Photographe amateur anonyme, Sans titre, 1924
Plaque autochrome • © Avec l’aimable autorisation de l’ancienne collection Marion et Philippe Jacquier / Don de la Fondation Antoine de Galbert au musée de Grenoble
De Lucette, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est que cette petite mamie à la permanente impeccable, née à l’aube du XXe siècle, a nourri entre 1954 et 1977 une intense passion pour les voyages organisés. De l’Espagne à la Syrie en passant par les pays scandinaves, elle a rapporté de ses différents périples une myriade de photographies souvenirs, qu’elle a soigneusement classées dans des pochettes pour ses archives personnelles.
La particularité de ces quelque 850 images ? Sur chacune d’entre elles, Lucette prend fièrement la pose, seule. La vieille dame, qui voyageait en solitaire, a de fait certainement dû, pour réaliser ces prises de vues, solliciter des centaines d’inconnus de passage, lesquels sont devenus sans le savoir les collaborateurs de l’œuvre d’une vie, aujourd’hui exposée aux Rencontres d’Arles.
« Les photographies dont on ignore tout ou presque sont de formidables pourvoyeuses d’histoires. »
Marion et Philippe Jacquier
Lucette fait partie des milliers de photographes amateurs anonymes réunis par Marion et Philippe Jacquier, fondateurs de la galerie Lumière des roses à Montreuil (qui a fermé ses portes en janvier dernier). Durant deux décennies, ces anciens producteurs indépendants de films ont arpenté les allées d’innombrables marchés aux puces. En véritables « chasseurs d’images », ils ont, au fil des ans, constitué un fonds exceptionnel de 10 000 clichés. Récemment racheté par la fondation Antoine de Galbert, cet improbable ensemble a depuis fait l’objet d’une donation au musée de Grenoble.
Photographe amateur anonyme, Sans titre, 1931
Photographie noir et blanc • © Avec l’aimable autorisation de l’ancienne Collection Marion et Philippe Jacquier / Don de la Fondation Antoine de Galbert au musée de Grenoble
« Les photographies dont on ignore tout ou presque – l’identité de l’auteur, ses intentions, les circonstances de la prise de vue – sont de formidables pourvoyeuses d’histoires. Détachés de leur ancrage, ces fragments de vie s’ouvrent à toutes sortes de lectures. Parfois, une écriture manuscrite au dos de la photo indique un lieu, une date, un prénom ; nous remplissons alors les blancs en puisant dans notre imagination et nos émotions, ce qui en fait un lieu à la fois de résonances personnelles et de partage », explique le couple dans le catalogue de l’exposition arlésienne.
Photographe amateur anonyme, Sans titre, 1924
Plaque autochrome • © Avec l’aimable autorisation de l’ancienne collection Marion et Philippe Jacquier / Don de la Fondation Antoine de Galbert au musée de Grenoble
Outre Lucette, on y retrouve un certain Zorro, passionné par les mises en scène fétichistes, ou encore le mystérieux Jean. En 1929, ce jeune Parisien qui travaille dans une société de bourse rencontre Rose, venue suivre des cours de coiffure avant d’embarquer quelques mois plus tard pour Tahiti. Après son départ, le jeune homme décide de reconstituer leur brève histoire d’amour en photographiant les lieux qu’ils fréquentaient, marquant à l’aide d’une croix rouge l’emplacement où se tenait autrefois son amante.
D’une poésie folle, les images de Jean répondent, sur les cimaises du cloître Saint-Trophime, aux dizaines d’autres prises par des photographes ambulants ou des amateurs du dimanche. Offrant une plongée vertigineuse dans plus d’un siècle d’histoire de la photographie, cet ensemble merveilleux n’aurait sans doute pas manqué d’enthousiasmer le grand André Kertész qui disait : « Regardez ces amateurs dont le seul but est de recueillir un souvenir. Voilà de la photographie pure ! »
Éloge de la photographie anonyme
Du 7 juillet 2025 au 5 octobre 2025
Cloître Saint-Trophime • 20 Rue du Cloître • 13200 Arles
www.rencontres-arles.com
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