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INSTITUT DU MONDE ARABE

Quand les Juifs vivaient dans le monde arabe

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Orchestrée par Benjamin Stora, une exposition-fleuve raconte pour la première fois l’histoire des Juifs d’Orient dans toute sa richesse et sa complexité. Un événement.
Naftali Hilger, David Zabari lisant un livre saint dans sa maison, Saada (Yémen)
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Naftali Hilger, David Zabari lisant un livre saint dans sa maison, Saada (Yémen), 1998

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Des premiers fils d’Israël, éparpillés autour de la Méditerranée, aux convertis du Yémen, l’exposition évoque 3 000 ans de dialogue entre les civilisations juives et arabes.

Tirage moderne • Coll. particulière • © Naftali Hilger

« Notre génération est la dernière à avoir été témoin d’une vie commune entre juifs et musulmans, de ces liturgies qui se répondent, et aujourd’hui certains affirment que cela n’a pas existé. Beaucoup de jeunes de 20 ans ne savent pas qu’il y avait des Juifs en Algérie ! Cette exposition est là pour rappeler que c’était bel et bien une réalité, et non un fantasme… » C’est avec ces mots que Benjamin Stora, éminent expert de l’histoire du Maghreb, a ouvert l’exposition « Juifs d’Orient ». Orchestrée sous sa direction scientifique par l’Institut du monde arabe, elle évoque l’histoire méconnue des communautés juives dans les pays arabes, de l’Algérie au Yémen. Né à Constantine, l’historien en est convaincu : elle répond à un besoin particulièrement aigu en ces temps de montée des haines. « Il est essentiel de rappeler, sans passer sous silence les drames, qu’il y a eu dans l’histoire des moments où ces deux communautés cuisinaient ensemble, priaient avec les mêmes sonorités musicales, bref, étaient du même monde. »

Tik pour la Torah (Jérusalem)
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Tik pour la Torah (Jérusalem), 1914

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Souvent constitués de velours et d’argent repoussé, ces coffres sont destinés à abriter la Torah.

Argent, velours, bois • 106,3 × 32,5 cm • Coll. particulière William L. Gross, Tel-Aviv • © Gross Family Collection Trust (GFC Trust)

Le XXe siècle a imposé un arrêt brutal à cette « convivance » qu’ont explorée nombre d’historiens. Retentissant arrachement… Mais il ne saurait effacer, sur trois mille ans d’existence, les quinze siècles partagés avec l’islam : de l’Andalousie à l’Euphrate, de bijoux judéo-berbères en rouleaux de la Torah, l’exposition retrace une « traversée des mondes, entre différentes cultures, différents pays », résume Benjamin Stora. Tout commence il y a plus d’un millénaire avant l’ère chrétienne, sur la terre de Canaan, où les premiers Hébreux vivent en nomades. On connaît l’histoire du roi David, qui érige sa capitale à Jérusalem (vers l’an –1000 selon la Bible), où il fait porter l’Arche d’alliance (le coffre contenant les Tables de la Loi). Le premier Temple qui l’abrite en son Saint des saints sera détruit par les armées babyloniennes en 586 av. J.-C., et les Juifs contraints à l’exil à Babylone (dans l’Irak actuel).

Un second Temple, achevé en –417, sera à son tour démoli en 70 après J.-C. Ce que l’on sait moins, c’est que, dès l’ère hellénistique, des colonies juives s’installent tout autour de la Méditerranée, à la suite des répressions romaines. Emportant avec lui ses rouleaux de la Torah, le peuple judéen cède Jérusalem aux chrétiens. La Babylonie, la Syrie et l’Égypte deviennent ses nouvelles patries, et le Talmud de Babylone l’un de ses livres fondateurs. On retrouve ses traces à Alexandrie, Antioche ou encore dans la Perse sassanide. C’est là, à Doura Europos, ville surplombant l’Euphrate et aujourd’hui syrienne, que subsiste l’un des plus vivaces témoignages de sa foi. Découverte en 1921, une synagogue conserve des fresques incroyablement préservées, remontant au IIIe siècle. Arbre de vie, sacrifice d’Isaac, façade du Temple, épisodes de la vie de Moïse, sortie d’Égypte et Arche d’alliance : elles constituent une vraie encyclopédie de l’iconographie juive et rappellent que, jusqu’au VIe siècle, la représentation humaine n’était frappée d’aucun interdit.

