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Roméo Mivekannin, La Blanche et la Noire, d’après Félix Vallotton, 2022
Pigments, acrylique et bains d’élixir sur toile libre • 248 x 263,5 cm • © Roméo Mivekannin / Courtesy galerie Cécile Fakhoury, Abidjan-Dakar-Paris / Photo Grégory Copitet.
Un tour du monde culturel, une odyssée à travers le temps, des découvertes et, surtout, une formidable matière à penser, à s’interroger, à aller au-delà de ses propres connaissances pour s’ouvrir à d’autres horizons : l’exposition du Mucem est tout cela à la fois.
À l’heure où les musées tentent de rattraper le temps perdu et de combler les lacunes d’une histoire dont la mémoire, parfois à vif, tourmente nos sociétés contemporaines, et où il est question de « décoloniser » nos vénérables institutions, sourdes aux demandes de restitutions durant des décennies, celle-ci propose de s’émanciper de l’histoire linéaire occidentale et de son idée absolue de « progrès », de ses grands chrononymes – Renaissance, révolution industrielle, Trente Glorieuses… –, de sa cartographie européocentrée où les continents et océans sont découpés par d’implacables méridiens, pour adopter le regard d’autres civilisations, d’Asie, d’Afrique, d’Océanie, d’Amérique…
Pierre Singaravélou a publié un essai retraçant l’histoire du musée du Louvre.
Pensé par l’historien Pierre Singaravélou, spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation, avec Camille Faucourt, conservatrice au Mucem, et le géographe Fabrice Argounès, le parcours rend à la conception du monde son indispensable complexité. Il en révèle toute la diversité de façon limpide, loin des discours exclusifs trop passionnés et unilatéraux qui prennent le risque de la division.
Il n’est pas pour autant question de réécrire l’histoire, mais de « proposer, au contraire, un récit polyphonique plus juste car plus complet, qui permettra en retour de mieux appréhender les biais, les oublis et les impensés de l’histoire occidentale, clament de concert les commissaires. C’est au prix de cet effort de décentrement que nous pourrons appréhender l’ensemble du monde mais également mieux cerner les singularités de notre Europe qui, ainsi provincialisée, n’apparaît plus aussi omnipotente et omnisciente. » Certains seront peut-être déboussolés, un peu perdus, mais également assez vite émerveillés par ce voyage au long cours, sans frontières, véritable bouffée d’oxygène intellectuelle face à une actualité à feu et à sang.
Parce qu’il n’y a pas plus concret pour embrasser la réalité du globe, parce qu’elle fut aussi l’un des outils d’appropriation militaire, administrative et culturelle des continents de la vieille Europe, la cartographie représente une formidable entrée en matière. Elle se révèle ici sous un jour nouveau, certes parfois millénaire mais bien différent de la traditionnelle mappemonde des salles de classe, avec l’Europe au centre.
Imakajiyamachi Eijudo, Bankoku Jinbutsu no Dzu [Image du monde et de ses habitants], 1825
Cette carte de la fin de l’époque d’Edo, où le Japon est le nombril du monde, est associée à une frise représentant tous les peuples.
Impression sur papier • 26 × 45 cm • Coll. Yale University Library, New Haven • © Zoonar GmbH / Alamy Stock Photo
Place aux visions d’explorateurs, voyageurs et géographes tels qu’Ash-Sharîf al-Idrîsî, héritier de la géographie arabe qui, au XIIe siècle, offre à l’humanité l’une de ses premières mappemondes, où sont représentées les terres connues, de l’équateur à la Baltique, des Canaries à la Chine, dans un réseau complexe cherchant à associer l’Orient et l’Occident.
Quelques siècles plus tard, au XVIIIe, en Corée, la cartographie connaît un engouement sans précédent avec une diffusion des atlas Yeojido, ouvrages manuscrits (ou xylographiés) qui montrent le pays selon différents angles : une carte pour chaque province, une pour la capitale Séoul, plusieurs du « monde extérieur », où la Chine se trouve au centre avec ses voisins immédiats, la Corée, le Japon et les îles Ryukyu, et enfin une « carte sous le ciel » pour tous les « autres », sous la forme d’un continent circulaire périphérique entouré d’océans.
Khipu découvert à Cacatilla, Nasca, Culture inca (1400–1532),
Ce système à base de noeuds sur une cordelette était utilisé par les Incas pour enregistrer données, dates, comptes…
fibre torsadée et nouée • 54 × 40 cm • Coll. Museo Nacional de Arqueología, Antropología e Historia del Perú, Lima • © Museo Nacional de Arqueología, Antropología e Historia del Perú, Lima / Photo Juan Pablo Murrugarra.
Le document est si fascinant que l’on peut passer un temps infini à le parcourir, tant il ouvre de perspectives. Après ce déboussolage géographique au sens littéral, c’est au traditionnel calendrier grégorien imposé au monde en 1582 (succédant à l’antique calendrier julien) et au calcul du temps universel (réparti en 24 fuseaux horaires) décidé lors de la conférence internationale de Washington de 1884, que s’attaquent en douceur les œuvres ici réunies. Elles témoignent d’autres manières de se repérer dans la durée, à l’image du khipu inca, des cordelettes formant une parure sobre et élégante et qui permettent, entre autres, de calculer le temps.
