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Sam Francis, Tokyo, 1957
Huile sur toile • Coll. Fondation Gandur pour l’Art, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art, Genève / © ADAGP, Paris, 2022 / Photo André Morin
D’abord, une toile – un éblouissement. Signée de l’Américain Sam Francis, Tokyo (1957) est actuellement visible à la fondation Maeght (Saint-Paul-de-Vence), où la fondation Gandur expose les plus belles toiles abstraites de sa collection genevoise. Sur près de quatre mètres de longueur, le peintre a jeté éclaboussures et masses de couleurs, ménageant des vides comme pour faire de la plus infime coulure une étoile constellant le ciel. Monumentale, enveloppante, la toile prend le visiteur dans ses bras, l’entoure, le coupe du monde. D’une évidente impression de bien-être en l’observant, nous est venue l’idée d’une mini-enquête sur la question de l’abstraction : se pourrait-il que ce courant de peinture, né au début du XXe siècle et qui n’a jamais cessé d’intéresser les peintres et les sculpteurs, reste d’une brûlante actualité ?
Joan Mitchell, Untitled [Sans titre], 1952–1953
Huile sur toile • 183 × 172,4 cm • Coll. Fondation Gandur pour l’Art, Genève • © Fondation Gandur pour l’Art, Genève / © Estate of Joan Mitchell / Photo Maurice Aeschimann
L’abstraction, ce n’est pas un résultat : c’est un processus. Une façon de prendre ses distances par rapport au monde de l’image.
Pour l’historien de l’art Matthieu Poirier, cela ne fait aucun doute. Actuellement commissaire de l’exposition « Sous le motif » à la Collection Société Générale, il rappelle que « l’abstraction, ce n’est pas un résultat : c’est un processus. Une façon de prendre ses distances par rapport au monde de l’image. » Car elle ne s’appuie pas sur la mimèsis, « l’un des principaux ressorts de l’art », l’abstraction permet un pas de côté, qui peut s’avérer salutaire alors même que nous sommes entourés jusqu’à la saturation d’images, de publicités et de posts sur les réseaux sociaux. L’historien le rappelle, critique : « L’image figurative est un leurre, un appât. » Brillante, colorée, séduisante, elle peut permettre à des entités (politiques, marchandes…) de « manipuler les esprits, orienter les consciences ».
Edith Dekyndt, Rideau suspendu
Coll. Société Générale • Courtesy de l’artiste
Dans son exposition visible à La Défense, se croisent donc un tableau de Pierre Soulages, l’homme qui a fait de son obsession pour le noir une quête vibrante de la lumière, Edith Dekyndt [ci-contre], qui transfigure des objets communs (ici, un rideau) en sculptures abstraites, ou encore Giorgio Griffa, artiste italien qui est allé à l’os du geste du peintre, et dont les toiles sans châssis sont d’une éloquente délicatesse. Tout, en somme, sauf le rien, l’absence que l’on pourrait un peu trop vite coller sur le front de l’art abstrait, qui ne saurait se résumer à un art non-figuratif, non-narratif. « L’abstraction, à toute époque, est un monde parallèle. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir un refuge. »
Si Matthieu Poirier emploie le mot « refuge », c’est parce que l’art abstrait offre une expérience tout à fait spéciale, car il n’impose rien. « L’abstraction se refuse à faire objet. Au sens d’un objet figé, identifié, avec un sens déterminé, une autorité. Cette ouverture à l’interprétation me semble fondamentale. » Il ne vend, ne raconte, ne dicte rien, mais se laisse regarder, laisse son effet s’emparer de nous. Toujours dans « Sous le motif », un panneau irisé d’Ann Veronica Janssens [ci-dessous] change d’aspect selon la lumière ou selon la position du spectateur, qui, en bougeant, active sa magie. « Cette expérience-là ne peut se vivre qu’en dehors de la figuration. » Elle est un spectacle qui captive, isole des référents habituels. En ce sens, elle réveille notre attention, nos sens, et, par là-même, notre liberté. Elle nous rappelle que nous sommes acteurs, que nous ne sommes pas soumis au simple pouvoir de l’image – qui nous ordonne de comprendre, d’acquiescer.
Ann Veronica Janssens, Magic Mirrors, 2013
Film polyester dichroïque, verre securit, verre flotté • 210 × 100 × 1.8 cm • © Ann Veronica Janssens
L’art est à la fois le domaine de la perte de repères, et celui de l’éveil.
Une autre réflexion précieuse naît de l’expérience de l’abstraction : « Elle nécessite un lâcher-prise par rapport à la mimèsis. Il faut accepter le fait qu’on ne va pas pouvoir identifier et maîtriser ce que l’on voit, qu’on ne peut plus le nommer de façon évidente – ou alors avec des termes extrêmement génériques, comme « c’est un carré, la trace d’une action passée… ». » Ce lâcher-prise qu’évoque Matthieu Poirier est à plus d’un titre intéressant, puisqu’il rappelle l’importance du risque de l’œuvre d’art, de son vertige ; il dit qu’une œuvre est un objet à part qui provoque la réflexion, chatouille les prérequis, bouleverse notre rapport au monde. Comme, à la fondation Maeght, le superbe Tiger (1961) de Jack Youngerman captive et interroge, évoque des formes familières et pourtant non ; il n’enferme en rien la perception, mais joue avec elle, la stimule.
Jack Youngerman, Tiger [Tigre], 1961
Huile sur toile • 221,3 × 236,8 cm • © Fondation Gandur pour l’Art, Genève / © ADAGP, Paris, 2022 / Photo André Morin
Malgré ses vertus, l’abstraction demeure mal connue. Certains pensent qu’elle est morte depuis longtemps, figée dans le placard poussiéreux de l’histoire, d’autres la fuient. « J’avais, avec cette crise du Covid, une inquiétude. Comme après toute période de crise, il y a eu un repli vers la figuration, vers les formes rassurantes, identifiables. Car quoi de plus rassurant que d’avoir l’impression de comprendre ce qu’on regarde ? C’était donc précisément le moment de montrer de l’abstraction. » Et ainsi de rappeler que l’art est à la fois le domaine de la perte de repères, et celui de l’éveil. C’est pourquoi, plus que jamais, les expositions d’art abstrait sont bien moins innocentes qu’il n’y paraît, et nécessaires pour rappeler le rôle quasi-sanitaire de l’art. À venir, donc, et à ne pas manquer en plus des deux expos précédemment citées : Joan Mitchell à la fondation Vuitton, une belle promesse de peinture en dialogue avec Claude Monet. Et côté contemporain, l’artiste brésilienne Lucia Koch au Palais d’Iéna (sous le commissariat de Matthieu Poirier), soit la démonstration monumentale d’une abstraction qui transfigure l’architecture.
Sous le motif. Les structures de l’abstraction. 1952-2022
Du 30 juin 2022 au 31 janvier 2023
www.collectionsocietegenerale.com
Collection d'art de la Société Générale • 7 Cours Valmy • 92800 Puteaux
www.collectionsocietegenerale.com
Au coeur de l'abstraction. Collection de la Fondation Gandur pour l'Art
Du 2 juillet 2022 au 20 novembre 2022
Fondation Maeght • 623 Chemin des Gardettes • 06570 Saint-Paul-de-Vence
www.fondation-maeght.com
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