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MUSÉE D'ART MODERNE DE PARIS

Toyen, artificialiste, surréaliste et éperdument insoumise

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Publié le , mis à jour le
Figure totémique du surréalisme, la peintre Toyen (1902–1980) voulait découvrir le monde avec les yeux d’un poète. Adoubée par André Breton et Paul Éluard, son œuvre saisissante et révolutionnaire est enfin révélée au grand jour à Paris.
Toyen, Tous les éléments
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Toyen, Tous les éléments, 1950

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Comment refonder le monde après la guerre ? Toyen s’en remet aux forces organiques de la nature. Des plumes d’oiseau, un morceau de roche où germe une plante et le bleu de la mer marquent le retour à la vie sous l’œil de l’artiste, iris éblouissant tel un soleil démiurge. Ces éléments font aussi probablement allusion aux recherches que les surréalistes menaient autour de l’alchimie et de la pierre philosophale.

huile sur toile • 70 x 106 cm • Collection particulière / Courtesy galerie KODL / © photo Milan Havel. © Adagp, Paris, 2022

C’est un tableau étrange, improbable. Une femme fait le poirier à même le mur, les mains agrippées à une barre oblique. Le visage de cette acrobate facétieuse, tête en bas jambes en l’air, est dissimulé par une jupe qui lui retombe dessus, dévoilant par la même occasion sa culotte. On voudrait bien en rire, mais une tension inhérente à l’image nous en empêche ; quelque chose de dérangeant, d’oppressant. Peut-être la présence incongrue d’une tapette à mouches ou de ce sac en papier vide posé à même le sol qui épouse la forme d’un contenu ayant disparu (de la taille d’une tête justement).

Toyen, Relâche (Après la représentation)
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Toyen, Relâche (Après la représentation), 1943

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Tel un oiseau sur une branche, la jeune fille semble résister à sa position délicate. Peint durant la Seconde Guerre mondiale, alors que l’artiste est isolée à Prague, le tableau oscille entre la vision d’une séance érotique limite et celle des supplices infligés aux prisonniers de guerre.

huile sur toile • 110 × 55 cm • Coll. particulière, Paris / © Sylvain Tanquerel et Katrin Backes.© Adagp, Paris, 2022

À moins que ce ne soit ce mur suintant d’une matière brute en train d’absorber les pieds de l’anonyme. L’inconnue du mur est-elle en train de se dissoudre ou d’apparaître ? Avant même que l’esprit n’ait formulé la question, une avalanche de sensations a submergé le spectateur, établissant des connexions qui seraient comme les réminiscences de souvenirs personnels enfouis ou ceux d’une histoire collective.

Anarchisme et avant-garde

Marie Čermínová, à 17 ans. Elle a déjà quitté sa famille mais ne s’appelle pas encore Toyen.
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Marie Čermínová, à 17 ans. Elle a déjà quitté sa famille mais ne s’appelle pas encore Toyen.

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Coll. particulière, Paris / © Sylvain Tanquerel et Katrin Backes/presse. © Adagp, Paris, 2022

À l’instar de cette toile intitulée, non sans paradoxe, Relâche, la force d’évocation des œuvres de Toyen est inaltérable et sans limites. La rétrospective que consacre le musée d’Art moderne de Paris à cette figure du surréalisme tchèque encore trop méconnue permet enfin d’en prendre la mesure. « Ce qu’il y a de saisissant dans son parcours, c’est qu’on se trouve devant quelqu’un qui pense à travers l’image. Même si, dotée de moyens plastiques considérables, Toyen s’est plu à répéter qu’elle n’est pas peintre. Sa position se rapproche de celle de Rimbaud : elle ne se veut pas plus peintre que lui ne se veut littérateur. Seul lui importe de découvrir le monde à travers tout ce qui peut s’offrir à un œil insatiable et à une imagination infinie », analyse Annie Le Brun, poète, écrivain, critique d’art et commissaire de cette exposition d’autant plus touchante qu’elle fut une amie proche de l’artiste. Depuis la naissance de Toyen à Prague à l’orée du monstrueux XXe siècle, Annie Le Brun remonte le fil du destin singulier d’une artiste éprise de liberté qui ne fit jamais aucune concession. Et ce dès son plus jeune âge. De son enfance ne subsiste qu’une photo partielle en noir et blanc montrant une petite fille au regard clair, déterminé, une main posée sur son épaule. Sans doute celle de sa mère, dont la silhouette a été découpée. Comme pour affirmer qu’elle n’est la fille de personne, si ce n’est celle de sa propre histoire qu’il lui revient d’écrire.

