Article réservé aux abonnés
Anonyme, Enfer, vers 1510-1520
huile sur toile • 119 x 217,5 cm • Coll. et © Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne
L’Italie a choisi un commissaire venu de France pour conclure à Rome, aux Scuderie del Quirinale, le septième centenaire de la mort de Dante, père de la littérature italienne. Plus d’une centaine d’expositions réparties dans la Péninsule, dont deux majeures, avaient précédé l’événement. Elles l’avaient fait dans un esprit classique, les Offices de Florence s’attachant aux thèmes de la Divine Comédie de la fin du Moyen Âge aux préraphaélites, comme à l’image de Dante en figure nationale ; le musée d’Art de la Ville de Ravenne décrivant quant à lui le lent exil du poète et ses rencontres avec les chefs-d’œuvre antiques et chrétiens, parcours initiatique d’où finit par émerger, au début du XIVe siècle, le texte dont l’Enfer est le commencement.
Anonyme (Espagne), Démon, XVIIIe siècle
D’après sa position de chute apparente, cette sculpture appartenait probablement à un ensemble figurant l’archange saint Michel terrassant le diable. Luzbel (Lucifer) est ici évoqué dans sa condition initiale d’ange, mais déchu, donc avec les difformités qui révèlent son mal : nudité, ailes maladroites, cornes, oreilles d’âne, expression malveillante déformant son visage.
bois peint • 72 × 25 × 35 cm • Coll. et © Museo Nacional de Escultura, Valladolid / Photo Javier Munoz y Paz Pastor
Autre est le propos de Jean Clair, homme de puissante culture, dont la carrière a été largement consacrée à une relation ambivalente avec l’art contemporain. S’il place Dante comme il se doit au centre, c’est pour traiter plus encore l’avant – la généalogie de la thématique infernale depuis les temps archaïques –, et l’après, qui est notre monde à nous. Il en ressort que l’art, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’au temps présent, oscille entre l’illusion du progrès au sein d’un univers tendant à la pureté par l’abstraction, doctrinaire ou consumériste, et la révélation figurative et expressionniste, complaisante ou horrifiée, que l’enfer est pleinement sur la Terre, non dans quelque lieu souterrain qui serait éloigné de nous.
Dante est un homme du progrès qui croit qu’au prix d’un effort considérable, tant moral qu’intellectuel, l’humanité peut s’élever de l’enfer auquel ses vices le destinent vers le paradis rendu possible par la grâce. Mais l’homme contemporain découvre combien l’enfer est sa propre œuvre à lui, et que l’idée de progrès même a contribué à sa monstrueuse construction. Pareil au Kronos des Grecs ou au Saturne de Francisco Goya, il est autophage, mangeant ses propres enfants jusqu’à se dévorer lui-même. Les Titans ont quitté le Tartare où on les croyait enfermés, les géants de la mythologie ont pris forme humaine, ils sont Staline, Hitler et leurs émules. Et s’ils guident bien les peuples, comme ils le proclament, c’est vers leur anéantissement, par la guerre, l’enfermement, l’extermination. À cette cohorte immonde du septième cercle, se joignent en une sorte de sixième cercle, les pollueurs, esclavagistes du travail infantile, terroristes, trafiquants d’armes, d’organes et de poisons. Les cercles moindres nous accueillent tous, par peur, lâcheté, mépris de la vérité, haine ou avarice.
Gustave Doré, Virgile et Dante dans le neuvième cercle de l’Enfer, 1861
Gustave Doré est le plus prolifique des illustrateurs de la Divine Comédie (137 gravures, dont la moitié pour l’Enfer). Cette grande toile représente les supplices du froid éternel. La couleur bleu-vert et la lumière irradiée par des glaçons à la surface de l’eau gelée donnent à la scène toute sa puissance surnaturelle. L’horreur en est accentuée par le cannibalisme.
