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Premier arrêt, Paris. Au musée Picasso, un nouveau cycle d’expositions est initié au sous-sol de l’hôtel Salé. L’idée ? Inviter des artistes contemporains à répondre au monstre sacré. C’est ORLAN (née en 1947) qui ouvre le bal, avec deux séries d’images récentes intitulées ORLAN s’hybride aux portraits des femmes de Picasso et Les Femmes qui pleurent sont en colère. Sont ici présents les ingrédients bien connus de ses recettes : une bonne dose d’autoportraits, un traitement numérique à la façon d’une opération chirurgicale qui lui permet de mêler ses traits à ceux des femmes peintes par Picasso, et surtout un goût prononcé pour la fureur, l’ensemble étant habité d’une colère très féministe. Car il s’agit pour l’artiste de mettre en lumière les « femmes de l’ombre : les inspiratrices, les modèles, les muses »… En se mettant à la place d’une Dora Maar sacrifiée par Picasso sur l’autel de son génie, ORLAN ne saurait être plus actuelle : impossible de ne pas songer au podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ? dont l’épisode « Picasso, séparer l’homme de l’artiste », diffusé en mai 2021, avait secoué le petit monde de l’art en racontant les travers toxiques du géant. ORLAN, 1 – Picasso, 0.
ORLAN s’hybride aux portraits des femmes de Picasso n°1 et n°2, 2019
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Ceysson & Bénétière
Orlan "Les femmes qui pleurent sont en colère"
Du 16 mai 2022 au 4 septembre 2022
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
Deuxième arrêt, Toulouse. Après la mini-expo de Paris, il est bon de se replonger dans la carrière tout entière de l’artiste aux Abattoirs. « On s’est fait la réflexion qu’on avait l’impression fausse de connaître ORLAN, nous explique Annabelle Ténèze, directrice du musée et co-commissaire de la rétrospective avec Julie Crenn. En réalité, elle a eu très peu d’expositions historiques qui reprennent l’ensemble de son travail. » Se redécouvrent donc, non sans plaisir, les premiers autoportraits que réalise ORLAN en 1965, à 18 ans tout juste. Nue, elle expérimente son « corps-sculpture » à travers une série de photographies en noir et blanc, et en fait le départ de réflexions aussi bien formelles que politiques. Il s’agit, littéralement, de « sortir du cadre »… en bois, sur lequel elle s’appuie pour sortir une jambe et sa tête. De « danser avec son ombre », le visage caché, les membres et les cheveux s’incarnant en formes plastiques. De se faire « batracien », de se « moquer du monde » en arborant un masque rieur… L’image la plus forte ? ORLAN accouche d’elle m’aime (1965) [ill. ci-dessou], soit une photo d’elle accouchant d’un mannequin en plastique – à moins que ce ne soit l’inverse. L’œuvre résonne douloureusement avec la récente interdiction d’avorter qui touche depuis quelques semaines des millions d’Étasuniennes, en questionnant avec virulence « la propriété du corps des femmes », souligne Annabelle Ténèze.
ORLAN, ORLAN accouche d’elle- m’aime, 1964
Coll. Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle, Paris • © Adagp, Paris, 2022 / Photo courtesy of the artist and Ceysson & Bénétière
ORLAN, ORLAN-CORPS brandit le liquide de rinçage de l’ensemble « Action ORLAN-CORPS ». MesuRage au Centre Georges Pompidou, 1977
Pour questionner l’espace public, ORLAN n’a pas hésité à risquer sa peau et à engager son être. L’historienne de l’art Émilie Bouvard le rappelle dans le catalogue de l’exposition toulousaine : « Il n’y a pas à voir pire colère que celle qui prend le temps de se déployer, de s’affirmer, d’être représentée. » Dès 1964, ORLAN imagine ainsi des actions Or-lent, et expérimente. Par exemple en marchant très lentement dans la rue, prolongeant la présence d’un corps féminin dans l’espace public, là où il est étiqueté « prostitué », là aussi où il est soumis à tous les risques. Puis, dès 1974, en utilisant son corps comme étalon pour mesurer des lieux ou des institutions, comme le Centre Pompidou, la place Saint-Pierre au Vatican ou la rue Chateaubriand à Nice. Comment ? En s’allongeant plusieurs fois sur le sol, jusqu’à compter la totalité des « ORLAN-corps » que mesure chaque espace. Pour chaque performance, elle porte une robe blanche qu’elle lave ensuite publiquement, « confirmant par ce geste qui est traditionnellement féminin que c’est bien un corps de femme qui mesure les institutions et l’espace public et qui « enrage ». »
ORLAN, Septième opération chirurgicale-performance à New York, dite « Omniprésence. Ambiance du bloc opératoire pendant la lecture du texte d’Eugénie Lemoine-Luccioni avec traduction en anglais et en langage des signes », 1993
tirage photographique • © Adagp, Paris, 2022 ; Courtesy de l’artiste et Ceysson & Bénétière
De celle qui a essayé de vendre son corps en morceaux sur un marché portugais en interrogeant « Est-ce que mon corps m’appartient réellement ? » (1976–1977), de celle aussi qui a vendu ses baisers (pas de petits bisous sages, nous rappelle-t-on, mais de véritables pelles avec la langue !) à la Fiac en 1977, le critique d’art Florian Gaité explique : « Sculptrice de sa propre existence, elle fait bien plus que se donner un style, elle se réalise comme forme de vie à part entière. » Comment ? En orchestrant neuf Opérations chirurgicales-performances, sortes d’autoportraits en temps réel, et la série des Self-Hybridations. Pour les premières, ORLAN met en scène des blocs opératoires, où elle va jusqu’à habiller le personnel médical et orner son lit de natures mortes débordantes de fruits. La chirurgie qu’elle subit alors manifeste selon le critique « un potentiel de transgression du corps propre qui n’a que faire de préserver son intégrité. » On pense au livre iconique du philosophe transsexuel Paul B. Preciado, Testo Junkie – Sexe, drogue et biopolitique (2008), récit stupéfiant de son « protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique » défiant les limites du corps et du genre. L’un comme l’autre ont travaillé et réfléchi à partir de leur corps, et défié leur prison de chair pour explorer d’autres manières d’être au monde. Fondamentalement queer, cet exercice périlleux a permis à ORLAN de révéler avec brutalité les violences infligées aux corps des femmes par la société actuelle, obnubilée par l’image. « Aujourd’hui, analyse Annabelle Ténèze, toutes les jeunes femmes veulent ressembler à la même image, avec les filtres Instagram par exemple. Ce que dit ORLAN, c’est « soyez beaux dans vos différences, devenez vous-mêmes ». Elle va à l’encontre de l’uniformisation de la beauté. » Ici encore, l’artiste est donc allée si loin, si fort, si tôt, que son travail ne souffre guère du passage des années. À voir, revoir, re-revoir.
ORLAN, Self-hybridation Opéra de Pékin, 2014
© ORLAN
Manifeste ORLAN. Corps et sculptures
Du 8 août 2022 au 28 août 2022
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
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