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HOMMAGE

Pierre Soulages, à la lumière du noir

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Disparu ce mercredi à l’âge de 102 ans, Pierre Soulages (1919–2022) a exploré plus qu’aucun autre la lumière à travers le noir, « une couleur violente, mais qui incite pourtant à l’intériorisation ». À l’occasion de son centenaire célébré par le musée du Louvre et le musée Fabre en 2019, Beaux Arts revenait sur les origines de l’outrenoir.
Pierre Soulages dans son atelier parisien le 5 décembre 2002
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Pierre Soulages dans son atelier parisien le 5 décembre 2002

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© Raphaël Gaillarde / Gamma-Rapho

C’est un autre pays. Une terre qui ne verrait jamais le jour si ce n’est en ses solstices, ses épiphanies et ses nuits sans sommeil. Un territoire où le noir est roi, en ses plus irradiantes lumières. L’outrenoir est ce continent où Pierre Soulages a décidé de dériver depuis 1979. Maître du noir, il l’est depuis soixante-dix ans. Il fallait donc aller plus loin, vers une ténébreuse aurore boréale où le noir serait, enfin, un au-delà, plus qu’un être-là. C’est un jour de 1979, donc, que la conscience lui vient soudain de ce nouveau voyage nécessaire. Le peintre comprend alors qu’il travaillait non pas avec du noir, mais avec « la lumière réfléchie par la couleur noire. Le noir, je l’utilisais jusque-là en contraste, et puis tout a changé […]. Ce que l’on voit devant mes toiles, c’est de la lumière transformée, transmutée par le noir. Il s’agit d’une lumière qui vient du mur vers celui qui regarde. Du coup, l’espace de la toile n’est plus sur le mur, comme dans la peinture traditionnelle, ou derrière, comme dans une perspective. Il est devant. C’est une manière que la peinture a d’entretenir un rapport avec l’espace qui est différent. »

Pierre Soulages, Peinture 165 × 411 cm
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Pierre Soulages, Peinture 165 × 411 cm, 30 novembre 1988

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Polyptyque (quatre panneaux, 165 × 102 cm [chaque], superposés), huile sur toile • Coll. Mac/Val, Vitry-sur-Seine • © Photo François Walch. © ADAGP, Paris 2019

Dans ses toiles désormais immenses règne dès lors un noir des plus nobles, scintillant, crépitant, sans cesse remis sur le métier ; il faudrait le qualifier de mots inventés, tant il va au-delà de la non-couleur que l’on croit connaître. Écoutons Jacques Bellefroid quand il écrit, au sujet de son ami : « La couleur noire des toiles de Pierre Soulages est le surgissement d’une clarté lumineuse. […] Par le travail du peintre, son énergie, la patience de son idée fixe, le noir répand […] un éclat si fulgurant qu’il en devient plus proche du blanc total que de n’importe quelle autre couleur ou coloris. » Un noir magnétique qui attire vers lui les moindres rais de ses fausses ennemies les couleurs, qui d’un trait raye le monde et le révèle.

Pierre Soulages, Peinture 222 × 157 cm
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Pierre Soulages, Peinture 222 × 157 cm, 19 février 1991

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Dernière d’un ensemble de sept toiles de dimensions identiques. Soulages raconte que cette septième toile était entièrement lisse, mais qu’il a éprouvé le besoin de tracer ces trois lignes « vigoureusement avec un outil improvisé sur l’heure : une baguette de bois traînait dans l’atelier ». Deux lignes rappellent l’organisation des précédentes toiles, tandis que la troisième reprend l’inclinaison des stries des autres toiles.

Huile sur toile • Coll. privée • © Photo Jean-Louis Losi/© ADAGP, Paris 2019

De ces toiles, nul ne peut rendre image, tant leurs nuances sont fragiles et mouvantes ; nul livre ne saurait en rendre la touffeur. « Là, c’est la lumière qui émane du noir lui-même, et qui vibre, se module sous les yeux de celui qui regarde, qui voit naître et disparaître des formes. Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, « avant d’avoir vu le jour ». Ces notions d’origine sont profondément enfouies en nous. Est-ce pour ces raisons que le noir nous atteint si puissamment ? […] J’aime l’autorité du noir. C’est une couleur qui ne transige pas. Une couleur violente, mais qui incite pourtant à l’intériorisation. À la fois couleur et non-couleur. Quand la lumière s’y reflète, il la transforme, la transmute. Il ouvre un champ mental qui lui est propre. »

Mais partout ce même noir impérieux, qui force l’œil et le corps à être intensément là, présents à la sensation, submergés sous cette beauté charbonneuse, volcanique, rugueuse dans ses reflets.