Salle des prières de la synagogue de Doura Europos (Syrie)
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Salle des prières de la synagogue de Doura Europos (Syrie), IIIe siècle

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Découverte en 1921, cette synagogue livre un témoignage inestimable sur l’iconographie juive au début de l’ère chrétienne.

Coll. musée national de Damas • © Godong/Leemage

Retranscrite en caractères hébraïques, la langue arabe se fait « judéo-arabe ».

La vallée du Dadès, au Maroc, est un autre foyer passionnant, marqué par un processus complexe de « judaïsation des Berbères et berbérisation des Juifs », résume le catalogue, dès le début de l’ère chrétienne. Les archéologues ont retracé aussi la présence de tribus hébraïques dans des oasis d’Arabie, près de l’ancienne route de l’encens, à Khaybar ou Yathrib, future Médine, dès le IIIe siècle. Elles ont l’arabe pour langue, et seront les premières communautés juives à entrer en contact avec l’islam, dès sa naissance au VIIe siècle. Dans le Coran, ces « fils d’Israël » sont considérés comme le peuple de Moïse, et bénéficient, « entre tous les peuples, de la faveur insigne du dieu créateur », rappelle l’historienne Jacqueline Chabbi, professeure émérite en études arabes à l’université de Paris VIII, dans le catalogue. Car, souligne-t-elle, « avant que ne s’inventent des lectures idéologiques du Coran […], à partir surtout du IXe siècle, les diatribes contre les juifs accusés de croyance déviante […] n’avaient eu aucune conséquence dans la vie réelle des premières sociétés musulmanes, contrairement à ce que l’on s’imagine souvent aujourd’hui. »

Pendant près de huit siècles, la majorité des populations juives vivent ainsi au cœur du monde musulman. À l’instar des chrétiens, leur est accordé le statut de dhimmi : considérés comme inférieurs, ils bénéficient cependant, en échange d’une taxe, d’une protection juridique et d’une relative autonomie administrative, fiscale et religieuse. Retranscrite en caractères hébraïques, la langue arabe se fait « judéo-arabe ». Savants ou commerciaux, les échanges entre les deux communautés ont un impact fondamental sur chacune d’elles. Ils atteignent leur paroxysme dans certains foyers d’effervescence intellectuelle, du Bagdad du Xe siècle à l’Égypte fatimide.

L’âge d’or d’Al-Andalus

« Tout à fait naturellement, les élites […] partageaient les mêmes centres d’intérêt, par exemple la philosophie, avec leurs homologues musulmans, et les médecins soignaient les malades dans les mêmes hôpitaux multiconfessionnels, souligne Mark Cohen, professeur émérite d’études proche-orientales à l’université de Princeton, dans le catalogue. Certes, cette cohabitation pacifique […] connut quelques exceptions à la règle. Mais, comparé à leurs frères des lointains – ceux de l’Europe chrétienne –, les Juifs en terre d’Islam eurent rarement à souffrir en tant que Juifs. »

Amulette (Iran)
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Amulette (Iran), vers 1900

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Sont-ils les descendants des Juifs partis en exil à Babylone après la destruction du Temple, en 586 av. J.-C.? Riches d’une très longue histoire, les Juifs d’Iran ne sont plus que 25 000 aujourd’hui.

Or, verre, turquoise, encre et peinture sur papier • 3,7 cm • Coll. particulière William L. Gross, Tel-Aviv • © Gross Family Collection Trust (GFC Trust)

Al-Andalus (l’Espagne musulmane), qui se dit Sefarad en hébreu, est l’un de ces âges d’or culturels. En 711, les Omeyyades conquièrent la péninsule ibérique où vit une grande communauté juive. Certes, les Juifs demeureront dhimmi. Cependant, « en devenant partie prenante d’un monde dominé par la nouvelle civilisation arabo-musulmane, [ils] purent non seulement se déplacer depuis l’Espagne jusqu’en Inde, mais aussi participer activement, en utilisant l’arabe, à la vie économique et culturelle de cette vaste ère géographique. » La poésie hébraïque parvient à son suprême épanouissement. Une véritable renaissance culturelle, miracle de la convivencia, que l’exposition analyse en détail, sans la réduire naïvement à un fantasme de parfaite harmonie.