Née Marie Čermínová, la jeune effrontée qui scandalise les voisins en peignant à même les murs de leur immeuble fraîchement rénové s’affranchit vite. En 1918, elle quitte le foyer familial. Révoltée contre la société et les conventions, elle fréquente les milieux anarchistes et communistes, s’inscrit à l’école des beaux-arts de Prague sans vraiment la fréquenter – bien trop académique pour sa personnalité. Elle le sait : la vie est ailleurs. La jeune fille d’Europe centrale, dont l’Ile au trésor de Robert Louis Stevenson fut longtemps le livre préféré, décide de prendre le large. Direction l’île de Korčula, en Croatie, à la rencontre de son destin. Il aura le visage du jeune peintre Jindřich Štyrský, de deux ans son aîné. Elle reconnaît en lui son âme sœur. Ils nouent des liens indéfectibles scellés par une fièvre créatrice qui ne les quittera jamais.

L’artiste Jindřich Štyrský et Toyen, équipés contre les peintures toxiques qu’ils utilisent pour le dessin sur soie, en 1929.
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L’artiste Jindřich Štyrský et Toyen, équipés contre les peintures toxiques qu’ils utilisent pour le dessin sur soie, en 1929.

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© akg-images.

Lorsqu’ils rentrent à Prague, ils adhèrent au groupe Devětsil, vivier des avant-gardes tchécoslovaques. Costume d’homme, clope au bec, démarche insouciante, cassant les codes de la féminité, la jeune artiste se moque bien du regard des autres. Désormais, tout est possible. Pour commencer, Marie change de nom. Exit Čermínová, elle choisit de signer ses tableaux Toyen, en référence aux citoyens de la Révolution française libres et égaux en droits.

En faisant du peintre un poète, ce mouvement refuse une approche esthétique de l’art au profit d’une exploration de l’invisible, de l’indicible…

Avec Štyrský, ils se rendent bientôt dans la patrie des droits de l’homme, justement. Entre 1925 et 1929, le duo passe le plus clair de son temps à Paris. Ils font la connaissance des surréalistes dont ils apprécient la dimension onirique et poétique, mais dont ils rejettent la notion d’automatisme. La bande d’André Breton leur fait les yeux doux, mais pas question de se laisser enfermer dans un mouvement appartenant à d’autres. Farouchement indépendants, ils préfèrent créer le leur, qu’ils baptisent « artificialisme », en référence à Baudelaire et ses Paradis artificiels, et l’inaugurent depuis leur atelier de Montrouge, laissant les visiteurs pantois. Il faut dire que cette exploration de la non-figuration arrive peut-être un peu prématurément sur la scène parisienne. Dans leur manifeste, ils s’en expliquent, clamant haut et fort que l’intérêt de l’artificialisme « porte sur la POÉSIE qui remplit les espaces entre les formes réelles et celles qui émanent de la réalité ». En faisant du peintre un poète, ce mouvement refuse une approche esthétique de l’art au profit d’une exploration de l’invisible, de l’indicible, sans rien sacrifier à une totale liberté de création. Une déclaration d’intention à laquelle Toyen restera fidèle toute sa vie.

