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Entretien

Emanuele Coccia : « La plante est le premier body artist de la planète »

Par et • le
Les espèces végétales sont à l’origine du souffle qui nous anime et de toutes le beautés du monde, plaide le philosophe Emanuele Coccia, auteur de la Vie des plantes. Une métaphysique du mélange (éd. Payot) et conseiller scientifique de l’exposition « Nous les Arbres », qui se tiendra en juillet prochain à la fondation Cartier. Entretien à bâtons rompus.
Emanuele Coccia, auteur de la Vie des plantes. Une métaphysique du mélange
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Emanuele Coccia, auteur de la Vie des plantes. Une métaphysique du mélange

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© DR

En quarante ans, notre savoir sur le monde végétal a connu une révolution. Comment l’expliquer ?

Plusieurs révolutions ont eu lieu, d’abord dans la botanique. Depuis Aristote, cette science vivait dans un complexe d’infériorité par rapport à la zoologie, qu’on interrogeait systématiquement pour comprendre le secret de la vie sur Terre. L’animal, auquel il est plus facile de s’identifier, servait toujours de référence, jamais le chêne ou le pissenlit ! Mais dans les années 1950 et 1960, une génération de botanistes a bouleversé la discipline de l’intérieur, comme Francis Hallé, puis, vingt ans plus tard, Stefano Mancuso ou Patrick Blanc, qui fonda une véritable éthologie [science des comportements des espèces animales dans leur milieu naturel] végétale.

Est-ce le début de la fin du dogme darwinien ?

L’hypothèse Gaïa [nom donné par le climatologue britannique James Lovelock à un superorganisme autorégulé qui assurerait la vie sur Terre] a révélé que la cellule à la base de toute forme de vie supérieure s’est engendrée grâce à un processus de symbiose : la nature arrive à produire son propre corps et la vie progresse non pas à travers un processus de compétition et de destruction typique du monde animal, mais de collaboration et d’entraide. Les plantes ne mangent pas d’autres êtres vivants, et sont autotrophes : elles produisent de la vie pour elles-mêmes et pour les autres. En démontrant cela, la botanique a prouvé qu’elle avait un mot de plus à dire que la zoologie. Enfin, un changement radical s’est opéré dans la pratique des jardins, avec des figures telles que Gilles Clément. Il en a fait un enjeu politique et éthique, dépassant la question esthétique.

Dans votre livre, vous faites de la plante un modèle d’être au monde, en immersion totale dans la réalité. C’est comme un manifeste, une invitation à reprendre conscience de notre présence au monde ?

C’est même une obsession personnelle ! Dans l’histoire de la pensée occidentale, la plante a parfois servi de paradigme pour penser la cosmologie, le monde et la rationalité. Cette ligne de pensée est marginale, mais elle a été très importante durant la Renaissance et a conduit directement à la génétique moderne. Aujourd’hui, on renoue avec cette tradition. Le best-seller de Peter Wohlleben, la Vie secrète des arbres (éd. Les Arènes), est l’un des grands déclencheurs de ce phénomène. Il y développe l’idée que si l’on veut vivre ensemble, il faut regarder comment vit la forêt. Du point de vue de l’histoire des idées, c’est la première fois qu’on exprime de façon si explicite et populaire le fait que la forêt doit être un modèle pour la ville. C’est totalement révolutionnaire car, depuis vingt siècles, on affirme le contraire ! Quand je l’ai rencontré, Wohlleben m’a raconté qu’il avait décidé – avec ce 16e livre – de donner un grand espoir… Il a senti notre nécessité de s’accrocher à une forme d’espérance que ni l’histoire ni l’économie ne peuvent plus nous apporter. La nature est le seul candidat qui reste, une forme d’ersatz pour les dieux qui viennent à manquer. On s’accroche aux dernières branches.

Rosetta Elkin, “Tiny Taxonomy” au Isabella Stewart Gardner Museum, Boston
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Rosetta Elkin, “Tiny Taxonomy” au Isabella Stewart Gardner Museum, Boston, 2013

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Architecte-paysagiste engagée, Rosetta Elkin a été une des premières à s’intéresser au comportement des plantes et à leur éventuelle intelligence.

© RSE Landscape

Cette révolution a-t-elle innervé les jardins contemporains et la pensée des paysagistes ?

Il y a eu une vraie recréation du métier avec la naissance de l’École nationale supérieure de paysage [en 1976, à Versailles et Marseille] et une nouvelle tradition du paysagiste artiste à la Gilles Clément ou Michel Desvignes. Ces personnalités ont révolutionné la manière de concevoir les jardins et l’ont arrachée à sa propre tradition, très académique. Ils ont amené une révolution presque conceptuelle. L’Américaine Rosetta Elkin a réalisé des choses magnifiques à Harvard et fait du paysagisme un art majeur. La naissance de l’étude des paysages, aux États-Unis notamment, et de l’histoire environnementale est un fait essentiel. Au fond, c’est tout un changement interne à la discipline qui a sensibilisé les sciences humaines et sociales à la question du jardin.

Comment définir l’impact que la crise écologique a eu sur cette prise de conscience ?

