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Trois postures de hatha yoga extraites de Sapta Chakra, Asanas et Mudras, XIXe siècle
encre et couleurs sur papier
Se retirer du monde et se faire feu ardent ; mettre son souffle au diapason du cosmos et s’oublier totalement : qui n’a connu cette tentation universelle, ancestrale ? Le musée Guimet en dévoile les racines en nous faisant voyager au cœur de l’âme indienne, à la rencontre des premiers yogis, avec l’exposition « Yoga – Ascètes, yogis, soufis ». Ou comment, dans le sous-continent, s’est façonnée la notion d’un « corps subtil », qui a essaimé depuis dans toutes les salles de sport de la planète. « Plutôt qu’une exposition sur le yoga, il s’agit davantage de retracer l’histoire d’une longue tendance à l’ascétisme dont le yoga est l’une des conséquences, jusqu’à devenir cette espèce de gym un peu exotique que l’on connaît aujourd’hui », avertit Vincent Lefèvre, co-commissaire de l’exposition avec Amina Okada.
École Pahari, Mandi (Inde), Ascète pratiquant le tapas, vers 1725–1750
Le tapas peut se traduire par « austérité ». Il est l’une des cinq disciplines morales qui servent de fondement au yoga.
gouache sur papier • 13 × 18 cm • Coll .Museum Rietberg, Zurich / © Photo Rainer Wolfsberger
Qui, parmi ses millions de pratiquants, connaît cette histoire plurimillénaire ? L’exposition nous invite à la rencontre de ces hommes qui ont tout abandonné pour fuir le monde. Cet idéal de renoncement apparaît dans chacun des multiples courants religieux dont l’Inde a le complexe secret : au gré de l’histoire, il a tendu des ponts entre hindouisme, bouddhisme, jaïnisme et islam. « Ascètes, renonçants, […] yogis, sadhu, samnyasin ou autres fakirs sur leur planche à clous : le renoncement fait partie des clichés que l’on associe aisément à l’Inde », évoque Vincent Lefèvre au sujet de cette pratique qui répond au terme de shramana (« ascète »). La silhouette émaciée de ces méditants solitaires, noyés sous la cendre et leur chevelure, fait partie de l’iconographie la plus folklorique de l’Inde. « Mais bien entendu, poursuit- il, ce serait un cliché de croire que cette pratique a été un phénomène largement majoritaire. La plupart des Indiens ne sont pas, et n’ont jamais été, des ascètes. »
Tamil Nadu (Inde), Patanjali, XIXe siècle
Le sage Patanjali a condensé dans un recueil les sutras fondamentaux du yoga, il y a 1700 ans. La légende dit qu’il fut envoyé sur Terre pour enseigner la pratique, tombant du paradis sous la forme d’un serpent.
bronze • 29 × 11,5 × 8 cm • Coll. et © Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris
Comment retracer l’histoire d’une tentation ? Comment faire l’archéologie d’aspirations de l’esprit ? « Il reste difficile de détailler cet engouement, car nous disposons de peu de sources historiques avant –1000 de l’ère chrétienne, confirme le commissaire. L’essentiel consiste en quelques textes religieux, ce qui est forcément insuffisant. Mais il est indéniable qu’environ 1000 ans avant notre ère, apparaît un intérêt marqué pour une forme de renoncement. » Composés probablement entre 1500 et 800 av. J.-C. dans une forme archaïque du sanskrit, les hymnes sacrés du Veda offrent les premières traces. « Avant l’an 500 avant notre ère, de rares indices signalent l’existence de techniques psycho-corporelles systématisées du type de celle que le mot yoga désigne par la suite, précise l’ouvrage de référence les Racines du yoga de Mark Singleton et James Mallinson (éd. Almora). Le premier des Veda, qui forment le fondement de l’hindouisme, le Rig Veda, contient des passages indiquant l’usage de visualisation méditative. ».