Au XIe siècle, le ciel s’assombrit sous la dynastie almoravide. Plus rigoristes encore, leurs successeurs almohades abolissent le statut de dhimma, contraignant des milliers de Juifs à l’exil ou à la conversion. « Une calamité venue du ciel s’est abattue sur Sefarad », pleure alors le rabbin, grammairien, philosophe et astronome Abraham ibn Ezra, qui fuira vers le nord, dans l’Espagne catholique.

Étui-parchemin d’Esther (probablement Istanbul)
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Étui-parchemin d’Esther (probablement Istanbul), vers 1875

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Pourim, la fête des Sorts, commémore les événements décrits dans le rouleau d’Esther. Il évoque un épisode mythique de sauvetage du peuple juif censé se dérouler à Suze, en Perse.

Argent partiellement doré, repoussé, ciselé • h. 24 cm • Coll. particulière William L. Gross, Tel-Aviv • © Gross Family Collection Trust (GFC Trust)

Le destin de Moïse Maïmonide (1138–1204) est emblématique de celui de son peuple. Né à Cordoue, en Espagne, il fuit le pouvoir almohade pour s’installer à Fès, au Maroc, où vit une importante communauté de coreligionnaires qu’il exhorte à pratiquer leur culte en secret. Il rejoint ensuite l’Égypte fatimide, particulièrement tolérante. Commerçant de pierres précieuses, il est proclamé « chef des Juifs » et produit des écrits fondateurs sur le Talmud de Babylone et la loi juive, mais aussi la logique, la médecine, en dialogue permanent avec les savants musulmans. Son Guide des égarés (Moré Névoukhim), rédigé en judéo-arabe, éclairera nombre des penseurs qui lui succéderont. Si le souvenir de Maïmonide est parvenu jusqu’à nous, c’est en partie grâce au patrimoine extraordinaire légué par la synagogue Ben Ezra de Fustat, dans le vieux Caire. Dans sa genizah – lieu secret où sont pieusement déposés de vieux livres et documents endommagés –, environ 380 000 feuillets et fragments ont été retrouvés : textes sacrés et brouillons d’écolier, procès-verbaux et contrats de mariage, livres de comptes ou poèmes antiques. Témoignage inestimable sur la vie de l’époque, ce trésor atteste que certains dhimmi ont accédé aux plus hautes sphères sous l’empire fatimide.

En Espagne, la situation se dégrade un peu plus à la fin du XIVe siècle. Persécutions, conversions forcées… En 1492, l’Espagne, redevenue chrétienne, expulse les Juifs. Se convertir ou partir, il n’y a pas d’autres choix. La diaspora séfarade se disperse alors tout autour du bassin méditerranéen. Les Juifs hispaniques s’exilent vers le Maghreb, l’empire ottoman ou l’Europe (jusqu’à Amsterdam). Au Maroc, notamment à Fès, ces megorachim, ou expulsés, apportent dans leurs bagages la sophistication des savoir-faire andalous, marquant profondément l’artisanat, mais aussi la cuisine et la musique. Dans le cœur de toutes ces familles, le souvenir d’Al-Andalus continue de battre.

À gauche : Textile décoratif mural (Jérusalem) / À droite : Moshe ben Yitzhak Mizrachi, “Akedat Yitzhak” (Jérusalem)
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À gauche : Textile décoratif mural (Jérusalem) / À droite : Moshe ben Yitzhak Mizrachi, “Akedat Yitzhak” (Jérusalem), vers 1900 / 1902

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À gauche : Une évocation du sacrifice d’Isaac, épisode biblique de la Genèse, commémoré pendant le Nouvel An juif (Roch Hachana).

À droite : Une autre évocation du sacrifice d’Issac, qui montre Abraham arrêté par l’ange de Dieu.

