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Décryptage

Ces artistes qui se mettent en scène

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Publié le , mis à jour le
Travestissement, performances extrêmes, autofiction… Faire de soi la matière même de sa création ouvre aux artistes un terrain de jeu sans limites, de Cindy Sherman à Marina Abramović en passant par Pierrick Sorin, à qui Nantes consacre une rétrospective. Tour d’horizon de ces pratiques à la première personne.
Grayson Perry Claire devant l’une de ses œuvres présentées dans l’exposition «Grayson Perry. Fitting In and Standing Out» au musée national d’Oslo, 2022
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Grayson Perry Claire devant l’une de ses œuvres présentées dans l’exposition «Grayson Perry. Fitting In and Standing Out» au musée national d’Oslo, 2022

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L’artiste interroge la notion de genre en incarnant Claire, son alter ego travesti, venue de son enfance. À l’époque, il se fit exclure de la maison familiale parce qu’il aimait s’habiller en fille

Photo Rune Hellestad / Corbis via Getty Images

« Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas. Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Ces mots imparables de Victor Hugo, parus en préface de ses Contemplations (1856), éclairent de façon opportune ces œuvres où les artistes se mettent en scène, faisant d’eux-mêmes la matière première de leur création. Performances jusqu’au-boutistes, autoportraits en travestis, sculptures à leur propre effigie, vidéos dont ils sont les héros – ou, plus souvent, les antihéros –, autofiction plastique, réappropriation grinçante, spectacles schizophréniques, les formes de cet art à la première personne sont multiples.

Déjouer les normes

Samuel Fosso, Le Rêve de mon grand-père
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Samuel Fosso, Le Rêve de mon grand-père, 2003

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« À travers ma photographie, j’ai interprété ce que mon grand-père voulait que je devienne : un guérisseur et un chef de village », explique le photographe, interprète et metteur en scène de ses images.

Photographie couleur • Coll. particulière • Courtesy Galerie Layr, Vienne et Galerie Clearing, Bruxelles © Samuel Fosso

Et l’on aurait tort de l’envisager comme l’expression d’un narcissisme forcené, d’un égocentrisme mal placé, là où il incarne avant tout une mise à nu, un abandon, une façon d’interroger, au-delà de son histoire intime, des questions d’ordre politique, les maux et tabous de la société, le rôle de l’artiste et son corollaire, le regard du spectateur. Tout cela sans négliger le plaisir de pouvoir changer de peau et de devenir les acteurs d’un scénario fait sur mesure.

« Je considère que mon corps est rattaché à d’autres individus, à la personne que j’incarne, afin de transcrire son histoire », déclarait le photographe Samuel Fosso lors de la rétrospective que lui a consacrée la Maison européenne de la photographie, à Paris, il y a deux ans. Les séries déployées le montraient dans des décors soignés sous les traits d’un gentleman golfeur, en « femme américaine libérée des années 1970 », en « chef (qui a vendu l’Afrique aux colons) », en bourgeoise, en pirate ou dans la peau du pape, déconstruisant image par image les normes identitaires.

Cindy Sherman, Untitled #648
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Cindy Sherman, Untitled #648, 2023

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Dans un style digne des portraits asymétriques de Picasso, l’image mélange photographie traditionnelle et techniques numériques de manipulation pour témoigner de la complexité du moi.

Photographie • Coll. particulière • © Cindy Sherman / Courtesy Hauser & Wirth, Londres

Éprouver par la parodie et le travestissement les stéréotypes sociaux, c’est ce que fait également dans ses photographies Cindy Sherman. Depuis près de cinquante ans, elle se glisse dans la peau de divers personnages (homme, clown, star de cinéma, femme battue, fatale ou ayant abusé de la chirurgie esthétique, personnalité politique), en forçant le trait, pour mettre en lumière les questions de genre et les clichés de la féminité.