Décrit dans un hymne, le « sage aux cheveux longs » semble un lointain ancêtre des yogis. Impossible, cependant, de spéculer davantage sur les origines védiques du yoga. « Ce corpus ancien évoque essentiellement des divinités que les hommes cherchent, par des rites et des sacrifices, à se rendre propices afin d’en retirer des bénéfices, et donc une vie meilleure. Dès lors, l’impression générale qui se dégage du védisme – du moins dans son expression la plus ancienne – est une forte affirmation de la vie », précise Vincent Lefèvre.
« Bouddha illustre bien ce besoin de se mettre en dehors de la société, tendance profondément indienne. »
Vincent Lefèvre, commissaire de l’exposition.
Autour de 500 avant J.-C., des tendances moins « épicuriennes » et pratiques plus radicales de renoncement apparaissent dans la basse vallée du Gange, région autrefois appelée Magadha (elle correspond plus ou moins au Bihar actuel), avec de nouveaux groupes d’ascètes qui cultivent pour idéal l’éloignement du monde. C’est là que naissent, vers les VIe-Ve siècles av. J.-C., bouddhisme et jaïnisme. « Ce renoncement apparaît notamment dans la légende du Bouddha historique, dont on sait qu’il a existé, même si l’on connaît peu sa biographie, raconte Vincent Lefèvre. On sait qu’il est issu de l’aristocratie, et qu’il s’est passé quelque chose dans sa vie qui l’a incité à couper les ponts avec le monde, à devenir ascète et prêcher. Tout le reste est légende. Mais cette existence illustre bien ce besoin de se mettre en dehors de la société, tendance profondément indienne. »
École moghole (Inde), Ascète shivaïte, vers 1590
Dès le V
gouache et or sur papier • 14,7 × 7,9 cm • Coll. et © Musée national des Arts asiatiques Guimet, Paris, dist. RMN-GP / Photo Thierry Ollivier
Alors que le védisme ancien cherchait avant tout à favoriser une vie meilleure, ces sensibilités nouvelles tendent davantage vers la spéculation. Métempsychose et karma, ces deux notions sont primordiales pour les comprendre. Selon la première, notre existence serait composée d’un cycle douloureux de renaissances infinies : le samsara, dit-on en sanskrit. Quant au karma ? Il postule que chacune de nos actions entraîne des conséquences en chaîne, engendrant par là même douleur, soif, désir. Seule façon d’échapper au cycle terrible des réincarnations : atteindre l’« extinction » (ou nirvana), la « délivrance » (moksha ou mukti) ou encore l’« émancipation » (apavarga). Le yoga est l’un des moyens d’emprunter cette voie ardue.
Alors que bouddhisme et jaïnisme, religions les plus institutionnalisées, canalisent ce renoncement en constituant des communautés de moines mendiants (bhikshu), l’hindouisme des brahmanes recherche, lui, un équilibre entre vie mondaine et renoncement, notamment à travers le yoga. « Aux yeux des hindous, la vie de l’homme se déroule en quatre étapes, énumère Vincent Lefèvre: les études, durant lesquelles le brahmane se construit ; puis l’étape de l’homme marié, qui vit au cœur de la société, et enfin deux phases progressives de renoncement. Le brahmanisme théorise la tension entre vie sociale et vie ascète. »
H.A. Chase Sadhus (ascètes hindous), 1931
Cherchant via l’ascèse à échapper au cycle des réincarnations, les sadhus couvrent leur corps de cendres et consacrent leur vie à la méditation.
tirage argentique • © Look and Learn / Bridgeman Images
Fondamentalement ambivalent, Shiva la cristallise : paradoxe fait dieu, il allie les contraires, ascétique rompant avec l’ascèse pour se marier, après que sa future épouse Parvati s’est elle- même pliée à l’exercice afin de conquérir l’aimé. Il est « à la fois le renonçant par excellence et le modèle du chef de famille, puisque son union avec Parvati est essentielle pour la protection de l’univers, par la procréation d’un enfant (le dieu Skanda) à même de combattre les démons qui menacent la Création ». Faut-il voir en lui le premier des yogis? « Coiffé d’un chignon de tresses et la peau couverte de cendres comme un sadhu, il est un maître du yoga, qu’il pratique sur le mont Kailasa, dans l’Himalaya. Bien des mythes décrivent son errance ascétique et malheur à celui qui, tel Kama, le dieu de l’Amour, cherche à le détourner de ses austérités », décrit le catalogue.
