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Crédac

Thu Van Tran : au commencement, l’apparition

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Publié le , mis à jour le
L’art, chez Thu Van Tran, se frotte à l’ordre naturel pour engendrer la magie… Après avoir été exposée à la Biennale de Venise en 2017 et nommée pour le Prix Marcel Duchamp en 2018, l’artiste est à l’honneur d’une grande exposition au Crédac : « 24 heures à Hanoï ». Exploration d’une de ses matières fétiches, le latex, « sang blanc » de l’hévéa, au croisement de l’histoire postcoloniale et de la botanique.
Thu Van Tran, Vue de la 57<sup>e</sup> Biennale de Venise
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Thu Van Tran, Vue de la 57e Biennale de Venise

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courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

Nourrissant un goût pour la matériologie, Thu Van Tran, en son jardin des histoires, extrait pour mieux heurter les essences et les corps. Un montage d’images végétales fend alors la chronologie pour venir interroger le présent. Au commencement, l’apparition (titre emprunté à celui d’un film de Sarkis réalisé en 2005), celle d’un écoulement de latex sur l’écorce de l’hévéa. Overly Forced Gesture. De récolte à révolte (2016) est le jaillissement sur la pellicule super-8 de l’or blanc qui aura fait le malheur autant que la richesse du Vietnam depuis son voyage du Brésil jusqu’à aujourd’hui, sans oublier son exploitation intensive par Michelin lors de la colonisation. Comment saigner cet arbre à caoutchouc sans l’achever, se questionnent botanistes et industriels à la fin du XIXe siècle ?

Thu Van Tran, L’Écart (détail)
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Thu Van Tran, L’Écart (détail), 2015

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Paravent en bois d’hévéa, plâtre • 180 × 130 × 4,7 cm • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

La technique d’exploitation trouvée, le geste se répète d’une génération à l’autre, précis, immuable, afin d’extraire le précieux liquide coagulant. Ce n’est pas une fine entaille qui provoque l’éruption mais un écorchage du fût, l’ablation de larges et fines bandes de bois qui seront vite recouvertes du jus curatif récolté avant même d’avoir pu soigner. Cette sève blanche rappelle le lait de la mère terre, nourricière, comme ce pays où Thu Van Tran a passé ses premiers mois et dont l’histoire est devenue la matrice de son travail plastique. Le lait encore, qui, une fois caillé, servait jadis aux peintres pour enduire les fonds des panneaux d’autel ou comme liant pigmentaire. Blanc comme le lait et le latex, blanc comme cette couleur – ou non- couleur – inatteignable et pourtant qui justifie toujours racisme, ségrégation et exploitation d’une partie des hommes sur leurs pairs. « […] je voudrais proposer de planter un hévéa à l’entrée de l’espace d’exposition. L’arbre serait saigné telle qu’une saignée se pratique d’usage pour récolter le latex ; en revanche ledit « sang blanc » ici ne sera pas récolté, il coulerait », écrit Thu Van Tran dans une lettre adressée au Pr Dominique Mazau, directeur de la serre tropicale humide de Toulouse, pour son exposition au Printemps de Septembre à Toulouse (2009).

Thu Van Tran, Une graine mi-colon mi-bon
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Thu Van Tran, Une graine mi-colon mi-bon, 2009

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Ramifications pour une greffe d’hévéa. Quatre poutres de chêne • 14 × 14 × 510 cm chaque élément • Fonds municipal de la Ville de Paris • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

Le fluide devient alors une souillure étirée perlant au pied de l’arbre avant de se rigidifier, matérialisation de la sueur et du dur labeur des ouvriers œuvrant dans ces plantations humides ; travail harassant qui fut réduit à néant par les épandages de défoliants et les bombardements pendant la guerre avec les Américains. Pourtant, il suffit d’exercer une autre coupe dans l’arbre pour que coule de nouveau le précieux liquide, pur au commencement. Est-ce cette répétition enchantée du cycle de vie, est-ce l’atmosphère mystique qui infuse les pépinières, la proximité des corps asservis avec la nature ou tout à la fois et encore plus ? Toujours est-il que l’espoir d’une pensée communiste y trouva son terreau.

