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Le réalisateur Paolo Sorrentino a imaginé un espace intemporel dédié à un sentiment universel : l’attente. Sa “Dolce Attesa” est “un voyage qui émerveille et hypnotise”.
© Alessandro Russotti / Salone del Mobile
Où voir en un même lieu et le même jour une œuvre de Bob Wilson, un décor de Jean-Charles de Castelbajac et une exposition consacrée au « rôle du design dans les prisons » ? Nulle part ailleurs qu’à Milan au mois d’avril, quand la ville célèbre le design avec le Salone del Mobile, indissociable du Fuorisalone, cet ensemble d’événements qui fait de la capitale lombarde un point de ralliement international.
Né de manière spontanée, le off du salon a commencé à se faire remarquer aux débuts des années 1980, époque où le lancement de la première collection du groupe Memphis avait provoqué une onde de choc. Encore modeste à la fin de la décennie – on comptait alors environ 80 rendez-vous –, le off s’est peu à peu développé, s’étendant hors du centre-ville et gagnant d’autres secteurs que le meuble (l’automobile, l’électroménager, les cosmétiques, l’horlogerie…) pour connaître une croissance de plus en plus folle. Cette année, Fuorisalone annonçait pas moins de 1 066 présentations.
Une chose est sûre, la dimension culturelle du Salone del Mobile s’affirme. Après David Lynch en 2024, c’était au tour du réalisateur Paolo Sorrentino (la Grande Bellezza, Youth) d’investir un espace au sein de l’un des pavillons d’exposition de la foire. Avec la Dolce Attesa (la Douce Attente), Sorrentino a donné sa vision de ce que pourrait être un environnement propice pour recevoir un diagnostic médical de la façon la moins anxiogène possible. En ville, une installation et un spectacle ont complété cette proposition.
« Staging Modernity », installation artistique et performance théâtrale, célébrait les 60 ans de la production des meubles de Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand chez Cassina.
© Photo Omar Sartor
La cour d’honneur de la Pinacoteca di Brera a accueilli Library of Light, une sculpture monumentale de 18 mètres de diamètre, sorte d’amphithéâtre-bibliothèque composé de rayonnages lumineux contenant 3 200 volumes. Avec cette œuvre, la designeuse britannique Es Devlin invitait le public à s’asseoir, feuilleter les livres ou écouter des lectures enregistrées. À proximité, au Castello Sforzesco, les chanceux ont pu assister à une mise en scène de Bob Wilson autour de la Pietà Rondanini – dernière œuvre inachevée de Michel-Ange –, accompagnée en direct par un Stabat Mater du compositeur Arvo Pärt.
Dans une scénographie colorée, Hermès a présenté ses nouvelles créations, dont cette petite table du designer Tomás Alonso, verre laqué et boîte ronde en cèdre du Japon.
© Maxime Verret
Ce n’est pas le seul spectacle auquel étaient conviés amateurs et professionnels du design. La marque Cassina s’est offert le Teatro Lirico Giorgio Gaber pour mettre sous les projecteurs quatre modèles en édition limitée de la collection « I Maestri », signés par le trio Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand. FormaFantasma a imaginé pour l’occasion, au cœur du parterre, une installation constituée de cinq plateaux sur lesquels, sur fond de nature, le mobilier côtoyait des reproductions d’animaux. Ces différents plans constituaient la scène du Staging Modernity dirigé par Fabio Cherstich, une représentation mêlant chant, danse et lecture pour traiter de la modernité hier et aujourd’hui, à travers notamment trois textes originaux dont l’un du philosophe Emanuele Coccia.
Dorénavant, la création au sens large et l’art contemporain en particulier sont des composantes de la Design Week milanaise. Outre les initiatives récentes des organisateurs, un certain nombre d’entreprises font depuis quelques années appel à des plasticiens. En 2025, pour marquer ses vingt ans d’existence, le fabricant de carrelage Mutina a demandé à Brigitte Niedermair de représenter l’identité de la marque. L’artiste photographe a imaginé des micro-environnements en 3D couverts de carreaux de céramique de Mutina, créant des univers picturaux oniriques.
