, de manière essentiellement visuelle. » Au risque de la cacophonie ?
Une utopie et des défauts
Car si la démonstration fonctionne pour les salles relatives à l’Antiquité, le propos s’essouffle au fil de la chronologie. Autre écueil : mettre les œuvres au service d’un seul discours, au risque de passer à côté de leur matérialité, de leur essence même. Et c’est un Rodin plus sage qu’audacieux qui incarne l’artiste emblématique de l’Exposition universelle parisienne de 1900… à laquelle il n’avait pas été convié ! Un peu plus loin, on se demande ce que fait le Porte-bouteilles de Marcel Duchamp posé devant un Kandinsky et un Mondrian, eux aussi bien esseulés, ne permettant pas de saisir leur portée révolutionnaire… Et voici que l’on passe à côté de la grande histoire des avant-gardes du XXe siècle. Quant à la tragique Electric Chair d’Andy Warhol, elle flotte aux côtés de la sculpture mécanique d’un Tinguely. L’art contemporain, mal accroché, n’est pas mieux loti. Autour de l’immense tour de Babel bling bling d’Ai Weiwei qui accapare tout l’espace, les œuvres d’Omar Ba, Mounir Fatmi, Philippe Ramette ou Zhang Huan luttent entre elles sans cohérence.
Le Louvre Abu Dhabi est l’affirmation d’une utopie dont le maître mot est l’universalité.
Péché de jeunesse, sans doute, et ce musée tout neuf aura désormais une vie entière pour mûrir, et corriger ces quelques écarts. Car à force de vouloir mettre tout le monde d’accord, le parcours frôle parfois l’angélisme comme en témoigne ce chapitre épineux sur les religions où il est précisé que « le fait religieux est désormais un facteur qui unifie les sociétés et influence l’activité intellectuelle et artistique à l’échelle des continents ». L’actualité permet hélas ! d’en douter. Conçu dans un contexte géopolitique potentiellement explosif, le Louvre Abu Dhabi est, plus qu’un musée semble-t-il, l’affirmation d’une utopie dont le maître mot est l’universalité. Ce concept très français issu des Lumières, mis à la sauce de la mondialisation, a été porté par Henri Loyrette, l’ancien président du Louvre. Pour répondre au projet du « Louvre des sables » imposé par l’État dans le cadre de ce faramineux contrat (dont 400 millions pour la seule marque Louvre) qui suscita en 2006 tant de polémiques, Henri Loyrette s’était battu pour que l’établissement parisien et le corps de conservateurs restent aux manettes de l’opération (plutôt que les énarques qui gravitaient autour).
Ai Weiwei, Fountain Of Light, 2017
Au cœur des salles d’art contemporain à l’accrochage très décevant, l’artiste chinois Ai Weiwei a érigé une luxueuse tour de Babel (Fountain Of Light 2017). Il s’est inspiré du Monument à la Troisième Internationale de Tatline (1919–1920), symbole de la modernité et à la gloire du communisme, qui ne vit jamais le jour.
© Louvre Abu Dhabi, Photo Marc Domage
Pour que le Louvre ne se retrouve pas trop démuni face au caractère vertigineux de l’affaire, il fit entrer dans la danse d’autres institutions françaises (la BnF, le Centre Pompidou, Guimet, Orsay, le Quai Branly, le musée Rodin, Versailles) réunies au sein de l’agence France-Muséums, surveillée étroitement par Marc Ladreit de Lacharrière, l’habile grand mécène du Louvre et très politique patron de l’agence de notation financière Fimalac. Car comment créer ex nihilo un tel musée ? Pour répondre à la question, Henri Loyrette et Laurence des Cars (aujourd’hui à la tête du musée d’Orsay) vont se raccrocher aux valeurs intrinsèques du Louvre : l’universalité. « Abu Dhabi achète avec le Louvre la visibilité que procure le nom du musée le plus visité au monde. Mais il y a un processus en sens inverse également : la France trouve là un mode de légitimation de ses valeurs nées de la Révolution de 1789 et qu’elle a posées depuis comme universelles », analyse le politologue Alexandre Kazerouni dans un ouvrage récent très documenté replaçant l’épopée du musée émirati dans son contexte international (le Miroir des cheikhs, éd. PUF).
Penone, artiste préféré des oiseaux
D’un point de vue pratique, cette noble idée répond aussi – et de manière idéale – aux nécessités d’une collection inexistante et d’un accrochage appelé à être renouvelé, les prêts français (soit la moitié des œuvres exposées, l’autre étant propriété de l’émirat) n’ayant été consentis que pour dix ans. Pendant ce laps de temps, le musée devra enrichir ses collections, acheter des pièces équivalentes sur le marché de l’art. Une gageure, malgré un confortable budget d’acquisition de 40 millions d’euros annuels – celui du Louvre oscille entre 5 et 7 millions d’euros hors mécénat. Quand on évoque un possible conflit d’intérêts avec les musées français qui apportent leur expertise à l’émirat, Jean-Luc Martinez sourit : « Vous ne reprochez pas à vos enfants d’être beaux, non ? » En parallèle, l’institution se lance dans une politique de commandes publiques en choisissant, pour commencer, deux artistes dont le travail illustre au mieux la portée universelle de l’art.
Giuseppe Penone, Vue du musée, Germination, 2017
Jouant avec l’architecture de Jean Nouvel, l’arbre en bronze de Giuseppe Penone (Germination 2017) s’élève vers le ciel en réfléchissant la lumière grâce à ses feuilles-miroirs.
Bronze, Miroirs • © Louvre Abu Dhabi, Photo Roland Halbe.
Jenny Holzer a créé trois panneaux de pierre où ont été gravés de grands textes écrits dans différents alphabets, celui d’une tablette mésopotamienne d’argile (2 800 avant notre ère) sur le mythe de la création du monde, une citation d’Ibn Khaldûn, à l’origine de l’histoire en tant que science humaine, et des mots de Montaigne sur la tolérance au moment où la France était ravagée par les guerres de Religion. Giuseppe Penone, le chantre de l’arte povera a, quant à lui, imaginé des créations d’une absolue poésie, dont cet arbre monumental de bronze plus vrai que nature, à tel point que, à peine était-il installé, des oiseaux y avaient élu domicile. Intitulée Germination, l’œuvre souligne l’élan vital de cet établissement unique en son genre qui vient d’éclore au cœur du Moyen-Orient, contre vents et marées. L’élan vital et hautement symbolique de la beauté capable de fédérer toutes les cultures.
La ville-musée en chiffres
Surface totale du site : 97 000 m2
Espaces permanents : 6 400 m2
Espace d’expositions temporaires : 2 000 m2
Musée des enfants : 400 m2
Réserves : 6 000 m2
Auditorium : 420 m2
Le contrat à 1 milliard d’euros signé entre l’État Français et l’émirat d’Abu Dhabi en mars 2007 comprend :
400 millions pour la cession de la marque Louvre ;
190 millions pour le prêt des collections publiques françaises (sur dix ans) ;
195 millions pour les expositions temporaires ;
164 millions pour l’agence France-Muséums (AFM), agence de droit privé chargée de gérer l’ensemble, associant onze musées actionnaires.
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Avec son dôme aux milliers d’étoiles, Jean Nouvel a fait s’abattre une pluie de lumière sur le Louvre Abu Dhabi. Celle-ci se reflète dans l’eau et irradie les vastes espaces de ce grand rêve de musée devenu réalité.