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Co-commissaire de l’exposition avec Rébecca François, Hélène Guenin rappelle que les fleurs sont le « moteur indispensable de la vie : au cœur du monde végétal, elles produisent la nourriture que consomment humains, animaux et insectes et l’oxygène que nous respirons. » C’est pourquoi le tout premier chapitre du parcours du Mamac s’arrête sur des œuvres qui, tout simplement, nous parlent de la beauté des fleurs, et provoquent un certain enchantement. On ne se lasse pas des herbiers réalisés patiemment par Marinette Cueco (née en 1934), qui recueille les pétales de renoncules comme de précieux trésors, et les appose sur des feuilles de papier avec un soin d’orfèvre… Impossible aussi de ne pas être frappé par la beauté fragile des pétales épinglés au mur par Isa Barbier (née en 1945) en une constellation subtile, ou par l’histoire que raconte la Brésilienne Maria Thereza Alves (née en 1961) avec ses acryliques sur papier : celles-ci ont été réalisées avec des mauvaises herbes de son jardin, qu’elle a retrouvées (injustement !) arrachées et les a, pour leur redonner vie et splendeur, transformer en pinceaux sauvages.
Maria Theresa Alves, Unrejected Wild Flora, 2014–2015
Acrylique sur papier • Courtesy de l’artiste & galerie Michel Rein, Paris/Bruxelles / photo Pablo Ballesteros / © Maria Theresa Alves
C’est une expérience magnifiquement racontée (avec les fruits et légumes) par Agnès Varda dans son film Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) : chiper un petit peu du monde du bout des doigts est un véritable plaisir, de par sa simplicité mais aussi, plus politiquement, par son écart au capitalisme marchand, où tout se vend et s’achète. C’est aussi pourquoi la cueillette apparaît à la fois si poétique et politique. Chiara Camoni (née en 1974), qui vit dans un petit village de montagne en Toscane, collabore avec ses habitants pour cueillir des plantes et des fleurs, qu’elle tresse ensuite en d’étonnantes et volumineuses tapisseries déposées sur le sol, aux côtés de colliers de céramique accrochés au mur, réalisés à partir de fleurs brûlées. Hélène Guenin y devine une dimension mystique : « Chiara Camoni franchit allègrement le pas de l’enchantement et d’un ‘matérialisme magique’. Ses gestes flirtent avec les rituels, ses œuvres semblent traversées par l’énergie et la puissance de la nature et convoquent une vision animiste du monde. »
Chiara Camoni, Living Room, détail, 2019
plantes et graines sauvages, bois patiné vert-de-gris, terre cuite et terre cuite émaillée avec sable et terre de la plage de Llandudno, fourrure recyclée • Courtesy de l'artiste et Arcade, Londres & Bruxelles / Photo Dewi Llwyd / © Chiara Camoni
Le deuxième chapitre de l’exposition s’intéresse aux métamorphoses que l’homme impose aux fleurs, de façon plus ou moins invasive – il faut voir les immenses champs de fleurs en Hollande pour comprendre qu’elles sont loin d’être à l’abri de la surexploitation ! Le parcours convoque ainsi une œuvre monumentale d’Hicham Berrada (né en 1986), artiste qu’on attendait bien sûr dans cette exposition puisqu’il travaille à partir de plantes et crée des œuvres vivantes. Pour Mesk Ellil (2015), Hicham Berrada s’intéresse à un jasmin qui, au contraire des hommes, ne s’éveille que la nuit et diffuse son parfum aux étoiles. Pour capter un peu de cette mystérieuse séduction, le plasticien inverse le cours du jour et de la nuit, et impose à ses différents plants de jasmin un rythme décalé en les plongeant dans l’obscurité alors que le soleil brille à l’extérieur du musée. Aussi visuelle qu’olfactive, cette œuvre invite les visiteurs à déambuler entre les fleurs et à percevoir un peu de leur secret… Plus violente, sa vidéo Natural Process Activation #Bloom (2012) suit deux personnes dans un jardin, en pleine nuit, et les voit braquer des projecteurs sur des pissenlits pour forcer leur éclosion, comme s’ils étaient en plein soleil.
Hicham Berrada, Mesk Ellil (détail), 2015
Terrarium en verre teinté, cestrum nocturnum, éclairages horticolores clair de lune, temporisateur • Musée d’art contemporain de Lyon • Photo Fabrice Seixas – © Hicham Berrada / ADAGP, Paris, 2022
Anaïs Tondeur, Tchernobyl Herbarium, 2011
Rayogrammes, Tirages pigmentaires sur papier Hahnemühle • © Anaïs Tondeur
En intitulant sa série de rayogrammes Tchernobyl Herbarium en 2011, Anaïs Tondeur (née en 1985) éclaire d’emblée le sens de ces images étranges et spectrales de fleurs blanches sur fond noir, où éclatent des centaines de tout petits points cosmiques. L’artiste a travaillé avec une équipe de scientifiques slovènes (coordonnée par un biogénéticien, Martin Hajduch), pour récolter des végétaux dans la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine (soit 2 200 kilomètres carrés de territoire contaminé par la radioactivité depuis la catastrophe de 1986) : elle y a réalisé plusieurs empreintes de végétaux sur des plaques photosensibles, afin de faire apparaître la radioactivité contenue dans chacune des plantes. L’idée ? Montrer la « catastrophe invisible » qui subsiste encore aujourd’hui dans les fleurs, nous disent les commissaires : « Cette série est un hymne au soin, à l’attention et à la résilience. » Puisque même sur le sol le plus contaminé du monde, le vivant poursuit sa courageuse croissance.
Le troisième et dernier chapitre de l’exposition évoque les différents liens qui unissent les fleurs et le pouvoir – sachant que, la dernière COP27 l’a encore démontré, l’influence des politiques intérieures et internationales sur le vivant sont immenses. Kapwani Kiwanga (née en 1978), dont on connaît le travail sur les bouquets mis en scène lors de grandes réunions politiques en Afrique (Flowers for Africa, qui a reçu le prix Marcel Duchamp en 2020), présente ici The Marias (2020), un ensemble sublime de fleurs de paon en papier, montrées sur fond jaune, et qui jouent d’« un contraste entre la beauté de la proposition plastique et l’histoire tragique de cette fleur, utilisée par les esclaves pour ses qualités abortives », détaillent les commissaires. Les fleurs montrées au fil de cette exposition ne sont donc jamais innocentes, jamais seules dans un vase, bien au contraire : elles racontent l’homme, sa volonté de puissance, ses faiblesses, sa vulnérabilité comme sa résilience. Elles émeuvent, enfin.
Kapwani Kiwanga, The Marias (détail), Vue de l’exposition « New work », FKA Witte de With, Rotterdam, 2020, 2020
Fleurs en papier sur socle et peinture • Achat à la Galerie Jérôme Poggi en 2021 Collection IAC, Villeurbanne/Rhône Alpes • Photo Kristien Daem – © Kapwani Kiwanga / Adagp, Paris, 2022
Devenir fleur. Cosmogonies II
Du 10 novembre 2022 au 30 avril 2023
MAMAC - Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice • Place Yves Klein • 06000 Nice
www.mamac-nice.org
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