À l’origine de « The Library of Light » d’Es Delvin, une phrase d’Umberto Eco : « Les livres sont la boussole de l’esprit, ils pointent vers d’innombrables mondes encore à explorer. »
© Monica Spezia / Salone del Mobile
Durant une semaine, s’est élevée sur le trottoir du corso Garibaldi une façade d’hôtel dont les fenêtres s’ouvraient sur des vidéos de scènes de la vie quotidienne.
Chez Ranieri, spécialisé dans la transformation de la roche volcanique, l’installation Under the Volcano associait art et design en confrontant les imposantes sculptures minérales de l’artiste numérique Davide Quayola, façonnées par un bras robotisé, avec les tours colorées de Francesco Meda et David Lopez Quincoces, revêtues de carreaux de pierre de lave. Autre initiative, celle de Google : la société a choisi avec l’exposition « Making the Invisible Visible » de convier le public à une expérience sensorielle en l’invitant à déambuler dans la dernière œuvre de Lachlan Turczan, Lucida (I-IV), une série d’espaces délimités par des voiles lumineux. Par son action, le visiteur les faisait onduler, métaphore de la manière dont les idées abstraites se traduisent en formes tangibles.
Moins conceptuel, Seletti, éditeur de mobilier et d’accessoires pour la maison, a décidé, pour accompagner la sortie de la lampe de table « Hôtel voyeur » de l’artiste américaine Tracey Snelling, d’installer sa version géante dans la rue. Durant une semaine, s’est élevée sur le trottoir du corso Garibaldi une façade d’hôtel dont les fenêtres s’ouvraient sur des vidéos de scènes de la vie quotidienne.
« Aqua Chair », le fauteuil d’eau cristallisée du designer Tokujin Yoshioka dans « Frozen », installation réalisée pour Grand Seiko : une expérience émotionnelle plus qu’un objet matériel.
© Tokujin Yoshioka
L’un des attraits essentiels de la Design Week milanaise tient encore et toujours à la diversité des lieux dans lesquels se déroulent les présentations : aux côtés des incontournables palazzi et cloîtres d’époques variées, l’édition 2025 du Fuorisalone a permis de découvrir la Fonderia Napoleonica Eugenia, ancienne fonderie de cloches, la Torre al Parco (une architecture moderne de Vico Magistretti et Franco Longoni), des appartements privés et bien d’autres espaces.
Connue pour s’installer dans des endroits inattendus, Alcova – qui se présente comme une « plateforme » réunissant des designers, des institutions et des marques –, est restée à Varedo, à une demi-heure en train de Milan, mais s’est étendue. Aux côtés des villas Borsani et Bagatti Valsecchi, au centre de toutes les attentions l’année dernière, elle a investi deux sites abandonnés où la nature a progressivement reconquis ses droits : l’ancienne usine de fibres synthétiques SNIA et les serres di Pasino qui abritaient autrefois l’une des plus grandes cultures d’orchidées blanches d’Europe.
Ambiance fantomatique pour Marcin Rusak, dont « Ghost Orchid » est irrigué par le souvenir de son défunt grand-père, horticulteur d’orchidées.
© Marcin Rusak Studio.
Les serres accueillaient une installation spécifique au site qui ne pouvait laisser indifférent : Ghost Orchid de Marcin Rusak donnait à voir dans un espace brumeux d’inquiétantes sculptures en biomatériaux conçues pour se décomposer progressivement. Alcova a également fait une incursion à Milan, dans l’ancien abattoir de Viale Molise, pour expérimenter entre 18h et 2h du matin une nouvelle formule : un mix entre exposition de créateurs, lieu de rencontre et DJ. Une Design Week jusqu’au bout de la nuit est-elle pour bientôt ?
Milan Design Week 2025
Plus d’informations sur le site de la Milan Design Week
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