Article réservé aux abonnés
Anna-Eva Bergman, N°44-1980, 1980
acrylique et feuille de métal sur carton marouflé sur panneau de bois • 10,8 X 1,.8 cm • © Fondation Hartung - Bergman
« Les montagnes semblent transparentes, plus rien n’a d’épaisseur. Tout est comme une vision d’avenir, une possibilité encore pas réalisée. Si l’on veut peindre cela, il faut trouver l’expression qui suggère l’atmosphère, l’effet des couleurs. En aucune façon naturaliste. » Ces lignes écrites par Anna-Eva Bergman le 28 juin 1950, alors qu’elle longe les Îles Lofoten, témoignent de l’empreinte des voyages dans le nord de la Norvège sur la vision de l’artiste.
Anna-Eva Bergman et Hans Hartung à Leucate, 1929
© Fondation Hartung – Bergman
Anna-Eva Bergman naît en 1909 à Stockholm d’une mère norvégienne, dont elle garde la nationalité. Elle embrasse tôt la vocation artistique et, dans une formation qui la mène à Paris, rencontre Hans Hartung en 1929, pour l’épouser à Dresde la même année. La jeune peintre tâtonne. Elle est influencée par Otto Dix, mais regarde aussi du côté des maîtres anciens comme Titien et Rembrandt. Après quelques années d’une idylle enflammée et parfois explosive entre Dresde, la Provence, Paris, Berlin et aux Baléares (après l’accession d’Hitler au pouvoir), le couple divorce en 1937.
Anna-Eva rentre en Norvège, où elle se lie avec l’architecte Christian Lange dont elle épouse le fils Frithjof en 1944 – mariage rompu à son tour dix ans plus tard. Alors qu’elle a délaissé la peinture pour le dessin et l’écriture, Lange l’initie à la section d’or : Anna-Eva reprend les pinceaux.
Le véritable déclic arrive à l’été 1950. L’artiste embarque pour une expédition au Finnmark, comté à l’extrême nord de la Norvège, avec deux cents religieuses. Entre les séances de psaumes interminables, Anna-Eva savoure les instants de liberté sur le pont et s’imprègne des fjords, de la lumière et de l’air nordique. À terre, elle est atterrée par la condition de vie déplorable du peuple Sami et se lie d’amitié avec eux (une de ses toiles est installée dans le Parlement sami de Norvège depuis 2011 !).
Anna-Eva Bergman, N°35b-51 Komposisjon fra Citadellet, 1951
tempéra sur panneau de bois isorel • © Fondation Hartung - Bergman
Spirituelle, son abstraction n’est jamais religieuse.
De cette première expédition, Anna-Eva Bergman tire dès 1950 – 1951 un répertoire de formes composé d’îles, d’astres et de rochers, rappelant Paul Klee et Vassily Kandinsky. Spirituelle, son abstraction n’est jamais religieuse, comme l’affirme Emmanuelle Delapierre, directrice du musée des Beaux-Arts de Caen et commissaire de l’exposition « Passages » : « Anna-Eva Bergman entretient un lien métaphysique avec la nature, fondé sur l’immanence et non sur la transcendance ». L’artiste exploite des techniques ancestrales telles que la tempéra, l’encollage de feuilles d’or et d’argent, dans un langage actualisé.
Anna-Eva Bergman, N° 12–1967 Grand Finnmark rouge, 1967
vinylique et feuille de métal sur toile • 150 × 300 cm • © Fondation Hartung – Bergman
Une étrange solitude qui se traduit par l’épure de compositions aux lignes fortes, toujours construites sur le nombre d’or.
Dans les années 1950, elle rencontre le succès, à Oslo comme à Paris, où elle s’installe en 1953. La beauté de la vie résidant dans ses surprises, elle retrouve Hans Hartung avec qui elle fête le remariage en 1957. Ils ne se sépareront plus. Anna-Eva veut partager sa plus grande émotion avec Hans en voyageant avec lui au Finnmark en juin 1964. Ils passent leurs nuits sur le pont, « pour surtout ne rien perdre du soleil de minuit » et reviennent avec un millier de photographies et un nombre incalculable d’esquisses. Autant de prises de notes pour des travaux futurs.
Au-delà du cercle polaire, le jour n’est plus vraiment le jour et la nuit n’est plus vraiment la nuit… Une étrange solitude qui se traduit par l’épure de compositions aux lignes fortes, toujours construites sur le nombre d’or. Bergman poursuit la transparence des ciels qui l’obsède et, exploratrice de la matière picturale comme Hartung, en trouve l’équivalent par de fins glacis étalés sur la feuille d’argent. Entre le bleu et le noir, la frontière est incertaine.
Anna-Eva Bergman, Rollei 16 3-17, 1964, et Non titré, 1967
© Fondation Hartung - Bergman
Mais l’artiste explore aussi les tons plus vifs de l’automne et le noir hivernal, alors qu’elle n’a jamais vu le Finnmark qu’en été, comme le rappelle Christine Lamothe, spécialiste d’Anna-Eva Bergman à la Fondation Hartung-Bergman d’Antibes, et également commissaire de l’exposition de Caen : « Certes, elle a pu observer des aurores boréales en Norvège. Mais son travail s’appuie aussi sur l’imaginaire et des connaissances qui complètent le vécu ». En 1973, le couple Hartung-Bergman s’installe au Champ des Oliviers, propriété achetée à Antibes douze ans plus tôt, et qui accueille aujourd’hui leur Fondation.
Anna-Eva Bergman dans son atelier rue Cels, Paris, 1956
Archives de la Fondation Hartung – Bergman • © Fondation Hartung – Bergman
Dans les années 1970 et 1980, le Nord reste la source de nouvelles peintures pour Anna-Eva, qui peuvent s’étendre sur des panneaux de 3 mètres de long comme sur des formats d’une dizaine de centimètres de côté où « tient l’immensité du paysage », selon les mots de Christine Lamothe. Anna-Eva Bergman décède à l’hôpital de Grasse en 1987 après une vie consacrée à l’art, dont la Fondation à Antibes est le plus bel héritage et dont le leitmotiv tient dans cette ligne de journal : « Le vrai chemin qui mène au grand, au véritable, à l’art éternel, c’est la renonciation de soi ».
Passages : Anna-Eva Bergman
Du 14 novembre 2019 au 1 mars 2020
Musée des Beaux-Arts de Caen • Le Château • 14000 Caen
mba.caen.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique