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Fred Deux, Quand la lune boit de l’eau, 2010
Mine de plomb et encres • 102 x 66 cm • Coll. galerie Alain Margaron, Paris • © Adagp, Paris 2017
« À l’origine il y a la cave, celle où naît Alfred Deux, le 1er juillet 1924, au sous-sol d’un immeuble bourgeois, à Boulogne-Billancourt. Il vit là avec ses parents et sa grand-mère, au-dessus d’une plaque d’égout d’où, parfois, surgissent l’eau et les rats, lorsque la Seine est en crue », raconte Pierre Wat, co-commissaire de l’exposition. « On se croyait dans une tombe », affirme l’artiste au critique d’art. Un monde de pauvreté et de misère, replié sur lui-même, entre l’enfant, les parents, la grand-mère et l’oncle paternel, suicidé à 27 ans. Une figure tutélaire que cet oncle pour l’enfant contraint d’aller à l’usine dès ses 12 ans, et dont la mort tragique agit comme un détonateur. Une brèche ouverte dans ce monde cloisonné et aliénant. Toute sa vie, Deux reviendra sur cette cave et son enfance ; il n’aura de cesse de vouloir restaurer cet univers confiné et aveugle, pour mieux s’en échapper. Car la vie est là, par-delà la cave, une tombe humide et confinée, donc régressive et réconfortante en même temps : il n’y a qu’à « passer le mur ». Cette expression qu’il répétera à l’envi est une métaphore de la vie, de sa vie : passer le mur pour être, se frotter à l’autre, à soi et à l’inconnu. Sa vie à lui, ce sera Cécile Reims, sa compagne à partir de 1951, compagne de vie et de création (elle est l’auteur d’une trentaine de recueils d’estampes d’interprétation de ses dessins, signées « cf Deux »), ses mots, ses lignes et ses taches. Son monde, un univers.
Fred Deux, Sans titre, 1960
Technique mixte et dessins à l’encre de Chine sur toile marouflée sur panneau • 94 × 72 cm • Coll. particulière • Photo Patrice Bouvier / © Adagp, Paris 2017
Où tout n’est que taches évanescentes, ou au contraire opaques, épaisses, et lignes d’une extrême finesse. Cellules aussi, comme des cellules organiques, toutes semblables mais jamais pareilles. Agrégées les unes aux autres, elles n’en finissent plus de s’accoler pour convoquer des êtres – humains (corps gigognes) ou non –, des sensations et des émotions. Parfois agressives, viscérales souvent, mais toujours suggestives et oniriques. Que le dessin soit figuratif ou abstrait, on y ressent la même présence, évidente, instantanée, avant que l’œil ne soit happé par un trait qui en amène un autre et un autre… « Ce qui est, vient…. Dans les feuilles, j’avance en plusieurs temps », explique l’artiste. « D’abord les lignes fines, emmêlées, que je suis le seul à deviner […]. Chaque feuille en est couverte. Je m’accorde un contour, une extrême et tremblante esquisse, au 4 H, qui s’efface d’elle-même, mais dont je dénicherai la présence le jour où je sortirai la feuille… La forme qui est là, dans l’invisible de la vue, je ne l’oublierai pas. […] En un deuxième temps, je glisse chaque feuille dans un bristol plié qui la protège, dans un ordre arbitraire, désordre organisé dont j’attends en frémissant la révélation qui fera revivre le fœtus. » La rencontre avec les lignes, les mots et les formes remonte à 1948, époque à laquelle Fred Deux travaille dans une librairie marseillaise, où il feuillette un catalogue de Paul Klee. Cette rencontre sera fondatrice, essentielle et existentielle, véritable talisman à l’origine de sa « kleepathologie ».
Fred Deux, Zodiaque Cancer, 1988
Crayon graphite sur papier • 112 × 75 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA - Photo Alain Basset / © Adagp, Paris 2017
Ses mots nous sont donnés à voir, à lire et même à entendre ! Car Alfred Jean Lucien Deux n’est devenu Fred Deux qu’après avoir publié en 1958, sous le nom de Jean Douassot, La Gana, un roman autobiographique sur ses jeunes années qui lui permet de se défaire de son enfance cloisonnée et d’une pulsion mortifère. Comme ses premiers cycles de dessins, ses premiers textes lui permettent d’advenir en tant qu’artiste. Libéré de sa gangue oppressante, sa création peut naître, car celui qui signe ses dessins Fred Deux est désormais en mesure de la laisser surgir et de l’accueillir. Sous forme de taches, de lignes et de mots. Ces mots, il les trace d’abord, puis les dit. À partir de 1962, et jusqu’en 1998, il soliloque à voix haute en s’enregistrant. Ses longs monologues ont les mêmes vertus cathartiques que ses écrits, récits ou textes moins narratifs, fulgurances de sonorités et de graphie, efflorescences existentielles. « Ce sont des mots écrits dans ma langue, avec mon souffle », reconnaît-il dans Terre mère, Journal 1997–1998. « […] Je me découvre comme je me suis découvert avec du papier, mais il y a une différence. Au commencement de cette corde tirée hors de moi, c’est le son, la couleur de la voix, la musique. Ça change tout. Ce n’est pas moins ni plus, c’est une autre terre, matière, ça porte du sang. »
Fred Deux, Mars, encres, 2012
Encres • 72 × 60 cm • Coll. galerie Alain Margaron, Paris • © Adagp, Paris 2017
Les monologues de Fred Deux
L’intégralité de ses enregistrements déposés à la BnF est librement accessible sur le site
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