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MAMC – SAINT-ÉTIENNE

Emma Kunz, Yves Klein, le Facteur Cheval… Comment les autodidactes ont cultivé leur talent

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Publié le , mis à jour le
Qu’ont en commun les monochromes d’Yves Klein, le palais du Facteur Cheval, les photos de Seydou Keïta et les dessins d’Henry Darger ? Ce sont toutes des œuvres d’autodidactes ! Réunis au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne, 44 artistes illustrent la notion d’autodidaxie, tout en battant en brèche le mythe du génie solitaire. Alors, comment ces artistes ont-ils appris ? Quelles ont été leurs influences ? Réponses.
Emma Kunz, Sans titre N°015
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Emma Kunz, Sans titre N°015

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Crayon • 93 × 93 × 4,5 cm • Coll. Fondation Emma Kunz • © Adagp, Paris 2021 / Emma Kunz Stiftung / Kanton Appenzell Ausserrhoden Kantonskanzlei Staatsarchiv

Le mythe du génie solitaire, qui fabrique dans son coin des œuvres au talent inné sans avoir jamais appris à peindre ou à sculpter, est d’emblée refoulé à la porte de « L’Énigme autodidacte ». La volonté de Charlotte Laubard, commissaire de l’exposition et surtout professeure à la HEAD (Haute école d’art et de design) de Genève, est de revenir aux sources de l’apprentissage, se fût-il nourri en dehors de tout système scolaire. Grande idée, qui exalte les possibles et élargit avec audace le champ de l’accès au savoir ! Car comme le dit l’artiste Tania Mouraud, qu’elle cite d’emblée, « être autodidacte cela n’existe pas – chaque personne que tu rencontres est ton maître pour un temps. » Autrement dit, la commissaire s’est intéressée de près à la vie des artistes choisis pour dénicher la source de leur art, « entre imprégnations du terrain de vie, fructueuses rencontres, héritages de savoirs et obsessionnelles expériences », ajoute Aurélie Voltz, directrice du musée.

Ferdinand Cheval, Palais idéal du facteur Cheval à Hauterives, dans la Drôme
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Ferdinand Cheval, Palais idéal du facteur Cheval à Hauterives, dans la Drôme

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© Michel Guillemot/Leemage

Exemple frappant : celui du Facteur Cheval (1836–1924). L’homme a passé sa vie à distribuer le courrier, parcourant trente kilomètres quotidiennement, et a bâti un palais de pierres à l’architecture fantasque et onirique. « Son unique réalisation et sa vie monacale nourrissent à tort le mythe d’un artiste buté, enfermé dans son œuvre, dont le génie serait presque autistique. Sa trajectoire autodidacte montre plutôt combien le Facteur Cheval a puisé dans les savoirs de son temps tout en construisant sa propre notoriété », explique le catalogue de l’exposition. Ces savoirs, ce sont les architectures typiques dont l’homme s’inspire (un chalet suisse, un temple hindou…), autant que ses lectures des gazettes encyclopédiques de l’époque, qui lui fournissent mille occasions de découvertes et de voyages sans bouger de la Drôme.

Parfois, l’apprentissage vient d’un quotidien enrichi d’une pratique artistique amateur. La photographie, par exemple, qu’un policier suisse nommé Arnold Odermatt (1925–2021) utilise pour immortaliser des accidents de voiture ou l’atterrissage d’un avion sur une autoroute. Des images stupéfiantes, découvertes par son fils cinéaste au début des années 90, mais dont la réussite n’est pas fortuite : Arnold Odermatt s’intéressait à la photographie depuis son enfance, après avoir gagné un appareil à 10 ans lors d’un concours, et multipliait les prises de vues, optant pour des compositions et des cadrages étudiés. Il intéressera le très célèbre commissaire Harald Szeemann qui les montrera à la Biennale de Venise en 2001. Par ailleurs, ce dernier fera beaucoup pour la reconnaissance des artistes autodidactes, notamment en les présentant aux côtés de grands noms de l’art lors de la Documenta 5 en 1972.