huile sur toile • 315 x 450 cm • Coll. et © Centre des monuments nationaux – Musée du Monastère Royal de Brou, Bourg-en-Bresse / presse
Ce n’est donc pas un hasard si la place du fécal et de l’ordure est devenue si grande dans nos arts. La merde est un mot-clé de l’œuvre de Dante. Piero Manzoni, en 1961, montre que son prix est désormais supérieur à celui de l’or. La raison, semble suggérer Jean Clair, en est qu’elle n’est plus seulement le produit nécessaire et caché du métabolisme, ou le châtiment de ceux qui tombent dans le péché, mais la production essentielle de l’humanité. Nombre de chrétiens étaient devenus optimistes. Ils s’étaient volontiers convaincus que la vie terrestre, puis le Purgatoire, seraient des passages transitoires. Les athées espérèrent à leur tour le Paradis terrestre, grâce aux ressources idéologiques et techniques de la modernité. Les plasticiens leur montrent que l’enfer est éternel et qu’il est situé à la surface de notre planète. Il ne s’agit plus d’avertir de l’existence de mondes infernaux dont on pourrait encore se détourner par la sagesse, comme le font Jérôme Bosch ou Pieter Huys. Il ne s’agit plus du simple rappel des Vanités. Il s’agit de lever le voile sur ce qui est déjà là.
L’exposition s’ouvre sur la Porte des Enfers d’Auguste Rodin (dont le transport du plâtre de 4 mètres n’a pas été une mince affaire, on s’en doute). Proche du sommet, le Penseur indique que la vision dantesque n’est pas le pur fruit de l’imagination, et que peut-être, la pensée comme le Baiser recèlent les plus grands risques de Chute. Dès le seuil, un Virgile tricéphale – Jean Clair, Matteo Lafranconi, directeur des Scuderie del Quirinale, et Laura Bossi, neurologue et historienne des sciences comme des arts – guide le visiteur dans les escaliers infernaux.
John Martin, Pandemonium, 1841
Le titre de cette toile signifie « tous les démons ». Ce néologisme inventé par le poète John Milton désigne la capitale des Enfers. Ici, Satan et ses armées viennent d’être vaincus par les forces divines. Le Malin réunit ses troupes en vue d’un nouvel assaut. 1841, huile sur toile, 123 × 184 cm.
huile sur toile • 123 × 184 cm • Coll et © musée du Louvre, Paris, dist. RMN-Grand Palais / Photo Gérard Blot
Peu à peu, l’univers du songe, notamment avec Odilon Redon s’empare des fantasmes sadomasochistes ou voyeuristes nés des représentations infernales.
Si nul n’ignorait que la thématique des Enfers, associée aux mythes gréco-romains ou au Jugement dernier, avait acquis dans l’histoire européenne une place de premier rang, tous ne mesuraient pas son intensité, sa constance, sa force génératrice, ni le nombre d’œuvres majeures qui en dépendent. Notre Virgile tricéphale entend en inculquer la leçon par le double jeu de tableaux monumentaux ayant pour effet d’imposer parmi nous la présence réelle de l’autre monde, et celui d’une cartographie minutieuse, confiée aux dessinateurs et graveurs qui n’en laissent pas échapper le moindre détail. De la sorte, le spectateur titube entre les grandeurs, comme il se prend de vertige devant le vortex de Botticelli, les tourbillons, les bouches et autres orifices absorbants ou déhiscents, les défécations et vomissements, les putréfactions et ébouillantements, les tortures, les viols et les crimes, les chimères et les furieux, les anges révoltés ou démons déchus et menaçants, damnés et damnant, tous infiniment revivifiés dans la myriade de manuscrits, dessins, gravures et miniatures, souvent illuminés et rehaussés d’or, provenant des âges superstitieux et offerts à notre sidération par les plus prestigieuses bibliothèques d’Europe (British Library, Bibliothèque Vaticane et Bibliothèque nationale de France).