Au-delà des légendes, est-il possible de préciser les origines du yoga ? « Le mot yoga est attesté assez tôt, il signifie « union » et partage une racine commune avec notre mot « joug », analyse Vincent Lefèvre. Il apparaît assez tôt dans les textes indiens pour désigner un mode d’aspiration à une libération par le contrôle, notamment le contrôle du souffle. » Une première définition apparaît vers le IIIe siècle avant J.-C., dans les Upanisad, soit les premiers textes brahmaniques consacrés aux enseignements des ascètes : c’est « l’état dans lequel les sens restent immobiles et l’esprit est exempt de distraction ». Quant aux postures aujourd’hui pratiquées à toutes les sauces ? Elles arrivent bien plus tard, vers le XVe siècle. Les positions, ou asanas, sont alors de l’ordre de la vingtaine ; des postures assises, qui servent de support à la méditation, jalonnées de rétentions de souffle (kumbhaka), contentions (bandha), gestes qui « scellent » les énergies (mudra) ou visualisations de l’espace interne….
Planche expliquant les différentes parties du corps mises en action par la pratique du hatha yoga, extrait de Sapta Chakra, Asanas et Mudras, XIXe
Au fil des siècles, l’Inde élabore la notion d’un « corps subtil », traversé de vents, courants et structuré par les sept chakras. Un corps cosmos.
encre et couleurs sur papier • Coll. British Library, Londres / © British Library Board. All Rights Reserved / Bridgeman Images
« Le corps est comme un pays et l’esprit comme un roi. Lorsque le pays est ruiné, le roi s’en va. »
Muhammed Gwath Gwakiyori, Bahr al-hayat
Ceux qui pratiquent intensément le hatha-yoga, les « hommes-dieux » ou siddha, « vivent librement selon leurs propres règles plus ou moins en marge d’une société fortement hiérarchisée, entrent en contact et en concurrence avec des soufis, deviennent parfois les gurus de rajas [rois] puissants, mais se mettent aussi au service de princes musulmans et auront leurs entrées à la cour des empereurs moghols », raconte Sophie Makariou, la présidente du musée Guimet, dans le catalogue. De l’Inde moghole à l’empire ottoman, ces deux mystiques s’enrichissent mutuellement, portées par un « même intérêt pour les techniques psycho-physiologiques de méditation ».
« Le corps est comme un pays et l’esprit comme un roi. Lorsque le pays est ruiné, le roi s’en va », décrit le Bahr al-hayat (« Océan de vie ») du maître soufi Muhammad Ghawth Gwaliyori. Exceptionnellement prêté par la bibliothèque Chester Beatty de Dublin, ce manuscrit est le premier traité à conserver la représentation de 21 postures de yoga. Produit à Allahabad (Uttar Pradesh) entre 1600 et 1604, il a été commandé par un prince moghol : le grand mécène Salim, qui deviendra l’empereur Jahangir. Son prédécesseur, l’empereur moghol Akbar (1556–1605), avait fait lui aussi traduire du sanskrit en persan maints textes sacrés de l’Inde brahmanique, les deux grandes épopées, le Mahabharata et le Ramayana, mais aussi les Yogasutra de Patanjali, texte fondateur pour toute pratique. Chroniqueur du règne d’Akbar, l’historien Abu’l Fazl évoque ces postures, « considérées avec stupeur, en se demandant comment un être humain pouvait ainsi soumettre à sa seule volonté ses muscles, ses tendons et ses os. »
Sadhu en plein exercice de yoga à Varanasi (Bénarès), 1988
Visant à une maîtrise absolue du corps et de l’esprit, la pratique du yoga va jusqu’aux postures les plus extrêmes.
