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Pierre Auguste Renoir, La Grenouillère, 1869
Huile sur toile • 66 × 81 cm • Coll. National museum, Stockholm. • © Photo Josse / Leemage.
Pierre Auguste Renoir, La Balançoire, 1876
Huile sur toile • 92 × 73 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Leemage
En 1894, La Balançoire de Pierre Auguste Renoir, tableau présenté lors de la troisième exposition impressionniste de 1877, fait son entrée dans les collections françaises grâce au legs de Gustave Caillebotte. La même année, Jean naît au sein du couple formé par Aline Charigot et le peintre. Qui pouvait imaginer que cette toile inspirerait au futur cinéaste une des scènes emblématiques de son film Partie de campagne, tourné en 1936 et sorti dix ans plus tard ? Jean Renoir s’est lancé dans l’aventure cinématographique deux ans après la mort de son père, peintre impressionniste auréolé d’un véritable culte à l’extrême fin de sa vie. Picasso, Matisse… tous avaient fait, ou voulu faire, leur pèlerinage à Cagnes-sur-Mer pour rencontrer le vieux maître. Si ces peintres ont rendu hommage à Renoir dans certaines de leurs créations, son fils a fait revivre les grands mythes attachés à son œuvre dans ses créations cinématographiques.
Jean Renoir est souvent tenu injustement à l’écart de ce que les historiens du cinéma appellent l’impressionnisme cinématographique. Ces réalisateurs (tels que Louis Delluc ou Jean Epstein) ont été à la recherche de la captation de la lumière, du mouvement, particulièrement celui de l’eau. Comme dans la peinture impressionniste, le thème aquatique joue aussi un rôle important dans certains films de Renoir – La Fille de l’eau (1925), Les Bas-fonds (1936), L’Homme du Sud (1945) ou Le Fleuve (1951) – mais, en plus, ce dernier cherche à y transposer l’esprit de certaines toiles de son père, souvent associées à l’expression de l’hédonisme et de l’éternel bonheur de vivre… non sans une certaine acuité sur son époque.
Pierre Auguste Renoir et Eli Lotar, À gauche : La Seine à Champrosay. À droite : Tournage du film de Jean Renoir, Partie de campagne, 1876 et 1936
Huile sur toile et photographie • 54,6 × 66 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris et Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Leemage. © MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI / © Eli Lotar
Les clins d’œil appuyés sont nombreux, tant sur le plan iconographique qu’esthétique, la couleur en moins.
Vision enchanteresse du fleuve, badinage dans les sous-bois, repas épicuriens sous le soleil : dans Partie de campagne, tout semble être un hommage avéré au père. Le cinéaste ne s’en cachait pas, lui qui affirmait : « Si certains passages et certains costumes peuvent rappeler les tableaux de mon père, c’est pour deux raisons : d’abord parce que cela se passe à une époque et dans des lieux où mon père a beaucoup travaillé, à l’époque de sa jeunesse ; ensuite c’est parce que je suis le fils de mon père et qu’on est forcément influencé par ses parents. » Les clins d’œil appuyés sont nombreux, tant sur le plan iconographique qu’esthétique, la couleur en moins. Le scénario, qui s’inspire du roman éponyme de Maupassant, est un hymne à l’innocence, à la légèreté, sans oublier une pointe de drame et de nostalgie. Certaines scènes apparaissent comme des citations quasiment littérales de tableaux célèbres, notamment La Balançoire. Les rubans bleus en moins, Henriette (Sylvia Bataille) prend la pose du modèle de Renoir, debout sur l’escarpolette. Une autre scène, lorsqu’Henri (Georges Darnoux) et Henriette s’isolent dans les sous-bois, rappelle fortement La Promenade, un tableau peint par Renoir en 1870 aux grandes heures de l’impressionnisme.
Pierre Auguste Renoir, La Promenade, 1870
Huile sur toile • 81 × 65 cm • Coll. Getty Museum, Los Angeles • © Photo Josse / Leemage
Le doute plane toujours sur ces scènes qui montrent un rapprochement à la fois facile et contraint entre les deux sexes.