Otto Dix, Metropolis, 1928
Une œuvre dominée par l’indifférence portée aux blessés et rejetés de l’entre deux guerres. Le film du même nom signé Fritz Lang, vision oppressante et inquiétante du futur, est contemporain de ce triptyque et illustre la même crise sociale et existentielle.
huile sur toile • 181 x 402 cm • Coll. et © Kunstmuseum Stuttgart / photo Bridgeman Images
Dante et Virgile semblent avoir ainsi déclenché pendant des siècles une soif inextinguible de l’horreur : le Livre d’heures de Catherine de Clèves, ou bien le codex miniature Psautier de Winchester encore aujourd’hui nourrissant les illustrations de la Divine Comédie de Miquel Barceló. Aux descriptions détaillées répondent les invitations des grandes toiles à un voyage dans l’autre monde. Avec Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, Gustave Doré présente en vraie grandeur les supplices du froid éternel. Y règne un calme aussi glacial que sont brûlants les corps nus et meurtriers du Dante et Virgile de William Bouguereau ou celui du diable dans le Satan convoquant ses légions de Thomas Lawrence. Le romantisme ayant tôt fait de fusionner les visions diaboliques et les passions humaines plus ordinaires, Gustave Courtois reprend Gustave Doré, mais cette fois les deux hommes se tiennent la main dans une discrète atmosphère homo-érotique. Peu à peu, l’univers du songe, notamment avec Odilon Redon (par exemple, la Mort et la Luxure) s’empare des fantasmes sadomasochistes ou voyeuristes qui étaient nés des représentations infernales, et auxquels la psychanalyse et le surréalisme finiront par donner l’écho que l’on connaît.
Miquel Barceló, Illustration pour le Chant IX de l’Enfer de Dante, 2001
Lucifer se heurte, comme l’ombre et la lumière lors de la Création du monde, aux profils de Dante et Virgile, immobiles et interdits face aux cris. La fragilité des figures rappelle les fresques de Piero della Francesca.
aquarelle sur papier • 55 × 40 cm. Éd. Galaxia Gutenberg, Barcelone. • Courtesy Miquel Barceló
Soudain, le XXe siècle vient. S’engendre la géhenne, notion hébraïque qui désigne le monde des corps si nombreux qu’il n’est plus même possible de les enterrer, ou à peine, et dont l’extermination nazie force toutes limites. L’univers carcéral de Giovanni Battista Piranesi est porté aux extrémités monstrueuses du possible. Ce n’est pas seulement l’homme-machine, esclave déshumanisé des aciéries-fournaises décrites par Anders Montan et Ignace-François Bonhommé, ce ne sont plus uniquement les asiles de Giacomo Balla ou les guerres bouchères d’Otto Dix, mais ce sont surtout les agonies concentrationnaires de Zoran Music. Les commissaires ont cependant tenu, avec Dante, à ne pas refermer la porte d’espoir après la découverte de l’atrocité. Les nébuleuses d’Étienne-Léopold Trouvelot et les étoiles d’Anselm Kiefer viennent ainsi, dans le dernier espace de l’exposition, se disperser avec poésie, en particules d’atome.
Inferno
Du 15 octobre 2021 au 9 janvier 2022
Scuderie del Quirinale • 16 Via Ventiquattro Maggio • 00187 Roma
www.scuderiequirinale.it
À lire
Deux rééditions parues à l'occasion du 700e anniversaire de la mort de Dante
La Divine Comédie par Dante Alighieri • traduit, préfacé et annoté par Danièle Robert • Actes Sud • 928 p. • 13,50 €
La Divine Comédie par Dante Alighieri • traduit par Jacqueline Risset • bilingue français / italien éd. Pléiade / Gallimard • 1 488 p. • 62 €
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
UNE ŒUVRE EN DÉTAILS
« Dante et Virgile » de Bouguereau : l’enfer et la fureur
Abonnés
Auvergne-Rhône-Alpes
Alina Szapocznikow, sculptrice des corps disloqués au musée de Grenoble
Un chef-d’œuvre en question
« Les Fileuses » de Vélasquez : à quoi bon avoir un talent si ce n’est pour l’offrir au monde ?
Voilà un véritable catalogue des tourments éternels liés aux péchés capitaux. La vanité y prend la forme de trois femmes nues, suspendues la tête en bas, les cheveux en feu ; la luxure, celle des amants liés l’un à l’autre… Lucifer, assis sur une chaise africaine, porte une coiffe de plumes amérindienne. La figure de l’Indien du Brésil symbolise ici l’ange du mal.