Outrenoir, la plupart de ses toiles des années 1980 et 1990 le sont. Et pourtant, chacune propose d’infinies variations. Les polyptyques de 1985–1986 jouent avant tout des changements de point de vue, opposant surfaces lisses et striées ; ils invitent à les regarder de biais. Postérieurs d’une dizaine d’années, les autres polyptyques majeurs se composent d’horizontales, lignes droites et parallèles s’essayant à toutes les épaisseurs. Mais partout ce même noir impérieux, qui force l’œil et le corps à être intensément là, présents à la sensation, submergés sous cette beauté charbonneuse, volcanique, rugueuse dans ses reflets. Patients jusqu’à ce qu’advienne cette lumière sombre. Jusqu’à ce qu’enfin le miracle surgisse et que la toile s’entrouvre sur la profondeur de ses entrailles. Même si tout y est question de surface : de la manière dont brosses, lames et pinceaux, confectionnés par l’artiste même, creusent dans l’épaisseur de la peinture des sillons, des lames de fond, des stries, des reliefs, des plissures géologiques, sertis parfois d’aplats.

Pierre Soulages, Peinture 324 × 362 cm
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Pierre Soulages, Peinture 324 × 362 cm, 1986

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Polyptyque (quatre panneaux, 81 × 362 cm [chaque], superposés), huile sur toile • Coll. musée d’art moderne de la ville de Paris • © Roger-Viollet. © ADAGP, Paris 2019

« Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire »

Pierre Soulages

C’est de ce travail d’obscur labour que naît la lumière. Comme ses vitraux de Conques jouent, avec leur grain particulier et leur verre volontairement irrégulier, de l’iridescence, l’outrenoir de Soulages se bat malgré son caractère infiniment monochrome contre l’obscurantiste uniformité. C’est une opalescence troublée, bouleversante et bouleversée, qu’il cherche en ses ténèbres : l’écorce des choses. Le noir est là pour révéler et organiser la lumière, tactile, sensuelle ; la structurer en inattendus coups d’éclat. Une invite à se déplacer constamment comme en un paysage infiniment changeant dans la naissance d’une aube ou la tombée d’un crépuscule. « Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire », aime à dire le peintre. Pas d’échappatoire à la toile.

L’outrenoir est donc arrivé tard, avec l’âge de la retraite. Et pourtant, ses origines remontent peut-être à l’enfance. Pierres assommées de soleil, arbres effeuillés, objets brutalement antiques, émerveillement des peintures rupestres, hauts plateaux déserts et dépouillés : l’enfance de Soulages est bercée d’une rudesse âpre, d’une force primitive. C’est elle que l’on retrouve dans les toiles de l’outrenoir, sur lesquelles souffle un vent sans concession. Un jour, le petit Pierre, il avait alors 8 ans, dessinait à l’encre sur une feuille blanche. À une amie de sa sœur aînée qui lui demandait ce qu’il était en train de faire, il répondit, comme une évidence : « Un paysage de neige. » La jeune fille ne put s’empêcher de rire : « Un paysage de neige à l’encre noire ! » Pour Soulages, cette paradoxale évidence est déjà ancrée dans son esprit : « Ce que je voulais faire avec mon encre, souligne-t-il, c’était rendre le blanc du papier encore plus blanc, plus lumineux, comme la neige. C’est du moins l’explication que j’en donne maintenant. »

Pierre Soulages devant une de ses toiles (Peinture 324 ×  362 cm, 1985) lors de l’exposition au Centre Pompidou en 2009
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Pierre Soulages devant une de ses toiles (Peinture 324 × 362 cm, 1985) lors de l’exposition au Centre Pompidou en 2009

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© Jacky Naegelen/Hans Lucas

La peinture comme un « champ mental »… De Soulages qui aime à dire : « Il n’y a rien à raconter sur mon tableau, il y a à ressentir », rien d’étonnant à ce qu’il se soit retrouvé dans les lignes dures du nouveau roman défendu par Nathalie Sarraute ou Claude Simon : une même volonté d’aller entre les lignes, de dire les microconvulsions de la conscience, de faire le récit minimal du monde du dedans. Un même monologue intérieur. Bienvenue dans « l’ère du soupçon », où il convient de douter de ce que l’on voit même. Le spectateur devient sujet. Rappelons-le : dans son pays, l’Aveyron, Soulages veut dire « soleil agissant ».

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Soulages au Louvre

Du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020

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Soulages à Montpellier

Du 27 novembre 2019 au 19 janvier 2020

Retrouvez dans l’Encyclo : Pierre Soulages Abstraction lyrique

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