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Analyse

Pourquoi les artistes cultivent leurs jardins

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Publié le , mis à jour le
Deux expositions, à Metz et à Paris, s’intéressent aux relations qu’entretiennent les artistes avec les jardins. De la palette végétale de Monet à Giverny au paysage noir de Philippe Parreno, balade dans une nature aussi poétique que politique.
Peter Hutchinson, Berlin-Aruba
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Peter Hutchinson, Berlin-Aruba, 1992

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Les jardins sont par essence de grands voyageurs, envoyant leurs semences au gré des vents. Le pionnier du land art Peter Hutchinson met en scène ces périples à travers un collage où il greffe les cactées du jardin botanique de Berlin à ceux de l’île d’Aruba, en une hybridation parfaite…

Photographies couleur, craies grasses • 102 x 141 cm • Coll. Frac Limousin • © ADAGP, Paris

« C’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. » Ainsi Michel Foucault définissait-il le jardin. Ce printemps lui donne raison, qui voit nos musées s’agrémenter de mille fleurs. Au Grand Palais et au Centre Pompidou-Metz, deux expositions se penchent en effet sur la terre féconde et proposent des visions très différentes de cet univers clos qu’est le jardin. C’est là que l’homme joue et rejoue depuis le néolithique la partition de la nature ; là qu’il s’en est déclaré maître, qu’il a tenté de la dompter et de lui faire adopter raison. Telle est l’histoire dont s’empare au Grand Palais, de la Renaissance à nos jours, le commissaire Laurent Le Bon, en escapade depuis le musée Picasso, qu’il dirige. Avec la collaboration d’Hélène Meisel, Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou-Metz, pose quant à elle le regard plutôt sur « un lieu d’obsession, de greffes et d’hybridation, de singularité et de résistance, un espace où toutes les folies sont possibles », résume-t-elle, évoquant en ligne d’horizon les bosquets maniéristes italiens autant que le symbolisme décadent d’un Huysmans.

Pour elle, pas question « de se contenter de composer une exposition de plantes, mais bien d’interroger ce lieu de l’altérité, de la déraison. Le jardin est en retrait de l’histoire de l’art, souvent complètement protégé du regard, ce qui rend toutes les expériences possibles, et l’émergence de nouveaux types de pensée. » Sa collaboration avec quelques artistes notoires le lui a amplement rappelé, des expérimentations d’arboriculture robotique de Céleste Boursier-Mougenot pour la biennale de Venise de 2015 au jardin composé par Pierre Huyghe à la Documenta de Kassel de 2012. « La modernité a évacué de son champ la sensibilité du jardin, pour lui préférer la rationalité et l’hygiénisme de l’espace vert, analyse-t-elle. C’est pourquoi les artistes d’aujourd’hui s’en emparent, avec une grande licence. »

Simon Starling, Island For Weeds (Prototype)
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Simon Starling, Island For Weeds (Prototype), 2003

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Sur cette micro-île artificielle baptisée « Île pour mauvaises herbes », le titulaire du Turner Prize 2005 a planté quelques rhododendrons – espèce importée au XVIIIe siècle dans son pays natal, l’Écosse, et désormais proliférante. Avec ce projet plein d’ironie, il imagine faire retourner l’invasif végétal dans l’une de ses contrées d’élection, l’Espagne.

Terre, rhododendrons, eau, tuyaux en plastique, métal, système à pression autorégulée • 244 × 610 × 366 cm • Installation au pavillon écossais, biennale de Venise • Courtesy Simon Starling et The Modern Institute, Andrew Hamilton / Toby Webster Ltd, Glasgow / © Simon Starling / Photo Jeremy Hardman-Jones / © ADAGP

Plutôt que de la considérer de loin, en étrangère, il s’agit ici de se reconnecter à la terre, même la plus sombre, comme y engage la fantomatique errance de Philippe Parreno dans ce paysage charbonneux qu’il a fait créer au Portugal : la seule couleur autorisée y est le noir. L’exposition se dessine alors comme une invite à réapprendre ce que les Allemands définissent de la notion d’« Umwelt », cet environnement qui, plus qu’un simple alentour, est à la fois matrice et fusion. Le poète Goethe appelait dès le XVIIIe siècle à approfondir cette communion avec le monde végétal. Plus près de nous, l’écrivain Primo Levi la met en scène, juste avant son suicide, dans sa nouvelle Dysphylaxie, où il imagine que l’homme, ayant perdu toute défense immunitaire, devient complètement poreux au monde; les femmes pourraient même y être fécondées par le pollen de mélèze…

Gerhard Richter, Summer Day (Jour d’été)
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Gerhard Richter, Summer Day (Jour d’été), 1999

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« Pour faire un jardin, il faut un morceau de terre et l’éternité », résume l’immense paysagiste Gilles Clément. Ce que l’on peut ressentir devant la lumière estivale de ce sous-bois, dont Richter rend à merveille les tremblements.