Raconter les évolutions du corps

« Pourquoi devons-nous nous teindre les cheveux ? Pourquoi devons-nous utiliser du Botox ? Quel est le problème avec le fait de vieillir, qui est un processus naturel ? »

Martha Wilson

Des problématiques abordées dans la joie et la bonne humeur par des créateurs comme le duo Eva & Adele, autoproclamé jumeaux hermaphrodites du futur, qui arpentent les allées du monde artistique depuis 1989 le crâne rasé, ultra-maquillés et habillés de robes déclinant toutes les nuances de rose. Ou comme le plasticien et céramiste Grayson Perry, dont le double artistique, baptisé Claire, portant robe à col Claudine et chaussures vernies, se permet toutes les folies qui lui étaient interdites durant sa jeunesse [ill. en Une]. Avec cet alter ego, il fustige le sexisme ambiant et l’obligation faite aux hommes d’être viril, d’enfouir en permanence leur sensibilité. Dans une version plus baroque encore, juché sur d’immenses chaussures plateformes, Steven Cohen fait de son corps un objet scénographique pour explorer les marges sociales.

ORLAN, Self-hybridation Opéra de Pékin
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ORLAN, Self-hybridation Opéra de Pékin, 2014

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© ORLAN

Ces sujets autour du féminin-masculin, des injonctions faites aux femmes, innervent toute l’œuvre de Martha Wilson, de ses performances à ses photos. Dans sa dernière exposition, vue au Fonds régional d’art contemporain Sud à Marseille l’été dernier, elle aborde le vieillissement en accentuant ses rides au crayon dans des autoportraits sans concession. « La vieillesse est un sujet qui met les gens mal à l’aise et rend les femmes anxieuses », expliquait-elle dans une interview accordée à l’association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions), qui se consacre à écrire une histoire de l’art au féminin. « Pourquoi devons-nous nous teindre les cheveux ? Pourquoi devons-nous utiliser du Botox ? Quel est le problème avec le fait de vieillir, qui est un processus naturel ? » ORLAN, elle, n’a pas attendu la grande maturité pour aborder ces questions de front, en devenant non pas l’actrice mais le cobaye réel de ses propres expérimentations. Réalisées par des médecins sous sa direction, ses opérations de chirurgie esthétique ont été filmées, pour être ensuite retransmises dans une série de vidéos. Une façon radicale de passer au scalpel nos obsessions esthétiques contemporaines, le culte de la beauté parfaite et celui de la jeunesse éternelle.

Les gestes radicaux des actionnistes viennois

Marina Abramović & Ulay, Imponderabilia
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Marina Abramović & Ulay, Imponderabilia, 1977

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Les enfants terribles de la performance se montrent toujours nus à leurs débuts. Ici, à Bologne, ils se postent à la porte d’entrée de l’actuel musée d’Art moderne, obligeant les visiteurs à se frotter à eux pour entrer.

Performance filmée • 90 minutes • Courtesy the Marina Abramović Archives / © Adagp, Paris 2024

Depuis sa naissance dans les années 1960–1970, la performance a offert aux artistes un champ d’action extrême pour mettre en scène leur corps. Les actionnistes viennois (Otto Muehl, Hermann Nitsch, Günter Brus, Rudolf Schwarzkogler) ont fait œuvre de gestes radicaux, revisitant les rites sacrificiels antiques, simulant torture et assassinat dans un bain de sang, pour répondre au conservatisme autrichien d’une société amnésique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Au début des années 1970, Marina Abramović va encore plus loin. Avec sa variante du jeu du couteau (Rhythm 10), elle macule l’espace de son propre sang et inaugure une longue série d’actions spectaculaires où elle n’hésite pas à se mettre physiquement en danger. Dans la même décennie, Chris Burden, lui, se fait enfermer plusieurs jours dans un casier d’étudiant sans boire ni manger (Five Day Locker Piece), quand Gina Pane se plante des clous dans le bras et s’allonge sur une plaque de métal bouillante.

Lili Reynaud-Dewar, Salut, je m’appelle Lili et nous sommes plusieurs (Parade, Palais de Tokyo, automne 2022)
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Lili Reynaud-Dewar, Salut, je m’appelle Lili et nous sommes plusieurs (Parade, Palais de Tokyo, automne 2022), 2022