© Bridgeman images
Cette chorégraphie de gestes s’enrichira peu à peu au fil des siècles. « Vers la fin du XVIIIe siècle, le yoga et les pratiques qui le constituent font l’objet d’un large consensus à travers le sous-continent indien, indépendamment de la division en sectes religieuses », résume l’ouvrage les Racines du yoga. Le hatha-yoga règne alors en maître : riche d’un corpus d’une petite centaine de postures, il est à l’origine de tous les mouvements qui apparaîtront plus tard, à partir de la fin du XIXe siècle. Un « yoga de la force », voire de l’effort violent. « Il désigne une discipline de transformation globale de soi fondée sur l’exercice postural, la régulation du souffle, l’intériorisation et le contrôle du mental. Il correspond bien à la remarque du mythologue et philosophe Mircea Eliade : « Le yoga est une dimension spécifique de l’esprit indien », précise l’historienne et anthropologue des religions Ysé Tardan-Masquelier dans le catalogue.
Jeûne, exposition aux intempéries, postures impossibles, exercices respiratoires immodérés : « Cette insistance sur la violence transformatrice paraît d’autant plus authentique qu’elle rejoint de vieilles traditions ascétiques », poursuit- elle. Son nom fait-il converger ha-, le soleil, et tha-, la lune, comme le suggère une de ses étymologies ésotériques ? L’image souligne en tout cas cette quête d’une union entre le corps de l’homme et celui du cosmos. Ainsi naît peu à peu la notion d’un « corps subtil », linga-sharira: un « corps de signes », au sens littéral. C’est-à-dire un espace de souffles, à la fois internes et cosmiques, structuré par une succession de chakras (centres psychiques), étagés du bas vers le haut, le long d’un canal central. Le tout parcouru de courants et d’énergie, notamment celle du semen ou bindu. « Toute une cartographie subtile s’est élaborée, le nombre des chakras, leurs formes, couleurs, sons, symboles, leurs divinités associées pouvant varier d’une tradition à l’autre, précise Ysé Tardan-Masquelier. Elle a permis une étonnante et magnifique créativité iconographique. »
Marc Quinn, Red Sphinx, 2007
De la vallée du Gange aux salles de gym de Londres et Los Angeles, le yoga s’est internationalisé depuis la fin du XIXe siècle, et les écoles se sont multipliées, de Iyengar en kundalini.
bronze peint • Coll. particulière / Courtesy Sotheby’s, New York
« Cela rejoint l’iconographie bien connue de l’homme cosmique, autre sujet très riche que nous envisageons de traiter plus tard au musée Guimet, atteste Vincent Lefèvre. On trouve notamment dans le grand poème de la Bhagavadgita, passage du Mahabharata qui est un peu l’Évangile des hindous, un chant sur le yoga qui décrit Krishna comme homme cosmique, qui rassemble en lui tout l’univers. » Signe que, dès leur origine, brahmanisme comme bouddhisme se sont efforcés de « rapprocher le plus petit et le plus grand, de mettre en tension microcosme et macrocosme. L’objet de la délivrance vise à pleinement réaliser l’identité entre notre âme individuelle, atman, et notre âme cosmique, l’esprit universel, brahman. Le yoga est l’un des moyens de concentration mentale qui permet d’y parvenir ». Vous n’en attendiez pas autant de votre cours de yoga, n’est-ce pas ?
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À travers ce parcours dédié à l’ascèse dans la culture indienne, le musée Guimet valorise un fonds peu exposé, car fragile, de miniatures datant du Xe au XIXe siècle, accompagnées de sculptures sur bois et de bronzes qui évoquent les postures de yoga. Clou de cet ensemble de 70 œuvres, l’ouvrage intitulé Bahr al-hayât («l’Océan de vie»). Parmi les premiers traités sur le yoga, écrit dans les années 1550 par l’éminent cheikh soufi Muhammad Ghauth Gwaliyari, il recèle des trésors d’enluminures et a été exceptionnellement prêté par la bibliothèque Chester Beatty de Dublin.
Ascètes, yogis et soufis
Du 2 février 2022 au 2 mai 2022
Musée national des arts asiatiques – Guimet • 6, place d'Iéna • 75116 Paris
www.guimet.fr
À lire
Catalogue
Coéd. musée national des Arts asiatiques Guimet / Réunion des musées nationaux • 96 p • 10 €
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