Les Canotiers à Chatou (1879), La Yole (1875) et La Grenouillère (1869) sont autant d’autres œuvres qui apparaissent comme des réminiscences de l’imaginaire impressionniste, en particulier celui des bords de la Seine. Jean Renoir se montre fidèle à l’esprit impressionniste mais sans naïveté, tout au plus est-il citationniste. Dans les toiles impressionnistes, comme dans Partie de campagne, les rapports entre hommes et femmes ne sont pas si simplistes qu’il n’y paraît. Dans le tableau La Balançoire, par exemple, une jeune femme élégante, le visage légèrement détourné, est abordée par un homme, sous le regard d’un autre homme en présence d’un enfant. Qui est-elle ? Une jeune coquette ? Une prostituée ? Le doute plane toujours sur ces scènes qui montrent un rapprochement à la fois facile et contraint entre les deux sexes. Le film de Jean Renoir parle quant à lui plus explicitement de la perte de l’innocence. Dans son travail, le cinéaste s’emploie à développer un regard naturaliste tout en donnant à son scénario une dimension sociale (le film est tourné juste avant les premiers congés payés).
Sorti en 1959, Le Déjeuner sur l’herbe est un film en couleur, inscrit dans le genre de la comédie bien qu’il relève plutôt du pamphlet. Jean Renoir met en scène des sujets d’actualité et de mœurs contemporaines (la place de la science dans la société, la fécondation artificielle). L’influence de l’impressionnisme se retrouve sous plusieurs formes : le titre tout d’abord, qui renvoie à une toile célèbre d’Édouard Manet et à un tableau monumental de Claude Monet ; la place de la nature, ensuite, qui joue un rôle essentiel dans l’imaginaire impressionniste du plein air ; la gaieté, la joie de vivre exprimées par la couleur ; les lieux du tournage (le domaine des Collettes où Renoir est mort) ; la ressemblance entre le personnage de Nénette et la propre nounou de Jean Renoir, Gabrielle, qui fut aussi le modèle de son père.
Pierre Auguste Renoir et Jean Renoir, À gauche : La Ferme des Collettes. À droite : Le Déjeuner sur l’herbe, 1908-1914 et 1959
Huile sur toile et Film et couleur • 54,6 × 65,4 cm et 93 min • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © The Metropolitan museum, New York. Coll. Beaux Arts & Cie
Plusieurs scènes évoquent clairement l’univers de la peinture impressionniste, comme la course à travers les champs, les vues de la maison, et bien sûr la fameuse scène du déjeuner sur l’herbe. Comme à son habitude, Jean Renoir n’est pas dans le plagiat. Il donne à voir, dans un cadre temporel différencié, le sentiment de vie intense qui se dégage de la nature et des relations humaines. Là encore, on a pu parler de naïveté concernant ce film. Il faut plutôt parler de la vérité des sentiments que le cinéaste s’emploie à mettre en exergue : l’espérance, le sentiment de la beauté et du bonheur, la déception. Il se montre en définitive plus naturaliste qu’impressionniste, ce terme relevant surtout de l’esthétique de l’image.
Jean Renoir, qui a toujours entretenu une grande admiration vis-à-vis de l’œuvre de son père, s’est aussi inspiré de l’imaginaire impressionniste dans le film French Cancan, sorti en 1955. Pendant la Belle Époque, il raconte le lancement d’une nouvelle danse, promise à un bel avenir, au Moulin-Rouge. Les couleurs sont éclatantes, l’atmosphère est à la fête perpétuelle. Nous sommes si près des danseurs du Bal du moulin de la Galette (1876) de son père que l’impression d’immersion est confondante. C’est sans doute là que réside le talent de Jean Renoir, d’avoir su mettre en mouvement une explosion de vie et de liberté propre à cette époque, prise entre deux siècles, entre deux guerres.
Renoir père et fils. Peinture et cinéma
Du 6 novembre 2018 au 27 janvier 2019
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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