Toutes ces historicités vernaculaires, les pays colonisateurs vont s’appliquer à les nier, à les détruire ou à les reléguer au rang de curiosités et d’objets de collections destinés aux musées.
D’entrée de jeu, ces cartes et calendriers nous interpellent sur nos propres considérations et nous ouvrent à d’autres regards. Mettre à distance l’objet de notre observation, pour mieux nous voir nous-mêmes… L’esprit critique est mis ici en pratique avec des cas concrets pour dérouler ensuite le fil d’une histoire multiple, « polyphonique » pour reprendre le mot des commissaires. Peuvent alors surgir des formes de récits inattendues, des points de vue extra-européens, tels que l’arrivée des colonisateurs français en Nouvelle- Calédonie, pyrogravés sur les bambous kanaks, ou les comptes d’hiver (waniyetu iyawapi) des Lakotas, tribu sioux des Grandes Plaines d’Amérique du Nord. Pictographiés sur peaux de bisons et cervidés entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe, ils représentent des événements marquants ayant lieu chaque année, bataille, décès d’un chef, épidémie, sécheresse ou crue d’un fleuve, pluie de météorites…
Empire des Indes, Adhaidvipa du Gujarat, Inde, (1858–1947)
Le diagramme cosmologique se divise en trois niveaux : supérieur pour les dieux et déesses, inférieur pour les êtres réincarnés en enfer, et au milieu vivent les humains.
Détrempe sur toile • Coll. Bibliothèque nationale de France, Paris • © Bibliothèque nationale de France, Paris.
Longtemps relégués au rayon des sources peu fiables et du folklore, les savoirs oraux se révèlent eux aussi dans leur singularité, comme les récits des griots du Mali – associant faits et mythes, ils s’avèrent riches d’enseignements sur la vie quotidienne –, ceux en prose des karanam, ces poètes itinérants de l’Inde méridionale des XVIe-XVIIIe siècles mêlant épopées mythiques et contes religieux avec une réelle liberté de ton, ou encore les chants et danses du cycle manggatharra des Aborigènes du nord de l’Australie, essentiels pour cerner les échanges avec les navigateurs commerçants venus d’Indonésie. Parfois, traditions écrites et orales s’entremêlent pour livrer des récits fascinants.
C’est le cas de l’Histoire secrète des Mongols, rédigée au XIIIe siècle, qui raconte la fondation par Gengis Khan, conquérant venu des Steppes de l’Asie centrale, de l’empire le plus vaste ayant jamais existé, couvrant un territoire allant de la mer de Chine à la Méditerranée, de la Sibérie à l’océan Indien.
Du Zhenjun, La Tour de Babel, Old Europe, 2010
Le regard d’un artiste chinois installé à Paris a engendré cette tour de Babel breughélienne revue à l’aune du XXIe siècle dans une ville secouée par les manifestations.
Photographie • 120 × 160 cm • Coll. Du Zhenjun • © Du Zhenjun
Autre idée ainsi battue en brèche : non, les grandes découvertes n’ont pas été l’apanage des Européens. Dans l’océan Pacifique, dès la fin du premier millénaire, les Polynésiens, à bord de leurs longues pirogues, visitent des milliers d’îles et débarquent sur les côtes sud-ouest du continent américain bien avant Christophe Colomb ! À lui et aux aventures célèbres et célébrées des marins Vasco de Gama, Fernand de Magellan, James Cook ou Louis-Antoine de Bougainville répondent d’autres épopées. Celles de voyageurs africains qui rejoignent l’Empire byzantin et Al-Andalus au XIIIe siècle, d’ambassadeurs des royaumes d’Éthiopie et du Kongo à Rome et au Portugal au cours des deux siècles suivants. Celles de pèlerins, marchands, savants, navigateurs arabes, persans, javanais, gujaratis et chinois, qui au XIIIe siècle construisent des réseaux de communication sur de très longues distances.
À tel point que, soulignent les commissaires, « aux XVe et XVIe siècles, le centre économique du vieux monde se situe non pas en Europe mais à la croisée des routes maritimes des épices, dans l’océan Indien, interface commerciale depuis le Xe siècle entre l’Afrique, l’Asie et une Europe encore périphérique ».
La colonisation est au cœur de nouvelles recherches scientifiques mais aussi artistiques.
Toutes ces historicités vernaculaires, les pays colonisateurs vont s’appliquer à les nier, à les détruire ou à les reléguer au rang de curiosités et d’objets de collections destinés aux musées. Ce sera le cas pour une immense partie de la culture matérielle des pays d’Afrique subsaharienne – près de 90 % du patrimoine est conservé hors du continent et arrivé en Europe dans le cadre du système colonial, comme le rappelait le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy en 2018. Avec les « décolonisations » – terme auquel Pierre Singaravélou préfère ceux d’émancipation, de libération ou de révolution, car ils correspondent mieux à la réalité faite de luttes et de résistances menées par les colonisés –, de nouveaux récits nationaux et historiographiques recréent des liens avec le passé.