La saignée désigne autant la perte de liquide que le geste pratiqué pour son extraction. Ce savoir-faire immémorial, dirigé avec dextérité sur les troncs d’hévéa au Vietnam, résonne dans le travail de Thu Van Tran tant elle apporte soin et précision à la maîtrise des matériaux et aux techniques apprises, notamment, lors de sa formation chez Les Compagnons du devoir. La coupe implique donc une plaie offrant l’intime à son environnement. Le Caravage avait saisi cette intrusion en dépeignant saint Thomas enfonçant son index dans les chairs du Christ – L’Incrédulité de saint Thomas (vers 1603). Anish Kapoor plus récemment, suivant la même thématique, forme une longue entaille rouge dans un mur immaculé – The Healing of St Thomas (1989).

Thu Van Tran, La Rouge (détail), Vue de la 57<sup>e</sup> Biennale de Venise
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Thu Van Tran, La Rouge (détail), Vue de la 57e Biennale de Venise, 2017

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Cire, caoutchouc, plâtre, pigment, chêne • 45 × 50 × 300 cm chaque élément • Collection MNAM, Paris • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

Thu Van Tran fait discourir histoires personnelle et postcoloniale, singulières et pourtant communes à tant d’autres par le prisme végétal.

La juxtaposition du blanc et du rouge suffit à symboliser la contamination, celle du vivant par le dehors, celle d’une existence suprême à son histoire et ses peines. Ces deux couleurs s’opposent et s’unissent dans l’installation La Rouge (2017), présentée lors de la Biennale de Venise, composée de moulages en cire de fûts de chêne des forêts françaises coupés nets et étendus sur des caissons en bois. Un seul tronc couleur sang parmi tant d’autres opalins suffit à complexifier la lecture de l’œuvre, ouvrant alors vers une narration sacrificielle, celle pour une cause plus grande cependant. L’installation fait référence au récit de Tran Tu Binh, ancien coolie des plantations Michelin, qui relate dans son ouvrage Phu-Riêng, la Rouge : récit d’une révolte la façon dont il mena en 1930 l’insurrection contre les Français, sous la direction des communistes. Le rouge, révolutionnaire, celui qui réveille les esprits et évoque le sang des ouvriers en lutte devra libérer le peuple et colorer l’expansion de la nouvelle donne politique.

Encore une fois, Thu Van Tran fait discourir histoires personnelle et postcoloniale, singulières et pourtant communes à tant d’autres par le prisme végétal. De la même manière que les plantes natives et néophytes, dont l’hévéa fait partie, cœxistent sur le sol vietnamien pour former sa nature présente, les identités se doivent elles aussi d’être mutantes et plurielles. Par son choix de matériaux organiques précis, accolés ou opposés les uns aux autres, l’artiste s’emploie au découvrement de leurs esprits et leur restitue leur place de témoins privilégiés.

Thu Van Tran, La Rouge
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Thu Van Tran, La Rouge, 2017

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Cire, caoutchouc, plâtre, pigment, chêne • 45 × 50 × 300 cm chaque élément • Collection MNAM, Paris • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

Tout comme les surréalistes s’amusaient à provoquer par le jeu des combinaisons (…), l’artiste s’attelle à donner le cadre d’un hasard programmé.