Broderie au fil de soie polychrome en satin / Encres colorées sur papier et lithographie • 54,8 x 81,5 cm / 47,5 x 63 cm • Coll. particulière William L. Gross, Tel-Aviv • © Gross Family Collection Trust (GFC Trust)

Cet héritage se mêlera peu à peu à la culture des tochavim, Juifs autochtones d’Afrique du Nord dont la présence remonte à l’Antiquité. Un socle de références les unit, témoignage de l’attachement à Eretz Israel, la terre des ancêtres. Liée à la Bible, une iconographie proprement juive caractérise objets de culte et art profane, que de pré- cieux artisans se transmettent de père en fils. D’Alep à Kairouan, de Volubilis à Tolède, les synagogues s’ornent der- rière leurs façades discrètes de raisins et d’épis de blé, mais aussi d’aigles et de lions (emblème de la tribu de Juda).

La lyre (kinnôr) évoque David, le roi musicien ; la grenade, fruit à couronne royale, la promesse d’une terre fertile. Symbole du Temple de Salomon à Jérusalem, de l’indestructibilité du peuple juif et de sa foi, la menorah, ou chandelier à sept branches, est présente sur la plupart des monuments et objets, tels les manteaux brodés des rouleaux de la Torah. Formée de deux deltas entrecroisés, l’étoile à six branches s’impose peu à peu sous le nom de magen David (bouclier de David) : six, chiffre de la perfection pour nombre de peuples antiques du Proche-Orient.

La Palestine, cœur de la renaissance intellectuelle au XVIe siècle

Si l’islam méprise l’imprimerie naissante, lettrés et rabbins d’origine ibérique s’en servent abondamment pour diffuser la pensée juive dès le début du XVIe siècle, favorisant une renaissance intellectuelle dont le cœur se situe en Palestine : la ville de Safed rayonne alors particulièrement et dans la codification de la Loi, et dans le développement de la Kabbale. Puis vient le temps des colonies. La France, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie prennent le pouvoir : l’Algérie tombe dès 1830, puis la Tunisie, l’Égypte, le Maroc. À la fin de la Première Guerre mondiale, l’empire ottoman est démantelé ; bientôt, le Royaume-Uni règne sur la Palestine. Avec ces révolutions géopolitiques (et des législations telles que le décret Crémieux qui attribue d’office en 1870 la citoyenneté française aux « Israélites indigènes » d’Algérie), un basculement s’opère au cœur du peuple juif, en faveur de la culture européenne. Il abandonne peu à peu la langue arabe, pour adopter celle du colon.

Jean Besancenot, Les Communautés juives du Sud marocain. Juive du Todra  [Sud-Atlas central, Tinghir (Maroc)]
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Jean Besancenot, Les Communautés juives du Sud marocain. Juive du Todra [Sud-Atlas central, Tinghir (Maroc)], 1934–1939

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Enracinées depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne dans les montagnes du Haut Atlas, les tribus juives ont fusionné avec certaines tribus berbères.

Tirage moderne • Coll. Institut du monde arabe, Paris • © Photothèque de l’Institut du monde arabe

L’avènement de l’Allemagne nazie et les six millions de morts de la « solution finale » provoquent une rupture définitive. Le 29 novembre 1947, l’ONU approuve le plan de partage de la Palestine en deux États. L’indépendance d’Israël est proclamée le 14 mai 1948, et l’État hébreu accueille nombre de ses fils. D’autres partent vers la France, les États-Unis, le Canada. « De cette histoire, on ne retient souvent que cet arrachement, mais il est temps de s’arrêter et de comprendre la profondeur de ce lien entre les Juifs et le monde arabe, assure Benjamin Stora. Certes, la culture ne peut se substituer au politique. Mais en attendant que les États trouvent la solution au cœur de la question, qui est le conflit israélo-palestinien, il nous fallait faire en sorte que ces trésors que montre l’IMA ne soient pas dilapidés. En les préservant et les dévoilant, peut-être pourrons-nous éviter à l’avenir les rivalités et les haines qui se construisent dans l’ignorance. »

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Juifs d'Orient. Une histoire plurimillénaire

Du 24 novembre 2021 au 13 mars 2022

www.imarabe.org

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