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Il est aussi difficile d’appréhender le mythe de Méduse que de soutenir son regard… Cette créature mythologique, apparue pour la première fois chez Homère, a en effet maintes fois changé d’apparence et même de nom. Dans l’Iliade et l’Odyssée, Méduse se nomme d’abord Gorgô, un terme qui, dans la Grèce antique, évoquait avant tout le bruit peu ragoutant d’une déglutition – celle d’un monstre qui ne vient de faire qu’une bouchée de sa victime ! Ce n’est qu’au siècle suivant que Gorgô devient Medusa, dans la Théogonie d’Hésiode (qui lui donne également deux sœurs, les gorgones Euryale et Sthéno).
Son apparence physique, comme son identité, a elle aussi beaucoup fluctué au fil des siècles : sur des céramiques antiques retrouvées dans le sud de l’Italie, elle apparaît d’abord comme un monstre à l’air ahuri, avec une chevelure en pétard et des crocs redoutables… Avant de, finalement, peu à peu prendre forme humaine, comme en témoignent des œuvres de l’époque romaine figurant une Méduse aux traits fins et harmonieux. Elle devient aussi une figure protectrice, dont le visage se décline sur des amulettes et des talismans ou encore sur les frontons des temples et à l’entrée des maisons.
Coupe de Guerriers et au centre la Gorgone, 6e siècle av. J.-C.
Vase grec de l’ancienne collection Panckoucke • Coll. Musée de Boulogne-sur-Mer • © Philippe Beurtheret
Dès l’Antiquité, Méduse est associée au pouvoir des dieux à travers l’égide qui, chez les Grecs, prend d’abord la forme d’une peau de chèvre ornée de son visage terrifiant. Attribut de Zeus, qu’il concède ensuite à sa fille Athéna, elle constitue une arme ultime, à la fois défensive (on ne peut transpercer l’égide) et offensive (quiconque croise le regard de Gorgô est anéanti). On la retrouve donc également en première ligne dans les conflits, figurant sur les armes des héros comme Achille ou Agamemnon. Méduse symbolise aussi, à la Renaissance, la toute-puissance médicéenne : déstabilisés par la république de Venise, les Médicis s’empareront de Persée décapitant Méduse pour asseoir leur pouvoir sur Florence, en témoigne l’imposante sculpture en bronze de Benvenuto Cellini, installée en 1554 sous la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria.
Rondache à la Méduse, vers 1570–1580
Acier et or • Coll. musée de l’Armée, Paris • © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Rachel Prat
Relativement discrète au Moyen Âge, Méduse fait son grand retour à la Renaissance. Les artistes s’attachent alors à la représenter de la façon la plus mimétique possible, à la fois humaine et absolument monstrueuse. Un motif s’impose – celui de la tête tranchée, notamment sous l’impulsion de Léonard de Vinci qui lui aurait consacré, d’après Vasari, au moins une œuvre : « Il le représenta sortant de la fente d’un rocher sombre, crachant le venin de sa gueule béante, le feu de ses yeux, la vapeur de ses naseaux […] » Perdu, ce tableau a néanmoins inspiré à nombre d’artistes des visions toujours plus sensationnelles et glaçantes, à l’image du célèbre bouclier de Caravage (chef-d’œuvre des Offices, hélas grand absent de l’exposition) et de l’effroyable Tête de méduse de Rubens.
Rubens et Snyders, Méduse décapitée, 1617-1618
Huile sur toile • 68,5 × 118 cm • Coll. Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie, Vienne • © Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie, Vienne
Ambivalente, insaisissable, Méduse devient au XIXe siècle une figure romantique par excellence, dont les nombreuses contradictions font écho au concept esthétique du sublime. Le monstre laisse place à une jeune femme tragique et énigmatique, forcément belle et envoûtante. Figure rêveuse chez les préraphaélites, elle devient, sous le pinceau des symbolistes une véritable égérie fin-de-siècle, modèle absolu de la femme fatale aux charmes vénéneux. Dans ce XIXe déclinant, profondément misogyne, les psychanalystes, comme les artistes, se prennent aussi de passion pour Méduse. Freud, comme Ferenczi, associeront la décapitation du monstre par Persée à l’angoisse de la castration…
Franz von Stuck, Medusa, vers 1892
Huile sur toile • Coll. Museen der Stadt Aschaffenburg • © © Museen der Stadt Aschaffenburg / Ines Otschik
Omniprésente dans la pop culture, que ce soit dans les films de science-fiction, les jeux vidéo ou encore la publicité, Méduse s’est aussi imposée comme une puissante figure politique incarnant les grands combats sociétaux contemporains. Les mouvements néo-féministes et LGBTQIA+, en particulier, ont contribué à façonner l’image d’une Méduse dont l’éternelle insoumission prend racine dans son propre martyr (dans la version du mythe rédigée par Ovide au Ier siècle, elle est violée par Poséidon dans le temple d’Athéna). Nombreux sont les artistes contemporains à s’emparer de la gorgone pour déconstruire les représentations et lutter contre toute forme de domination, qu’elle soit politique ou, bien sûr, esthétique.
Dominique Gonzalez-Foerster & Camille Vivier, Gorgone V (apparition), 2021
Impression jet d’encre • Courtoisie de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel, Paris • © Martin Argy roglo © Dominique Gonzalez-Foerster / ADAGP, Paris (2022)
Sous le regard de Méduse – De la Grèce archaïque aux arts numériques
Du 13 mai 2023 au 17 septembre 2023
Musée des Beaux-Arts de Caen • Le Château • 14000 Caen
mba.caen.fr
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