Toyen, Les Affinités électives
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Toyen, Les Affinités électives, 1970

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Fondu dans le décor tel un caméléon, le renard bleu
n’a fait qu’une bouchée de la délicate hermine. Le titre résume l’état d’esprit qui animait l’artiste dans ses amitiés et ses projets collectifs, intimement liés.

huile sur toile • 40x80cm • Collection particulière, Paris / © Sylvain Tanquerel et Katrin Backes/presse. © Adagp, Paris, 2022

Durant sa période artificialiste, elle expérimente des techniques inédites (elle projette des couleurs sur des objets posés à même la toile, inscrivant leur silhouette comme des pochoirs, ou laisse couler et goutter la peinture façon dripping avant l’heure) pour donner naissance à des formes organiques, volumes courbes, flux de métamorphoses incessants ouvrant sur un monde infini qui devance à bien des égards, d’une vingtaine d’années, la future abstraction lyrique. À partir des années 1930, de retour à Prague, des éléments du réel surgissent. Ici un œil, là des œufs de poisson, des coraux évoquant un cerveau, des algues dansantes au milieu d’un mystérieux paysage sous-marin. Autant de mirages, de visions oniriques qui rappellent l’étrangeté des toiles minérales de Max Ernst ou l’univers extraterrestre d’Yves Tanguy. Comme eux, Toyen et Štyrský nagent en eaux troubles, quelque part entre rêve et réalité, guidés par des figures tutélaires : Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, le marquis de Sade, Lautréamont…

La tentation surréaliste devient trop forte. Toyen et Štyrský cèdent au chant des sirènes d’André Breton le premier jour du printemps de mars 1934, date à laquelle le Groupe des surréalistes en Tchécoslovaquie voit le jour. Lancé par Toyen, Štyrský et plusieurs camarades tels les poètes Vítězslav Nezval, Konstantin Biebl et Bohuslav Brouk, rejoints bientôt par l’artiste Karel Teige (à l’origine du groupe d’avant-garde Devětsil), il est adoubé par Breton, venu en délégation officielle à Prague avec Paul Éluard. Le jour de leur départ, Toyen offre à Breton son tableau Prométhée, forme cernée de fil barbelé se détachant d’un ciel bleu, et à Éluard la Voix de la forêt II, chouette sans tête émergeant d’un mur. L’amitié que Toyen voue aux deux surréalistes, comme celle qui l’unira bientôt à Yves Tanguy, est entière, absolue.

Toyen, Débris de rêves
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Toyen, Débris de rêves, 1966

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Le titre de la série dont le dessin est issu donne à lui seul des frissons. Jouant sur l’association de formes plus que suggestives (lèvres-cœur, fleurs-vulve, fesses caverneuses), l’image provoque une onde sensuelle à en faire rougir l’inconscient.

pointe sèche rehaussée à l’aquarelle pour le Puits dans la tour, un texte de Radovan Ivšić • 32,5 × 25,5 cm • Collection particulière, Paris / © Sylvain Tanquerel et Katrin Backes/presse. © Adagp, Paris, 2022

Toyen s’évade vers de nouveaux horizons. Des germes de plantes inconnues se mettent à pousser dans le sol, le ciel envahit l’espace, des objets ambigus surgissent de nulle part, des vêtements privés du corps censé les porter apparaissent à la manière de spectres. Bientôt, les peaux et les décors se lézardent, marqués de failles et de cicatrices. Dans ce monde silencieux envahi de fissures, l’angoisse se fait grandissante, la menace paraît imminente. Comme si l’artiste pressentait ce qui allait arriver à l’issue de ces années 1930 de montée des totalitarismes.

Toyen, à l’instar de ses compagnons surréalistes, est bien consciente qu’« un spectre hante l’Europe révolutionnaire : le spectre du fascisme », pour reprendre les premiers mots de leur manifeste signé Nezval. Engagée dans diverses publications antifascistes, elle se méfie également de la complaisance du parti communiste envers le régime stalinien et dénonce les dérives de ce dernier, n’hésitant pas à se brouiller avec certains de ses camarades. Et lorsque les troupes allemandes envahissent la Bohême et la Moravie en mars 1939, Toyen, prise en étau entre deux totalitarismes, se retrouve complètement isolée.

Ensemble, ils résistent à l’horreur de la guerre par des dessins et des créations hybrides.