Elle nous oblige à revoir les rapports entre ville et forêt, entre agriculture et espace urbain, en donnant au végétal une place centrale. Il faut désormais les penser comme deux synonymes : comme une forêt, la ville est un espace habité, et comme la ville, la forêt est un espace de communication et d’intelligence partagées. L’exemple le plus parlant, c’est la forêt verticale conçue en plein cœur de Milan par Stefano Boeri. Il a fait planter un hectare de forêt… sur deux tours. C’est un geste très intelligent, symboliquement fort. À la différence de beaucoup d’autres architectes, il n’a pas renoncé à la modernité : ce sont ici les gratte-ciel qui permettent à la forêt de revenir. Faire place aux arbres, ça ne veut pas dire abandonner la ville pour aller vivre dans des cabanes. Nous serons 10 milliards sur Terre en 2050, c’est impossible !

Stefano Boeri, Bosco verticale
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Stefano Boeri, Bosco verticale, 2009–2014

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Dans le cadre d’un projet de renouvellement urbain d’un quartier milanais, l’architecte Stefano Boeri a imaginé cette prodigieuse « forêt verticale » réconciliant la ville et la nature.

© UMB-O / Alamy / Hemis

L’idée de faire revenir le végétal dans la ville est aussi très présente dans la création contemporaine…

Certains artistes travaillent sur ces sujets depuis des dizaines d’années, d’autres se contentent de capter la mode du moment sans trop savoir quoi dire : il faut faire la différence. Actuellement, la nature revient à la mode, tout le monde parle d’anthropocène, d’écologie, mais la mise en scène de l’élément végétal a été beaucoup plus présente qu’on ne l’imagine au fil de l’histoire de l’art. On n’a simplement pas voulu le voir. Une série d’expositions récentes se sont chargées de souligner ce lien, comme « Jardin infini » [en 2017] au Centre Pompidou-Metz, qui a montré combien les jardins étaient omniprésents dans l’art contemporain.

Quel regard portez-vous sur les découvertes scientifiques autour de l’intelligence des plantes ?

Le changement de paradigme que nous évoquions a permis aux scientifiques de s’intéresser à l’idée que les plantes pensent au même titre que les animaux. Même si ce n’est pas encore universellement accepté, quelque chose a indéniablement changé durant les deux dernières décennies. La plante incarne la possibilité de la matière de se donner forme sans avoir besoin d’agent extérieur. Par définition, elle n’a pas de véritables organes. Dans un arbre, un même tissu cellulaire peut produire indifféremment une branche, une feuille, une écorce. Francis Hallé a montré cette structure modulaire : une partie reproduit le tout. Un arbre, c’est une individualité, mais structurée différemment de nous.

Cornelia Konrads, Passage
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Cornelia Konrads, Passage, 2018

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« J’aime réveiller la joie de penser à des possibilités, à ce qui pourrait être » confie l’artiste allemande Cornelia Konrads. Jusqu’où ira-t-on si l’on emprunte son énigmatique chemin créé au cœur du domaine de Chaumont-sur-Loire?

© Eric Sander / Domaine de Chaumont

Vous évoquez la capacité des plantes à créer des formes… Les plantes seraient-elles les premiers artistes de la planète ?

La plante a créé le monde, elle est le premier créateur, le premier jardinier. C’est un artiste qui joue avec son propre corps, le body artist de la planète en quelque sorte ! Voici une idée que l’on a du mal à admettre : le vivant ne s’adapte pas à l’environnement mais le façonne, le modifie, il pollue et vivifie. Il faudrait abandonner l’idée qu’il existe une espèce de monde naturel où tout est stable. Tout être vivant transforme profondément l’environnement qui l’entoure, parfois négativement. Les plantes sont les artistes spirituels du monde, à la Kandinsky : ils mettent du spirituel (de la lumière) dans la matière (le minéral). Ce qui est beau dans l’exposition de la fondation Cartier, c’est qu’à chaque fois qu’un artiste, un botaniste ou un scientifique essaie de mettre en forme un arbre, il en ressort quelque chose de spirituel, en plus d’une explosion de formes et de beauté. L’arbre n’est pas seulement une forme spécifique de vie, mais aussi l’incarnation d’un esprit universel capable de toucher n’importe qui. La vitalité du monde en soi.

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La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange

Par Emanuele Coccia

Éd. Payot • 192 pages • 18 €

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À la fondation Cartier, l’arbre révèle la forêt

Se placer du point de vue de l’arbre et reconsidérer notre regard sur ces êtres vivants dotés, eux aussi, de sensorialité. Telle est l’invitation de la fondation Cartier qui a réuni spécialistes, botanistes et artistes au cœur d’une forêt envoûtante, entre croyances et réalité, beauté, connaissance scientifique et conscience écologique. Où l’on découvre que ces géants énigmatiques apparus il y a 380 millions d’années et qui seraient 3040 milliards sur Terre sont capables de susciter la pluie, protéger les membres de leur propre espèce, pousser en laissant d’infimes interstices entre leurs branchages – phénomène découvert et intitulé par Francis Hallé « la timidité des arbres » – et éveiller un champ d’émotions infini. D. B.

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Nous les Arbres

Du 12 juillet 2019 au 5 janvier 2020

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