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Egon Schiele, Faire l’amour, 1915
Gouache et craie noire sur papier • 49,6 x 31,7 cm • Coll. Leopold Museum, Vienne • © FineArtImages / Leemage
Non loin de Vienne, dans le bourg de Neulengbach, le jeune Egon Schiele est célèbre non seulement pour son art, mais aussi pour ses modèles. Au printemps 1912, il vit et travaille avec Walli, une sulfureuse rousse aux yeux verts. Le couple a le tort de laisser des enfants du voisinage jouer dans son atelier, et des rumeurs agitent le village : cet homme-là ferait se déshabiller les bambins et les pousserait à tous les vices. Ce qui est faux. Mais une enquête est lancée. Schiele, malgré ses déchirantes protestations, doit se résoudre au pire. Des dessins impudiques, coïts et masturbations, qu’il vend sous le manteau, ont été saisis lors d’une perquisition menée par deux policiers. Et une plainte pour détournement de mineure tombe au même moment. Humilié, Schiele est emprisonné.
À propos de ses nus, Schiele parle de « silhouettes faites d’un nuage de poussière de la couleur de la terre ».
Le juge liquide d’emblée le chef d’accusation de détournement de mineure. On ne se prononcera donc que sur les nus : ces dessins, que Schiele vendait à une vaste clientèle, offrent une combinaison bien singulière. Car, d’un trait sec qui amaigrit considérablement les enveloppes humaines, les rendant semblables à des ébauches ou à des caricatures, ils dégagent une puissance nerveuse, presque électrique. Pourtant, et c’est là leur scandaleux paradoxe, leur tournure lascive – postures suggestives, cadrages agressifs – ne transpire guère l’épanouissement. Il s’agit plutôt d’une discrète torture dans le désenchantement. Schiele parle à ce titre de « silhouettes faites d’un nuage de poussière de la couleur de la terre »… Telle est la clé : ces œuvres érotiques rebutent la société en ceci qu’elles disent la misère de la nudité, sous couvert de sa force et de son attrait. On pourrait dire qu’elles sont licencieuses sans être libidineuses.
Le juge du « pornographe » Egon Schiele s’empare, en fin de procès, d’une bougie et consume, devant un public satisfait, l’un des nus incriminés, en signe de châtiment. L’auteur refoule alors une immense colère et se souvient de son père qui, dix ans auparavant, avait fait de même. Décidément, Freud avait toutes les raisons d’exercer à Vienne.
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