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Vidéo • © Adagp, Paris 2024

Plus récemment, en 2017, Abraham Poincheval défiait l’angoisse de la claustrophobie, emmuré plusieurs jours dans une capsule en pierre au Palais de Tokyo, équipé du strict minimum et d’une caméra diffusant en direct les images de son enfermement. Cet automne, l’institution parisienne accueillait Lili Reynaud-Dewar, qui, à l’inverse, en poussait les murs. L’artiste s’y montrait en train de danser en tenue d’Ève, filmée dans les espaces du musée, au milieu des différentes expositions l’ayant précédée (celles de Cyprien Gaillard et Miriam Cahn), avant d’inscrire des extraits de son journal intime sur les murs. Dans son projet Gruppo Petrolio, qu’elle définissait récemment dans nos colonnes comme un « film d’observation sur le désastre écologique en cours, contre la réindustrialisation et la remilitarisation, le tout emballé dans une comédie pleine de confusion », la plasticienne apparaît sous les traits de Lili, son double caricatural, activiste forcenée un peu trop portée sur la boisson. Elle a visiblement pris un malin plaisir à interpréter son double décadent en mêlant vie réelle et fiction.

L’autodérision comme parade à l’absurdité du monde

« Je ne sais pas ce que je préfère : être heureuse avec un homme ou faire une bonne exposition. »

Sophie Calle

Ce procédé de l’autofiction, Sophie Calle en a fait œuvre depuis ses débuts, octroyant à l’art des vertus thérapeutiques – pour elle et pour les autres – et faisant siens les mots de Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Avec le film No Sex Last Night et son installation Douleur exquise, elle exhibe ses amours déçues.

« Il est plus facile de faire un projet quand on souffre que quand on est heureux. Disons qu’en ce moment je vis une histoire d’amour heureuse avec un homme, et que je n’ai jamais parlé de lui, ni utilisé notre vie, racontait-elle lors d’une conférence à l’Université de Keiō, à Tokyo, en 1999. Je ne sais pas ce que je préfère : être heureuse avec un homme ou faire une bonne exposition. »

Gilles Barbier, Pion L’ancêtre
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Gilles Barbier, Pion L’ancêtre, 2012

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À travers son armée de sosies hyperréalistes – ici, un clone de l’artiste en homme de Cro-Magnon avec des tongs –, Gilles Barbier s’amuse des petits et grands travers de nos sociétés consuméristes.

Technique mixte, série des clones • 110 × 77 × 70cm • Coll. particulière, Allemagne • © Adagp, Paris 2024 / Photo D.R

L’autodérision comme parade à l’absurdité du monde, Pierrick Sorin, Peter Land et Gilles Barbier en sont les spécialistes. À travers des sculptures hyperréalistes à son effigie, Gilles Barbier se met dans des situations improbables pour souligner les perversions d’une société individualiste, les délires d’un consumérisme effréné et la voracité de systèmes qui nous poussent vers l’autodestruction. Peter Land, lui, s’amuse de la figure de l’idiotie et se filme en train de chuter inlassablement dans des petites vidéos tragicomiques. Sur un ton plus burlesque, façon cinéma de Méliès, Pierrick Sorin dirige une armada de clones dans les saynètes poétiques et facétieuses de son théâtre optique, petits avatars agités, maladroits, ahuris, obtenus grâce à des dispositifs holographiques.

Et si l’hologramme était le double idéal pour découvrir tous ces autres qui sommeillent en nous ? Dans ses projections holographiques, Dominique Gonzalez-Foerster interprète librement la célèbre formule de Rimbaud « Je est un autre », avec une grâce troublante, dérangeante, parfois profondément vibrante.

Pierrick Sorin, Chorégraphie aux savonnettes
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Pierrick Sorin, Chorégraphie aux savonnettes, 2014

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Attention, terrain glissant pour ces « mini-moi » qui nous racontent l’absurdité du quotidien.

Théâtre optique • Collection particulière, Paris • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2024 / Photo Pierrick Sorin

Ce fut le cas pour la pièce OPERA (QM.15), réalisée en 2016, où, en diva surgissant de l’obscurité auréolée d’une lumière rouge, elle offre une interprétation hypnotique de Maria Callas, dont la voix résonne dans les espaces, avant que son fantôme ne disparaisse, absorbé par les ténèbres. Se mettre en scène jusqu’à l’effacement, c’est ce que fait Liu Bolin. Surnommé l’homme invisible, le performeur et photographe se peint de la tête aux pieds pour se fondre tel un caméléon dans le paysage. Et incarner la figure de l’artiste qui met en scène sa propre dissolution pour révéler à autrui le monde qui l’entoure.

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