Chéri Samba, J’aime la couleur de la vraie carte du monde, 2016
Et si on inversait le cours des choses, quitte à en perdre le nord ? De son pinceau aiguisé, Chéri Samba donne au continent africain des couleurs et une place centrale dans l’ordre du monde tel qu’il fut établi par l’histoire européocentrée.
acrylique et paillettes sur toile • 199 x 297 cm • © Chéri Samba / Courtesy galerie Magnin-A, Paris.
Des statues sont déboulonnées, des rues renommées, des figures oubliées ressurgissent des limbes de l’histoire. Parallèlement, les postcolonial studies (apparues dans les années 1980 aux États-Unis) et la world history (ou global history) venue des pays anglo-saxons gagnent du terrain. La colonisation est au cœur de nouvelles recherches scientifiques mais aussi artistiques. Les peintures colorées et faussement naïves de Chéri Samba dévoilent « la vraie carte du monde », où les rapports entre le Nord et le Sud s’inversent.
Également exposés au Mucem, des portraits d’Agodjiés, femmes soldats du royaume du Dahomey (Bénin), ont été peints par Roméo Mivekannin sur des toiles dont le format évoque le « tablier d’Amazone du roi » conservé au Muséum de Toulouse, qui aurait été arraché par un général lors de l’invasion française, entre 1892 et 1894. On pourrait y ajouter les étendards de Raphaël Barontini présentés en ce moment au Panthéon, à Paris, parallèlement au parcours historique intitulé « Oser la liberté – Figures des combats contre l’esclavage ».
Raphaël Barontini, À la cour d’Henri Christophe, 2022
L’artiste rend hommage à une figure de la lutte contre l’esclavage, Henri Christophe, qui fut le premier roi d’Haïti en 1811.
acrylique, encres, paillettes et sérigraphie sur toile • 180 × 300 cm • Coll. Courtesy Raphaël Barontini et Mariane Ibrahim, Chicago-Paris-Mexico City. • © Courtesy Raphaël Barontini et Mariane Ibrahim, Chicago-Paris-Mexico City.
Une installation de bannières et de drapeaux représente les héros de cette lutte, l’abolitionniste Louis Delgrès qui résista aux troupes napoléoniennes en Guadeloupe, la révolutionnaire haïtienne Sanité Bélair, officière dans l’armée de Toussaint Louverture, le légendaire couple d’esclaves marrons de La Réunion, Anchaing & Héva, tandis que des textiles et des frises narratives en rappellent les grands épisodes… D’immenses images à la beauté trouble, composées avec des collages et montages de fragments d’une histoire longtemps reléguée dans l’ombre et dont il reste encore à écrire de nombreux chapitres.
Une autre histoire du monde
Du 8 novembre 2023 au 11 mars 2024
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
Oser la liberté. Figures des combats contre l’esclavage
Du 9 novembre 2023 au 11 février 2024
Panthéon • Place du Panthéon • 75005 Paris
www.paris-pantheon.fr
Raphaël Barontini. We Could Be Heroes
Du 19 octobre 2023 au 11 février 2024
Panthéon • Place du Panthéon • 75005 Paris
www.paris-pantheon.fr
À lire
Colonisations – Notre histoire ouvrage collectif dirigé par Pierre Singaravélou • éd. Seuil • 944 p.• 35 €
Réunissant autour de lui plus de 250 chercheurs et chercheuses du monde entier, Pierre Singaravélou remonte le temps pour écrire une histoire globale du fait colonial français, décrypté dans toute sa complexité et sa diversité, loin des conflits identitaires et mémoriels qui empêchent de penser. Une somme aussi érudite qu’accessible.
Les Fantômes du Louvre – Les musées disparus du XIXe siècle par Pierre Singaravélou • éd. Hazan • 144 p. • 29 €
Saviez-vous que, bien avant le pavillon des Sessions, le Louvre abritait en son sein un des premiers musées ethnographiques, qu’il refusa d’accueillir l’art khmer en ses murs, que la galerie de peinture espagnole fut un long combat et l’expansion maritime une obsession ? Des histoires parmi tant d’autres à découvrir dans cet ouvrage passionnant.
Dé-commémoration – Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues sous la direction de Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg • éd. Fayard • 448 p. • 25 €
Il y a des images qui marquent les esprits et l’histoire de façon indélébile, ainsi celle, en 2020, du déboulonnage spectaculaire de la statue du marchand d’esclaves Edward Colston dans le port de Bristol au Royaume-Uni. Cet ouvrage collectif réunissant une cinquante d’historiens, de sociologues et d’anthropologues se penche sur les nombreuses formes de dé-commémoration ayant secoué le monde entier pour repenser les liens avec le passé.
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L’artiste s’empare des classiques de l’histoire de l’art – ici un tableau de 1913 déjà sulfureux à l’époque eu égard aux liens ambigus entre les deux femmes – pour recréer une image à tiroirs, complexe, trouble. Il y impose son autoportrait, prenant à partie le spectateur-voyeur de son regard inquiet, l’interpellant sur les représentations de la figure noire, de l’autre et de chacun.