Huile sur toile • 117 × 82 cm • Coll. Albertina museum, Vienne • © Gerhard Richter

S’ouvrir à l’autre comme au monde, telle est la grande leçon qui devrait ressortir de cette exposition à Pompidou-Metz, où le jardin se fait tout aussi poétique que politique. Le tiers-paysage défendu par l’éminent paysagiste Gilles Clément n’est-il pas cette terre d’accueil de toutes les graines réfugiées, parsemées par les vents planétaires ? Dès la fin du XIXe siècle, l’écrivain Octave Mirbeau se servait, dans son pamphlet le Jardin des supplices, de ce motif pour construire un violent plaidoyer contre la politique colonialiste de l’État français. La botanique est, elle aussi, question de pouvoir : Yto Barrada ou Lois Weinberger le rappellent, artistes qui exploitent les capacités migratoires et transformatives des plantes comme métaphore du monde actuel. Hôte de mille graines semées à tout vent, qui ne connaissent ni limites ni frontières, « le jardin est aussi devenu le symbole de notre peur de l’autre », résume ainsi Emma Lavigne. Même du temps de Monet ! Quand le fameux impressionniste a planté toutes sortes d’espèces exotiques à Giverny, les paysans s’en sont violemment alarmés, craignant un empoisonnement de leur bétail et une invasion de leurs terres… On comprend combien ce thème peut résonner avec notre société contemporaine, bien au-delà de la question naturaliste. Pierre Huyghe est d’ailleurs allé fouiner entre les nymphéas de Giverny pour y recueillir de l’humus, qu’il a ensuite cultivé dans différents aquariums. « Dans ces jardins sous-marins, il cherche à incuber le temps de ces nymphéas de la Première Guerre mondiale, protégés par des vitres très sophistiquées dans lesquelles sont encodés les changements climatiques de ces années de guerre, et qui le restituent en passant de la transparence à la translucidité. »

Pierre Huyghe, Nymphéas Transplant (Fall 1917)
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Pierre Huyghe, Nymphéas Transplant (Fall 1917), 2014

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Ce sombre aquarium peut sembler bien éloigné des couleurs radieuses des Nymphéas de Monet. C’est pourtant dans le jardin de Giverny que Pierre Huyghe est allé chercher ces végétaux, qu’il a ensuite transplantés dans cet aquarium ultra-hi-tech. À travers un système d’encodage informatique, les parois, plus ou moins transparentes, restituent la météo à l’époque où furent peints les Nymphéas de Monet.

Transplantation de l'écosystème de l’étang de Giverny • 200,5 x 143,5 × 128,5 cm • Courtesy Pierre Huyghe / Photo Alex Delfanne / © ADAGP, Paris

Au Grand Palais, au contraire, est mis en scène tout un paysage de lumière et de plénitude, de bosquets foisonnants en roides perspectives classiques. « J’espère bien qu’en sortant du Grand Palais, le public aura l’impression d’avoir fait une longue balade dans un vaste jardin », plaide Laurent Le Bon, qui nourrit une passion pour ce motif depuis ses études. Mais il le reconnaît sans ambages : « C’est une forme que l’on ne peut exposer. » Car comment faire du musée un lieu de germination ? Les contraintes spatiales et techniques sont infinies. Impossible d’introduire le vivant entre des œuvres d’art dont la conservation implique de strictes servitudes. Il détourne la difficulté en composant « une promenade poétique, un jardin très dense et touffu, jalonné de quelques respirations zen ». On s’y perdra entre les acanthes en papier découpé de Matisse, les évocations des maîtres paysagistes contemporains, comme Pascal Cribier, les lignes de Le Nôtre et la folie de Peter Greenaway. 

Gustav Klimt, Le Parc
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Gustav Klimt, Le Parc, 1910

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Le sécessionniste viennois n’a pas dépeint que l’or des belles, il s’est aussi attaché à évoquer les ors de la nature. Klimt les met en scène dans de fantastiques all-over, la nature envahissant toute la surface de la toile jusqu’à en faire une quasi-abstraction.

Huile sur toile • 110,4 × 110,4 cm • Coll. MoMA, New York • © Scala

 Tantôt le peigné, tantôt le sauvage, pour reprendre la dichotomie classique entre jardins à la française et à l’anglaise. On y parcourra toutes sortes d’hortus siccus, ou jardin sec pour reprendre l’appellation latine de l’herbier, dont sont dévoilés quelques spécimens exceptionnels de la collection du Muséum national d’histoire naturelle. Mais aussi le paysage radical du Japonais Kôichi Kurita – 350 échantillons de la terre de Chambord –, ou l’incroyable Holz-Bibliothek préservée à l’Ottoneum de Kassel, où le naturaliste Carl Schildbach reconstitue en cire, à la fin du XVIIIe siècle, feuilles et fruits de quelque 500 arbres du Land de Hesse ; ou encore les fleurs de verre sculptées comme par magie par les maîtres verriers Leopold & Rudolf Blaschka. Et pour refermer la balade, une toile de Magritte, le Grand Style : soit une fleur qui porte le monde, conclusion d’une exposition qui nous incite « à le redécouvrir, et à y porter la plus grande attention ».

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Jardin infini - De Giverny à l'Amazonie

Du 18 mars 2017 au 28 août 2017

www.centrepompidou-metz.fr

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Jardins

Du 15 mars 2017 au 24 juillet 2017

secretsetvertusdesplantes.grandpalais.fr

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En savoir plus

Anthologie de textes sur le jardin • éd. Centre Pompidou-Metz

260 p. • 22,90 €

DVD Jardins – Paradis des artistes par Anne-Solen Douguet & Stéphane Bergouhnioux • coéd. Arte/RMN-Grand Palais • 52 mn • 19,95 €

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