Le Groupe des surréalistes bascule dans la clandestinité. Coupée de tout contact avec l’extérieur, elle vit recluse dans son appartement de Prague, où elle cache son ami Jindřich Heisler, poète juif menacé de mort. Ensemble, ils résistent à l’horreur de la guerre par des dessins et des créations hybrides comme les photo-poèmes, ouvrages réalisés à l’aide de petits jouets et objets accompagnant des écrits en lettres d’imprimerie, qui sont ensuite photographiés. En pleine tourmente, Toyen a recours au dessin. C’est une véritable virtuose dans le domaine.

Son trait implacable et gracile décrit ce qui est en train de disparaître, l’enfance, la nature, la vie, comme le souligne Annie Le Brun. Dans des paysages désertiques, des carcasses d’animaux, une poupée brisée et des couronnes mortuaires jonchent le sol, un squelette de chat marche sur une allée de bouteilles fumigènes, une peau de tigre vole au vent tandis qu’au loin, un théâtre de guignol abandonné aux colonnes brisées, transformé en vitrine de boucherie, ne laisse guère d’espoir.

Sombre, désespérante, la période reste pourtant féconde. Toyen peint des tableaux d’une force écrasante : l’impressionnant Relâche, évoqué plus haut, mais aussi, sur le même principe, Au château Lacoste, pigeon convulsant sur lequel vient de s’abattre la patte bien réelle d’un renard des- siné sur un mur craquelé, ou encore Un jour triste, visage drapé enfoui dans deux mains flottant dans une zone désertique, réalisé en 1942 lorsque son double Štyrský succombe à une crise cardiaque.

Créatures sauvages, formes érotiques et papillons nocturnes

Toyen, Le Paravent
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Toyen, Le Paravent, 1966

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Les œuvres des années 1960 montrent des formes à la sensualité trouble, où les corps féminins sont associés aux fauves. Ici, ils sont même enchevêtrés, le félin devenant robe et armure, tandis qu’un papillon de nuit vient bousculer un peu plus notre perception.

huile et collage sur toile • 116 × 73 cm • Coll. et © Paris Musées, musée d’Art moderne, Dist. RMN-Grand Palais / image Ville de Paris/presse. © Adagp, Paris, 2022

Toyen et Heisler, eux, parviennent à réchapper à la guerre. Ils gagnent Paris pour retrouver Breton qui organise une exposition des œuvres de Toyen à la galerie Denise René dès son arrivée en 1946. Elle a dit adieu à Prague après que la Tchécoslovaquie a basculé dans le stalinisme, a rompu avec l’ami Éluard, devenu chantre officiel du parti communiste. Mais elle demeure fidèle aux surréalistes et à leur désir de refonder le monde, et ce jusqu’à l’éclatement du groupe en 1969. Elle noue des amitiés, toujours intenses, avec certains nouveaux venus comme le poète Radovan Ivšić qui rejoint le groupe en 1954 et bientôt sa compagne Annie Le Brun.

Hors des sentiers battus, elle imagine avec eux des livres-objets, des œuvres atypiques où les mots et les dessins s’unissent pour ouvrir sur des contrées imaginaires poétiques à perte de vue. Sa peinture se gorge d’une sensualité profonde, où l’on croise créatures sauvages, ombres évanescentes, formes érotiques, corps tatoués de fleurs, papillons nocturnes, oiseau au bec acéré démêlant le fil rouge d’un impossible amour.

« D’emblée, elle sait ce que pèse « l’infracassable noyau de nuit » dont André Breton parle à propos du désir. C’est même de ces ténèbres qu’elle attend de voir surgir les plus beaux éclairs, partageant avec Sade la certitude que seul l’infini du désir nous permet de donner corps à notre désir d’infini », souligne Annie Le Brun. Et de citer l’étrange philosophe suisse Ignaz Paul Vital Troxler : « Il y a assurément un autre monde, mais il est dans celui-ci. » Toyen nous le révèle d’une façon éperdument éblouissante.

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Toyen – L’écart absolu

Du 25 mars 2022 au 24 juillet 2022

www.mam.paris.fr

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À lire

Catalogue sous la direction d‘Annie Le Brun, Anna Pravdová et Annabelle Görgen-Lammers

Éd. Paris Musées • 35€ • 350 pages.

Retrouvez dans l’Encyclo : Surréalisme Toyen

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