Arnold Odermatt, Hengiswill
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Arnold Odermatt, Hengiswill, 1965

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Tirage argentique • 30 × 30 cm • Courtesy galerie G. P. et N. Vallois, Paris, © Adagp, Paris 2021

Seydou Keïta (1921–2001) s’est lui aussi formé seul : à 14 ans, il reçoit un appareil photo de son oncle et se met à prendre en photo sa famille, les passants. Ses images sont floues mais il s’entraîne, s’intéresse au développement, hérite d’une maison où il installe son studio ; c’est là qu’il développe le commerce que l’on connaît, où les habitants de Bamako défilent et qui a donné lieu à d’inoubliables portraits. Non loin de son travail sont présentés des dessins d’Emma Kunz (1892–1963), Suissesse allumée, branchée sur les « flux d’énergie et les forces invisibles » qu’elle révèle grâce à son pendule, qui lui dicte ces dessins aux lignes réalisées à la règle et au compas. Et si ses œuvres fascinent pour leur abstraction géométrique parfaite, semblable aux recherches de l’art concret, elles sont « bel et bien le moyen de représenter des images spirituelles, des forces sous-jacentes qui organisent notre monde ».

Seydou Keita, Sans titre
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Seydou Keita, Sans titre, 1949-1951

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Tirage argentique moderne • 60 × 50 cm • Coll. CAAC — The Jean Pigozzi Collection for African Arts

Au fil du parcours, quelques pépites se succèdent : le Québecois Richard Greaves (né en 1952) et ses cabanes de bric et de broc réalisées à partir d’objets trouvés, ou Marcel Bascoulard (1913–1978), un homme sans domicile fixe, amateur de dessin et célèbre pour les photos de lui habillé en femme, un demi-sourire sur le visage. Gianni Motti (né en 1958), aussi, insolent Italien connu pour avoir revendiqué des événements internationaux, comme l’explosion de la navette Challenger ou des tremblements de terre. Célèbre aussi pour avoir publié son acte de décès, s’échappant au dernier moment du cercueil sous le regard ahuri du prêtre ! Enfin, plus récemment, « dans un contexte d’élargissement inédit des pratiques de création bouleversé par la globalisation et les technologies numériques où le tout un chacun se voit sommé de devenir l’auteur de soi-même » (Charlotte Laubard), l’Australienne Wendy Vainity trafique depuis 2009 des vidéos dans son coin et les publie sur sa chaîne YouTube, sans revendiquer quoi que ce soit d’artistique mais en créant à la fois la musique, les personnages et les décors de ces courts-métrages surréalistes.

Carol Rama, Appassionata (Marta e i marchettoni)
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Carol Rama, Appassionata (Marta e i marchettoni), 1939

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Aquarelle et crayons de couleur sur papier • 33 × 23 cm • Coll. privée

Bref, entre Ben (né en 1935) qui commence sa carrière en ouvrant un magasin à Nice, Yves Klein (1928–1962) dont la première peinture est le toit d’une cave (en bleu, bien sûr), les aquarelles de Carol Rama (1918–2015) inspirées par ses visites à l’hôpital et Justine Emard (née en 1987), qui organise la rencontre entre deux robots apprenant par eux-mêmes, la notion d’apprentissage se trouve balayée en tous sens, de grands noms de l’art en représentants de l’art brut et artistes non revendiqués. Nul n’est exalté dans son individualité, mais plutôt dans son rapport au monde, aux autres ; chaque artiste apparaît comme un faisceau. Dont la lumière, parfois ténue, attire des commissaires à l’œil curieux, audacieux – à Harald Szeemann, il faut ajouter Jean-Hubert Martin, tout aussi emblématique. Ce sont eux, aussi, que l’exposition éclaire. Leur habileté à créer le consensus autour d’artistes secrets, parfois même dénigrés.

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L’Énigme autodidacte

Du 9 octobre 2021 au 3 avril 2022

mamc.saint-etienne.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Yves Klein Facteur Cheval

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