Telle une botaniste enfin, Thu Van Tran incise la matière non plus pour extraire mais pour ajouter un corps étranger. Dans Une graine mi-colon mi-bon (2009) [ill. plus haut], l’artiste sculpte les ramifications d’un plant d’hévéa au cœur de quatre poutres en chêne, liant tel un blason les armes de chacun des deux pays. Le marcottage prend, mais, nous rappelle-t-elle, la graine d’hévéa est un « cadeau empoisonné ». « L’exploitation de l’hévéa par les Vietnamiens, eux-mêmes exploités par les Français, précipitera un processus de révolte et d’indépendance » souligne Hélène Meisel dans le catalogue d’exposition Jardin infini, de Giverny à l’Amazonie (Centre Pompidou Metz, 2017). Tout comme les surréalistes s’amusaient à provoquer par le jeu des combinaisons que l’inconscient a tout loisir à interpréter, l’artiste s’attelle à donner le cadre (technique, choix des matériaux, protocole) d’un hasard programmé. C’est aussi le propre du jardinier qui, au-delà des connaissances et d’une vision esthétisée de la flore, doit s’en remettre finalement aux aléas extérieurs. L’art, chez Thu Van Tran, se frotte à l’ordre naturel pour engendrer la magie : une éclosion en creux, un spectre archéologique, des curiositas qui, une fois agencées, forment son grand herbier.

Thu Van Tran, Roman sans titre, vue du VCCA, Hanoï
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Thu Van Tran, Roman sans titre, vue du VCCA, Hanoï, 2018

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Céramique, résidus de feuille d’hévéa et de caoutchouc • 5 × 400 × 300 cm • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

Pour son exposition « Novel Without a Title » au Vincom Center for Contemporary Art (VVCA), à Hanoï (2018), elle saisit avec les artisans de Bát Tràng, un village de potiers, des feuilles d’hévéa dans la terre rouge locale. Cuits à haute température, puis disposés au sol telle une couche d’humus, les linceuls d’argile révèlent alors leur fin squelette si délicat et résistant à la fois, comme de graciles fantômes de l’histoire. Apparition et disparition des corps qui rappellent les travaux sur la revenance des images de l’historien d’art Aby Warburg dans son Atlas Mnémosyne (inachevé) : celui-ci avait tôt compris que les images survivent au temps et aux frontières, le passé se réactivant indéfiniment dans le temps présent.

En 2013 déjà, Thu Van Tran avait présenté à la Villa du Parc, à Annemasse, un moulage en plâtre d’une feuille de palmier. Presse-Palmier est de ces objets qui usuellement restent en coulisses des expositions ; ce sont les formes et contre-formes qui font les œuvres, des marges qui enserrent, périphéries géographiques et culturelles dans lesquelles l’artiste vit in translation. Ce sont ces friches aussi, maquis de résistance, écosystème de ce(ux) que l’on appelle « mauvaises herbes » et qui dévoilent pourtant la fécondité de l’existence.

Thu Van Tran, Roman sans titre (détail), vue du VCCA, Hanoï
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Thu Van Tran, Roman sans titre (détail), vue du VCCA, Hanoï, 2018

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Céramique, résidus de feuille d’hévéa et de caoutchouc • 5 × 400 × 300 cm • courtesy et © de l’artiste et Galerie Meessen De Clercq, Bruxelles,

En 2017, lors de son « focus » à Frieze, New York, elle donne en creux des branchages d’arbre à caoutchouc dans un paravent en plâtre – L’Écart –, dont les pans ferment l’espace d’exposition et protègent trois caisses à trésor, album en relief de la petite et de la grande histoire. Moulages de mains s’apprêtant à recueillir le latex ou poing levé, rameau cuivré, statuettes, gestes d’action et autres préciosités forment le trio : To harvest, to fight, to bleed, to pick, to collect – To be indignant, to build, to betray, to milk – To align, to run away, to give way, to milk. Tout comme Pompéi figé à jamais par l’éruption du Vésuve ne cesse d’être l’objet d’études et de recherches autant que de fantasmes, l’herbier de Thu Van Tran, enregistrement de collectes infinies, pétrifié dans une saignée de latex, une coulée de plâtre, de cire, déployé ainsi devant les yeux du visiteur révèle des images-fantômes, mais aussi des sillages dans lesquels notre esprit peut s’enfuir.

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Thu Van Tran. Dans le clair obscur du langage

Du 19 avril 2019 au 30 juin 2019

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